Voyage au pays des Smart Work Centers

Des espaces individuels de travail chez Spaces
Télétravailler ailleurs que… chez soi, c’est non seulement possible, mais encore propice au développement de projets collaboratifs innovants. Illustration avec le réseau Smart Works Center qui a émergé aux Pays-Bas en faisant déjà des émules dans d’autres pays européens. Visite et mode d’emploi de ce « tiers lieu » qui se jouent des frontières entre le réel et le virtuel. Par Clara Delétraz

Dans un monde où les connaissances sont devenues le moteur de l’innovation et où les coûts énergétiques imposent de repenser nos modèles économiques, des tendances refaçonnent la manière dont nous vivons et travaillons : la frontière domicile/travail est de plus en plus ténue, l’accès aux services prime sur la propriété d’actifs, les concurrents sont appelés à coopérer tandis que les individus hyper-connectés paraissent doués d’ubiquité …

Pour autant,  ces nouveaux paradigmes, dont on prétend souvent qu’ils favorisent la prégnance du virtuel sur le réel, ne signent pas l’arrêt de mort du « lieu ». Bien au contraire.  De nouveaux lieux, souvent dits « tiers lieux » (entre le domicile et le travail), émergent. En particulier une nouvelle génération d’espaces collaboratifs de travail que l’on veut « smart » ou intelligents voient le jour dans certains pays à la pointe des nouveaux usages.

Les Pays-Bas à la pointe

Aux Pays-Bas, un réseau de « Smart Work Centers » (SWC) s’est ainsi déployé en l’espace de quelques années. Le pays en compte désormais plus d’une centaine développés en particulier sous l’impulsion de la ville d’Amsterdam. L’objectif est ainsi de limiter les mouvements pendulaires, sources de pollution, consommateurs de temps et générateurs de stress, en amenant le travail au salarié plutôt que le contraire. Si les nouvelles technologies ont rendu possible le télétravail à la maison, l’expérience montre que faire de son domicile son lieu d’activité professionnelle n’est pas satisfaisant en termes de fonctionnalités,  de motivation et de sociabilité. C’est ici qu’interviennent ces nouveaux espaces collaboratifs de travail, multifonctionnels, proches des lieux d’habitation, connectés aux réseaux de transports, offrant ergonomie, flexibilité, convivialité et surtout un très haut niveau de services. L’objectif affiché de la ville d’Amsterdam est d’ailleurs que chaque travailleur néerlandais ait accès en moins de 15 minutes à vélo à un SWC. Vaste programme !

Un environnement hautement qualifié pour 250€

Le fondateur de la chaine de prêt-à-porter Mexx, Rattan Chadha, ne s’y est pas trompé en développant Spaces, un opérateur de SWC. Dans le quartier d’affaire d’Amsterdam ou au cœur du centre-ville, Spaces compte 2 centres d’affaires nouvelle génération. Et la recette fonctionne : sur 10 000 m² environ, les étages sont loués à des entreprises (de start ups à la filiale néerlandaise de Facebook) en mode « plud and play » pour des durées et des surfaces complètement flexibles permettant d’absorber facilement les fluctuations d’activités, tandis que le RDC est un espace de travail collaboratif accueillant des travailleurs individuels et offrant des services mutualisés, des salles de réunions, des espaces de convivialité. Pour environ 250€ par mois, travailleurs indépendants, entrepreneurs, salariés de PME,  universitaires, ont accès cet environnement de travail hautement qualifié et doté en nouvelles technologies. C’est aussi pour eux l’occasion de se rencontrer, d’échanger ou de recevoir leurs clients et collaborateurs dans un environnement de qualité. En effet une attention toute particulière (soit plus d’un million d’euros !), est apportée à l’aménagement intérieur : mobilier ultra design (de Stark à Vitra), luminosité savamment travaillée, art contemporain…

Dans le SWC Bright City, lui aussi situé dans le quartier d’affaire d’Amsterdam mais porté par un consortium associant des acteurs aussi différents que la Ville, l’Université ou Cisco, pas de surfaces dédiés à des entreprises résidentes mais un grand bar restaurant design ouvert à tous et un espace de co working à l’étage dédié à ses membres. L’organisation régulière d’événements permet de fédérer une véritable communauté et de créer des opportunités de rencontres. Une des particularités de ce centre est de louer une salle de téléprésence immersive, TPEX (Telepresence Public Experience). Cet équipement permet de recréer les conditions présentielles d’une réunion qui associerait un directeur de PME à Amsterdam avec le directeur des achats d’un groupe industriel situé en Australie. Ecrans géants très haute définition, communication simultanée, traitement acoustique, luminosité : tout est fait pour donner l’impression à l’utilisateur que son interlocuteur se trouve bien autour de la table, en taille réelle, dans la même pièce. Bientôt l’écran  ne sera même plus nécessaire, on pourra discuter avec son hologramme. L’investissement et les coûts d’opération d’un tel équipement sont élevés. Déjà déployé dans certaines grandes entreprises comme Cisco qui limitent ainsi les déplacements de leurs salariés, ce service disponible dans des lieux ouverts comme les SWC est désormais accessible aux universités, PME, travailleurs indépendants qui peuvent louer la salle de téléprésence pour environ 350€ de l’heure. Il est désormais possible de passer un entretien ou de suivre une master class à l’autre bout du monde d’un coup de métro.

