Vous avez dit « désastres urbains » ?

PaquotPlateauSaclayPaysage
Philosophe, ancien éditeur de la revue Urbanisme, Thierry Paquot vient de publier Désastres urbains (au éditions de La Découverte) dans lequel il est étrangement question de Paris-Saclay...

Il n’y a pas de catastrophes naturelles qui ne soient en réalité de la responsabilité des hommes, de leur propension à toujours s’installer dans des endroits à risques et à s’y maintenir, voire s’y concentrer toujours plus, malgré les catastrophes antérieures. C’est la thèse défendue dans l’introduction de cet ouvrage, à laquelle l’actualité récente a  malheureusement fourni une nouvelle illustration, du côté du Népal. En elle-même, elle n’est pas nouvelle : des géographes et sociologues, spécialistes des risques, l’ont de longue date amplement défendue et étayée. Rousseau lui-même l’exposait à sa façon, à propos de l’incendie de Lisbonne de 1755. Elle est servie ici par le style mais aussi les talents de pédagogue de l’auteur. Quelle ne fut pas cependant notre surprise de voir mentionné, entre autres nombreux exemples, le cluster de Paris-Saclay !

Entre désastre urbain et projet inutile

Paris-Saclay, un désastre urbain ? Quelle est donc la catastrophe pas si naturelle que ce territoire encourrait ? Un tremblement de terre ? Un débordement de l’Yvette ? Certes, le plateau de Saclay a été le théâtre d’inondations, mais pas de celles qui justifient de parler de « désastre urbain ». Plus généralement, Paris-Saclay n’est pas exposé aux mêmes risques que les Pays-Bas, à ce que l’on sache. Pas plus qu’à ceux de territoires situés en pleine zone sismique !
En réalité, l’ouvrage a une autre ambition : dénoncer les dispositifs « architecturalo-urbanistiques », à savoir : le grand ensemble (« ou l’ensemble sans ensemble »), le centre commercial (« ou le commerce sans échange »), le gratte-ciel (« ou l’impasse en hauteur »), la gated community (« ou la vie enclavée »), enfin, les grands projets (« ou la toxicité de la démesure »). C’est dans cette catégorie-ci, un peu fourre-tout, que figure donc Paris-Saclay, au côté d’un autre cluster, celui de la Cité Descartes (Marne-la-Vallée).
Nous serions-nous laissé nous-même illusionner, nous qui arpentons ce territoire depuis plus de trois ans ? Dans le doute, nous ne demandons naturellement qu’à en savoir un peu plus, en prenant connaissance de l’argumentation de notre auteur. Si le chapitre consacré aux grands projets fait plusieurs pages, il faudra se contenter de deux paragraphes pour ce qui concerne Paris-Saclay (y compris la Cité Descartes)… Un développement si bref, que l’on se permettra de le reproduire ici quasi in extenso. Le lecteur pourra ainsi juger par lui-même et, nous, y glisser nos commentaires.

Des erreurs environnementales ?

« Les techno-productivistes, écrit ainsi notre philosophe de l’urbain, n’ont pas hésité à user d’un vocabulaire “ écologiste “ pour, pensaient-ils, mieux faire passer la pilule des “ grands projets inutiles “. Mais, comme par hasard, aucune de leurs propositions n’a bénéficié d’une attention spécifiquement écologique. Il ne suffit pas en effet de les chiffrer – en consommation d’énergie, émission de gaz à effet de serre, nuisance sonore, détournement du foncier à des fins spéculatives, plantation ou non d’arbres, déficit démocratique, augmentation des tarifs, dépendance vis-à-vis de telle ou telle entreprise, etc. – mais de mesurer leur(s) impact(s) sur l’existence des humains et l’habitat du vivant. » Ce préambule fait, notre auteur en vient donc aux deux « futurs » clusters du Grand Paris (et en réalité déjà bien avancés). Deux futurs clusters « qui devaient, écrit-il, illustrer aux yeux du monde entier l’excellence-à-la-française, ne s’apparentent guère qu’à des “ erreurs environnementales ”. » En quoi ? L’auteur n’explicite pas davantage sa pensée. Mais le plus surprenant est à venir : « Au moment, enfin, où la logique du rhizome – cette racine qui prolifère sans début ni fin –, qui s’appuie sur le numérique, d’une part, et des pratiques sociales et communicationnelles inédites et fréquemment imprévues, d’autre part, concurrence l’ancienne logique du réseau – avec un point de départ, un terminus et des nœuds de correspondances –, les décideurs ont misé sur la création de deux fortes concentrations d’entreprises, d’universités, de laboratoires [c’est nous qui soulignons pour pointer une exagération : bien des entreprises, universités et laboratoires étaient présents sur le plateau de Saclay, bien avant que ne soit lancé le principe du cluster, lequel a vocation à renforcer les synergies, y compris avec les grandes écoles, dont l’auteur escamote curieusement l'existence ].» Mais poursuivons : deux fortes concentrations, donc, « qui exigent l’appropriation/stérilisation de terres particulièrement fertiles et la suppression de toute agriculture urbaine [c’est encore nous qui soulignons, autrement plus surpris par ces propos], la construction de nouveaux bâtiments pour accueillir une armée de chercheur(e)s, d’employé(e)s, d’étudiant(e)s (alors même que, bien souvent, ces personnels autoritairement délocalisés venaient d’inaugurer des bureaux neufs…), le prolongement d’autoroutes ou de voies de RER ou de tramways, la multiplication des  » navetteurs «  (ceux qui chaque jour font la navette de chez eux à leur travail), le tout sans aucune concertation ni véritables débats publics ! » « Armée », « autoritairement »,…  On l’aura compris, notre auteur ne fait pas dans la nuance. Quant à savoir de quels bureaux neufs il veut bien parler…

