« L’innovation ? Le fruit de la rencontre entre une diversité de talents. » Entretien avec Bruno Leprince-Ringuet

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Le 21 mars dernier se déroulait le colloque Ile de Science sur « Les nouveaux espaces de créativité ». En voici un premier écho à travers le témoignage livré sur le vif par Bruno Leprince-Ringuet, au double titre de vice-président de l’association et de directeur du centre de recherche Paris-Saclay d’Air Liquide.

Pour accéder au premier entretien avec Bruno Leprince-Ringuet, cliquer ici.

- Comment cette thématique des nouveaux espaces de la créativité à l’heure du digital s’est-elle imposée et en quoi fait-elle sens pour l’écosystème de Paris-Saclay ?

A l’heure du digital, les entreprises vivent de formidables challenges. Elles évoluent dans un environnement en constante mutation, qui bouscule leur business model. Plutôt qu’une attitude défensive, il s’agit de transformer ces challenges en opportunités d’innovation tant au plan des process que de l’organisation. Etant entendu que l’innovation n’est pas qu’une affaire de technologie. Elle est aussi et peut-être d’abord le résultat de rencontres entre différents profils de talents, dont on peut disposer en interne, au sein de son entreprise ou au travers d’acquisitions, mais aussi, de plus en plus, en externe, auprès de start-up et d’autres entreprises innovantes sans oublier les partenaires académiques. Soit l’enjeu de l’open innovation. Mais qui dit rencontres, dit lieux ou sinon espaces, facilitant la coopération avec ses partenaires.

- Des espaces combinant les ressources du virtuel avec une proximité physique ainsi que cela a été évoqué au fil des interventions ?

Oui. Au-delà, et comme cela a été également évoqué au cours de la matinée, il s’agit de remettre l’humain au cœur de l’innovation. Je crois beaucoup à cela. On ne peut s’engager dans la digitalisation sans s’interroger sur la finalité du numérique, et c’est précisément en cela que l’humain est essentiel. Aussi avancée qu’elle soit, l’intelligence artificielle ne permet pas de procéder à ce genre de questionnement. La digital est, certes, un formidable moyen d’accélérer la réalisation d’objectifs, de répondre au comment, mais pas au pourquoi. Une intervention relative au machine learning l’a bien illustré en montrant que, si on laisse une machine apprendre seule, il y a peu de chance qu’elle arrive à un résultat pertinent. Dans ce type de processus, il y a nécessité à pouvoir s’appuyer sur l’intelligence humaine, individuelle ou collective, et donc à organiser les conditions de l’échange.

- A la manière de ce colloque…

Oui. C’est peut-être une banalité que de le dire, mais, de manière générale, à l’heure de la transition digitale, on a besoin de se rencontrer, ne serait-ce que pour faire un point sur les problématiques, la manière dont les autres les appréhendent. C’est précisément la vocation de ce colloque que de le permettre, en réunissant les acteurs du Plateau de Saclay dans leur diversité – industriels, institutionnels, académiques… – pour des échanges aussi bien formels, comme lors de ces interventions suivies de questions de la salle, qu’informels, comme lors des pauses qui ponctuent la journée.
Je crois beaucoup à cette nécessité de la rencontre. Un nouvel espace de créativité vise justement à faciliter cette rencontre. Il ne revêt pas nécessairement une forme unique, déclinable partout, mais, au contraire, varie dans sa conception, selon les contextes, les entreprises, les activités,… Suivant la maturité de son projet, une entreprise innovante aura besoin d’un espace spécifique.

- A mi parcours du colloque, quels enseignements voudriez-vous mettre en exergue ?

De prime abord, je constate que les interventions et les thématiques traitées sont très diverses. J’attends donc la suite, les interventions de cet après midi, pour dégager un fil rouge sur ce thème des nouveaux espaces de la créativité à l’heure du digital. D’ores et déjà, je retiens l’intervention d’Albert Meige sur les « organisations ouvertes » [pour en savoir plus, voir l’entretien qu’il nous a accordé en amont de l’événement ; pour y accéder, cliquer ici]. Il a bien posé, me semble-t-il, la question des défis auxquels sont confrontées nos entreprises, en invitant à aller au-delà de l’innovation ouverte : les entreprises qui veulent se positionner sur les défis de demain ont de plus en plus besoin de s’associer à des partenaires extérieurs, en gagnant en souplesse dans leur organisation.
Autre enseignement : les défis du digital sont communs à la plupart des entreprises, de quelque secteur d’activité qu’elles soient. Personnellement, j’ai été intéressé par l’expérience d’une entreprise comme EDF, dans sa manière d’exploiter les datas, de les valoriser en matière d’innovation. Des frontières sont en train de tomber au point de nous offrir de nouvelles opportunités de marchés. C’est ainsi qu’une entreprise comme la nôtre peut être amenée à investir autant dans l’énergie que dans la santé.

- C’est désormais le directeur du centre de R&D d’Air Liquide qui s’exprime…

(Sourire) Oui, en effet.