« Pay what you use »

On l’aura compris, Spaces ou Bright City ne sont pas des opérateurs immobiliers qui vendent des m² mais des fournisseurs de services qui prônent le « Pay what you use ». Et ça marche. Au bout d’un an, Spaces est rentable et occupé à 100%, sans subventions publiques. Les opérateurs immobiliers classiques n’ont qu’à bien se tenir s’ils ne revoient pas leurs offres pour s’adapter aux nouveaux paradigmes et usages de l’économie de la connaissance. Des acteurs comme Regus ou la chaine d’hôtellerie Mercure ont commencé à plancher sur de nouveaux produits. D’autant que les enjeux sont importants : si ces espaces du 3e type drainent une cible encore restreinte (travailleurs nomades d’économies intensives en connaissances), ils pourraient demain concerner les salariés des grandes entreprises soucieuses de faire des économies (un poste de travail en entreprise coûte aujourd’hui entre 6 000€ et 15 000€ par an par employé quand un abonnement dans un SWC coute entre 200 et 300 par mois par employé) et d’offrir à leurs salariés un environnement de travail complémentaire à celui de l’entreprise ou du domicile, propice à l’innovation et aux collaborations.

Le rôle crucial de la puissance publique

Si le marché existe aux Pays-Bas quoiqu’il soit encore balbutiant, le rôle de la puissance publique est crucial pour faire la promotion de ces nouveaux dispositifs, sensibiliser les populations et les acteurs économiques, offrir des conditions réglementaires favorables et surtout connecter ces SWC les uns aux autres. En effet un SWC n’est intelligent que s’il s’inscrit dans un réseau. La ville d’Amsterdam a ainsi créé une fondation, la Double U Smart Work Foundation, pour encadrer et soutenir le développement de ce réseau via un système de labellisation qui a permis d’ancrer l’appellation Smart Work Center. N’est pas SWC qui veut. Cette fondation a même développé une plateforme de réservation en ligne, devenue commerciale depuis sous la marque We Work, qui permet de trouver le SWC le plus proche, d’en vérifier la disponibilité et de réserver en ligne. Bientôt la plateforme permettra à un particulier ou à une entreprise d’avoir accès à une facturation unique à la fin du mois en ayant fréquenté des opérateurs de SWC différents. Par ailleurs, les SWC se développent de plus en plus dans les espaces publics (universités, bibliothèques, théâtres…) et permettent aux collectivités publiques de réhabiliter des espaces désaffectés ou sous utilisés.

Et en France ?

Les décideurs publics de pays comme la Corée ou la Belgique se sont également emparés du sujet mais qu’en est il en France ? Le Cluster Green and Connected City, créé il y a 3 ans, soutient le développement d’Ecocentres en France, cousins des SWC néerlandais. En milieu urbain comme à Strasbourg ou en milieu périurbain comme à Charly (à 22 km de Villeurbanne), des premiers Ecocentres portés par des acteurs publics, voient le jour. L’enjeu est de créer des lieux ouverts sur le territoire qui ne s’adresseraient plus seulement aux travailleurs pendulaires mais aussi aux étudiants, aux personnes âgées, aux demandeurs d’emplois etc. Ces Ecocentres pourraient devenir de véritables hubs de services associant par exemple aux espaces de co-working, des crèches, conciergeries, services de formation, cantines bio etc. L’intervention publique est justifiée par l’enjeu de développement économique de territoires situés hors des dynamiques des centres urbains et des quartiers d’affaires. A quand un Grand Paris maillé d’espaces de travail intelligents interconnectés ?

Clara Delétraz, Chef de projet développement économique et culturel à l’Etablissement Public Paris Saclay

 

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6 commentaires à cet article
  1. Xavier

    Superbes ces Smart work centers. Des tiers-lieux haut de gamme.

    Il en existe toutefois des plus modestes, même en France y compris en milieu rural comme le réseau d’espaces de télétravail-coworking de l’Orne : http://goo.gl/X8694

    Ou, plus original et moins cher qu’un Smart Work Center, cet espace de coworking installé… dans un bistrot http://goo.gl/QcrKR

    • OpenInnov

      @ Clara : merci pour l’article! même question : on commence quand?

      @ Xavier : super lien, ca prouve que le concept est assez souple pour couvrir des besoins très différents

  2. Laurent Berteau

    Merci pour cet article fort intéressant.

  3. Lebeau Laura

    Bravo pour cette nouvelle très intéressante.
    Il faut maintenant réellement créer, installer, construire, de tels centres en France. Ne soyons pas en retard, ne ratons pas le coche, nous avons vraiment besoin de tels endroit en France. Et de Paris, Amsterdam est moins loin que Brest en TGV…

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