La suppression de toute agriculture urbaine ?

Mais plus encore, c’est ce dernier passage souligné par nous qui interpelle. Nous nous frottons les yeux, nous le relisons au cas où nous aurions mal compris. Non, c’est bien cela : «… qui exigent l’appropriation/stérilisation de terres particulièrement fertiles et la suppression de toute agriculture urbaine ».

Etant moins familier du cas de la Cité Descartes, nous nous garderons de juger de la pertinence de l’appréciation pour ce cluster-ci. En revanche, pour se qui concerne Paris-Saclay, nous sommes plus qu’interloqué. Que des hectares de terres agricoles aient été « sacrifiées » pour accueillir de nouveaux établissements (ENS Cachan et l’Ecole Centrale) est un fait. De là à annoncer la fin de toute agriculture urbaine… L’auteur ne dit mot sur les quelques 2 354 ha de la zone de protection naturelle, agricole et forestière (représentée sur la carte, en illustration de cet article). Ni sur les exploitations agricoles existantes ou ces nombreuses structures qui œuvrent au maintien ou au retour du maraîchage : la ferme de Viltain ; l’Amap « Les Jardins de Cérès » ; le Réseau Cocagne,… Ni sur les nombreuses autres initiatives comme celle de la grappe d’entreprises Le Vivant et la Ville à l’origine d’un démonstrateur de maraîchage hors-sol sur un ancien site pollué, à Saint-Cyr l’Ecole. Ni même sur l’association Terre et Cité, qui a justement vocation à préserver une agriculture durable sur le territoire. Ni sur les laboratoires de recherche de l’Inra et d’AgroParisTech, qui ménagent la possibilité de faire de ce cluster un lieu d’innovation jusque et y compris dans les domaines agricole et maraîcher. Ni, enfin, sur la lisière en forme de frange verte et de chaîne des parcs, conçue par le paysagiste Michel Desvigne, pour assurer l’interface entre le Plateau agricole et les espaces naturels voisins.

Autant d’oublis sont étonnants, surtout de la part de cet ancien éditeur de la revue Urbanisme. Ce que nous avons d’ailleurs eu l’occasion de lui dire de vive voix lors d’une conférence que nous animions à l’ENSA Normandie, en mai dernier, autour de ses derniers ouvrages, dont celui-ci… Comment, avait-on demandé, un philosophe aussi attentif dans ses lectures, pouvait-il asséner de telles contre-vérités, car c’en est bien, le fussent-elles par omission.
A notre grand étonnement, notre auteur fit… amende honorable, en reconnaissant qu’il s’en était tenu au témoignage d’une « associative de Terre et Cité ». Une réponse qui n’a fait qu’accroître notre perplexité. Thierry Paquot ignorait-il donc aussi que cette association a d’abord vocation à préserver les terres fertiles du Plateau de Saclay en faisant dialoguer l’ensemble des parties prenantes : agriculteurs, élus, scientifiques, sans oublier l’aménageur (l’EPPS), en dehors de tout engagement militant (la structure est subventionnée par les pouvoirs publics) ? Le point de vue d’une «associative», au demeurant respectable, ne saurait résumer le point de vue d’une telle institution !