- Un intervenant témoignait justement de la manière dont Air Liquide s’est saisie de cet enjeu du Big Data…

Oui, il s’agit de Habiboulaye Amadou-Boubacar [sur la photo illustrant cet article], Senior Data Scientist au sein de la R&D d’Air Liquide, qui nous a rejoint il y a maintenant deux ans, en 2015. Il a pour mission de structurer des preuves de concept au sein de notre R&D, en exploitant notamment les principes du machine learning et de l’analyse sémantique pour explorer d’autres champs d’innovation vers lesquels nous n’irions pas spontanément. Il vient de l’édition digitale avec une expérience dans la data science et c’est en cela que son regard est intéressant.

- Comment concrétisez-vous les nouveaux espaces de la créativité au sein de votre centre de recherche des Loges-en-Josas ?

Comme vous le savez, nous sommes en train de reconstruire ce centre de recherche. Et une des idées qui nous a guidés dans notre réflexion sur la manière de le faire, est de savoir comment créer les conditions de la sérendipité.

- Ah ! Vous abordez-là un sujet qui nous est cher* ?

(Sourire). Et qui fait sens pour nous puisque cette notion revient à réfléchir aux espaces propices à des rencontres fortuites, à même de maximiser les interactions entre nos différents chercheurs, mais aussi avec l’écosystème de Paris-Saclay. Concrètement, nous avons repensé les espaces de circulation, de vie, de travail,…

- Vous venez d’évoquer la sérendipité. Un mot maintenant sur la notion de créativité : en quoi fait-elle sens pour un centre de recherche comme le vôtre ? Quelle valeur ajoutée a-t-elle par rapport à celle d’innovation ? Est-ce une manière de suggérer que celle-ci n’est pas toujours prévisible et donc modélisable ou réductible à des méthodologies formelles ?

Disons qu’elle incite à aller au-delà d’une vision de l’innovation qui ne consisterait qu’à améliorer l’existant (un produit, un process, un service…), au profit d’une innovation de rupture, disruptive comme on le dit aujourd’hui. Laquelle suppose de faire des pas de côté, d’adopter d’autres modes de pensée. Ce faisant, et comme cela a été dit par Albert Meige, elle incite aussi à se centrer sur le client et ses usages, autrement dit sur l’humain. On y revient.

- Encore un mot sur les intervenants de cette première partie de journée : par-delà leur diversité, ils nous ont donné l’impression de vouloir faire part autant de leurs interrogations que de leurs convictions [sentiment conforté par les interventions suivantes] : est-ce un état d’esprit qui est délibérément cultivé à travers les colloques d’Ile de Science ?

C’est un point important que vous soulevez-là. La vocation d’Ile de Science n’est pas de faire des cours ou de conférences ex-cathedra – des institutions sont plus qualifiées pour cela – encore moins d’apporter des réponses définitives, mais bien de faire profiter de retours d’expérience, avec tout ce que cela peut impliquer en termes d’interrogation voire de doute. Beaucoup s’interrogent face aux défis de la digitalisation. Il peut être précieux pour eux de se rendre compte qu’ils ne sont pas les seuls à se poser telles ou telles questions et, mieux encore, de découvrir que d’autres se les posent dans des secteurs d’activités très différents des leurs. De là cet autre parti pris d’Ile de Science de réunir les acteurs du Plateau de Saclay dans leur diversité : des chercheurs, des entrepreneurs, des institutionnels, de différents secteurs d’activité ou disciplines, de façon à construire ensemble un futur, en s’enrichissant des succès de chacun et, pourquoi pas aussi, de leurs échecs. Car c’est également cela qui fait la force d’un écosystème d’innovation : savoir apprendre de ses échecs.

- Malgré les défis que vous évoquez, vous paraissez plutôt serein…

(Rire) Comment ne pas l’être ? Nous vivons une époque passionnante ! C’est une grande chance pour quelqu’un comme moi, mais aussi mes équipes d’être au cœur de problématiques qui touchent à des enjeux de société, que ce soit en matière d’énergie, d’environnement, de santé, etc.
Si la transition numérique bouscule nos manières de faire, elle offre aussi de nouvelles opportunités et perspectives tant en matière de marchés que de manière de travailler, d’innover, d’envisager la R&D. Nous sommes de surcroît dans un écosystème dont on ne soulignera jamais assez la richesse au regard des compétences qui s’y trouvent et dont ce colloque donne un bel aperçu. J’ai la conviction que nous disposons des ressources humaines et techniques pour apporter des réponses pertinentes aux questions soulevées par la transition énergétique. Loin de nous compliquer la tâche, la transition numérique nous offre de nouveaux moyens d’y parvenir. A condition, toutefois, de maintenir l’humain au centre de nos préoccupations.

* Pour en savoir plus sur cette notion de sérendipité, voir notamment la chronique que nous avions faite de l’ouvrage de Sylvie Catellin (pour y accéder, cliquer ici).

A lire aussi le témoignage de Bernard Monnier, cofondateur de DRIM’in Saclay (cliquer ici) et les entretiens réalisés en amont du colloque d’Ile de Science sur les nouveaux espaces de la créativité avec Laure Reinhart (cliquer ici), Jakob Puchinger (cliquer ici) et Albert Meige (cliquer ici).

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