Vivement l’édition revue et corrigée

Doit-on rappeler que l’art de recouper ses sources n’est pas l’apanage du journaliste ? Pas plus d’ailleurs le fait de prendre le temps d’arpenter les territoires dont on parle, les considérerait-on a priori comme des « désastres urbains » sinon des « projets inutiles ». N’est-ce pas en tout cas ce qu’on est en droit d’attendre d’un philosophe de l’urbain, spécialiste d’urbanisme (et, rappelons-le encore, ancien éditeur de la revue Urbanisme) ? Nous l’avons donc invité à venir à Paris-Saclay en prenant le temps de voir et de rencontrer les acteurs du territoire, dans leur diversité. Il ne restera plus ensuite qu’à patienter jusqu’à l’édition revue et corrigée de son ouvrage. La moindre des choses de la part d’un philosophe qu’on présume attaché à la vérité, avec ou sans V majuscule…

 

4 commentaires à cet article
  1. Harm Smit

    Votre analyse nous semble médiocre et c’est aussi l’avis de Thierry Paquot.
    Il n’existe pas d’exemple d’une ligne de transport capacitaire qui ne soit pas un puissant vecteur d’urbanisation. Par conséquent, si on construit le métro Ligne 18, la ZPNAF n’y résistera pas à terme, auquel cas il ne restera en effet rien de l’agriculture urbaine sur le plateau de Saclay. Petit à petit, on se rapprocherait alors de l’objectif initial de Christian Blanc, qui prévoyait de mettre fin à la vocation agricole du plateau.

    Que la Ligne 18 sera construite ou non, nous avons démontré qu’en se basant sur le RER B et un réseau de téléphériques urbains, on peut rendre un service très intéressant, y compris pour relier entre eux les plateaux de Saclay et de Courtaboeuf, sans obérer les finances publiques et dans des délais compatibles avec l’arrivée des établissements. A condition que l’on se décide sans tergiverser d’engager les études et qu’il n’y ait pas de manœuvres d’obstruction.

    Cependant, le principal problème de desserte du plateau de Saclay ne sera pas celui des transports collectifs, ce sera celui de l’accès pas la route. On est dans une zone très peu dense où aujourd’hui 80 % des déplacements se font en voiture. Or, la configuration du terrain ne permet pas d’élargir les routes d’accès au plateau, ce qui limite mécaniquement la capacité d’accueil du plateau, même si là aussi, les téléphériques pourront rendre service. Tous les experts des transports que nous avons consultés à ce sujet partagent ce point de vue.

    A cela s’ajoute le fait qu’on voit beaucoup trop grand pour le campus à construire. Dans le souci d’accaparer la 20ème place au classement de Shanghai, on réunit une quantité d’établissements d’enseignement et de recherche telle que cela deviendra totalement ingérable. On veut faire un campus deux fois plus grand (plus de 60 000 étudiants) que celui de Berkeley (près de 38 000 étudiants), qui est lui-même le deuxième plus grand parmi le top 20. Autrement dit, on se croit capable de donner des leçons de gigantisme aux Américains… Rappelons que Jean Tirole situe la limite de l’entité universitaire gérable à 10 000 à 15 000 étudiants, avec quelques exceptions à 30 000 ; c’est en effet ce que reflète l’actuel classement de Shanghai. Et tout cet effort risque d’être vain, car la nouvelle Université Paris-Saclay a une structure d’intégration trop lâche pour être éligible aux classements internationaux, comme le fait remarquer Bernard Attali dans son rapport sur l’avenir de l’X, notant que « ce point majeur semble un peu perdu de vue par les différents acteurs ».

    Moralité : si on n’arrête pas la course effrénée au gigantisme, on jouera perdant-perdant à au moins quatre titres : l’attractivité du campus-cluster, l’agriculture périurbaine, le cadre de vie du territoire, et les finances publiques.

    • Allemand

      Monsieur,
      Que vous ayez une opinion sur les effets éventuels des transports sur le territoire de Paris-Saclay, libre à vous, quand bien même serait-elle discutable et d’ailleurs discutée. Je me bornerai ici, à vous inviter à rester mesuré dans le choix des mots utilisés (cf le « médiocre ») et ce, en vertu de la charte de modération que vous êtes tenu de respecter (sans compter qu’en l’occurrence cette appréciation ne rend pas justice à ma lecture attentive de l’ouvrage de Thierry Paquot).
      Sylvain Allemand

  2. Harm Smit

    Il n’y a que la vérité qui blesse… Il me semble que ma contribution est conforme à la charte de modération, le terme « médiocre » n’ayant quoi que ce soit d’ »injurieux, obscène, vulgaire, diffamant, menaçant, raciste ou antisémite, etc. » J’aurais pu choisir un terme moins mesuré… Estimez-vous que le fait de ne pas partager votre analyse constitue une injustice ?

    Que la position que j’exprime soit discutable, je l’admets volontiers. En revanche, qu’elle soit discutée, je n’en ai pas connaissance. Et par « discuter », j’entends, comme votre charte de modération, « exprimer un point de vue argumenté et développé » et non avancer des postulats sans fondement et/ou des affirmations gratuites, dont fourmille tout le projet du Grand Paris et celui de Paris-Saclay en particulier. Vous donnez dans le même registre avec cette remarque dénigrante : « on l’aura compris, notre auteur ne fait pas dans la nuance », alors qu’il a parfaitement raison de dénoncer « l’armée de chercheurs, d’employés, d’étudiants (…) autoritairement délocalisés (…), le tout sans aucune concertation ni véritables débats publics ! » On ne le répètera jamais assez : le projet Paris-Saclay n’a jamais été soumis au moindre débat public ; s’il l’avait été, il n’y aurait très probablement pas survécu.

    Je vous invite à solliciter l’avis de Thierry Paquot lui-même sur votre commentaire sur son livre. La partie que vous commentez fait partie de la section « Le Grand Paris des techno-productivistes » du chapitre « Les « grands projets », ou la toxicité de la démesure ». Ces titres sont fort à propos, le mot-clé est « démesure ». Plus loin dans le même chapitre, l’auteur développe la question « Faut-il continuer à grossir ? » et dans une digression « Small is beautiful, encore et toujours », il rappelle ce théorème : « Toute institution, dépassé un certain seuil de son activité, devient contre-productive ».

    Le réquisitoire de Thierry Paquot contre les « grands projets » fait écho à ce que Jean-Pierre Orfeuil écrivait en conclusion de son article « Le métro « Grand Paris » : un choix contestable » dans la revue Futuribles n° 402 de septembre-octobre 2014 :
    « Le dernier [enseignement] porte sur la conception de la grandeur. Au siècle des baladeurs et des portables, et de l’information distribuée, peut-on encore la mesurer en kilomètres de rails (le Grand Paris Express), en mètres carrés (la Très Grande Bibliothèque), en kilomètres à l’heure (les TGV), en étendue de la vision (la métropole jusqu’au Havre) ? Les Français sont-ils restés à ce point dans un état d’esprit soviétique ? Sont-ils décidés à sortir du mythe du grand projet qui résout tout ? La grandeur ne se mesure-t-elle pas plutôt par la satisfaction attentionnée des besoins des usagers et de l’économie dans un cadre compatible avec des logiques d’efficacité, d’équité et de qualité environnementale, qui passe aussi (voire aujourd’hui surtout) par une gestion et un management efficaces ? Le renoncement aux contes de fées n’est-il pas la première transition vers l’âge adulte ? Nous ne sommes pas à la fin de l’histoire, et nous devrons sortir des illusions. Le problème sera de trouver l’oiseau rare capable d’expliquer que l’on ne gagnera rien à persévérer dans la pensée magique… »

  3. Allemand

    Monsieur,

    Une nouvelle et dernière fois, je vous invite à modérer vos propos. Ma réaction ne vous autorise pas à en conclure que je serais blessé ou éprouverai un sentiment d’injustice (ce qui serait présomptueux de votre part). L’usage du mot médiocre témoigne juste d’un jugement de valeur, sans fondement. J’en profite pour déplorer cette tendance à extrapoler un propos pour porter une critique sur un tout autre sujet (mon article pointait les contre-vérités relatives à la place de l’agriculture urbaine).
    Le Média Paris-Saclay a, je le rappelle, vocation à rendre compte de la  » sociodiversité  » du territoire de Paris-Saclay- ce pour quoi il est semble-t-il apprécié – et non à être une tribune d’opinions partisanes. Vous voilà définitivement prévenu.
    Cela étant dit, je ne demande qu’à vous associer à la visite du territoire à laquelle j’ai convié Thierry Paquot (comme je l’ai indiqué dans l’article, ce que vous semblez de pas avoir voulu relever). Nous pourrons y ajouter Jean-Pierre Orfeuil dont j’ai édité l’ouvrage coécrit avec le regretté Marc Wiel, sur le Grand Paris.
    Sylvain Allemand

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>