Votons pour… le tirage au sort ! Rencontre avec Pierre Barral

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Centralien, Pierre Barral (ici, aux côtés d'Assya Van Gysel) a emporté le second appel à idées de TEDx Saclay dans la catégorie étudiants, organisé le 20 octobre dernier. En se livrant à une défense et illustration du recours au tirage au sort dans le fonctionnement de la démocratie et la désignation de ses représentants... Explications.

- Vous avez défendu l’idée de réintroduire le tirage au sort dans le fonctionnement de la démocratie et la désignation de ses représentants. Une idée ancienne s’il en est. Mais comment y êtes-vous venu ?

Par une lecture, en l’occurrence celle de l’ouvrage du politologue flamand David Van Reybrouck, traduit en français sous le titre Contre les élections [Actes Sud, 2014]. Il y vient lui-même en constatant l’essoufflement de la démocratie représentative fondée sur le recours exclusif aux élections. Loin de vouloir bannir celles-ci, il prône un mixte avec le tirage au sort.

- Est-ce un mode de sélection qu’on pourrait appliquer en toutes circonstances ?

En plus de circonstances qu’on ne le pense, en tout cas. Le tirage au sort est déjà à l’œuvre notamment dans la sélection des jurés d’assises. Il a même été envisagé d’y recourir cette année pour sélectionner les étudiants en médecine franciliens [pour limiter le nombre d’inscriptions à 7 500]. D’aucuns s’en sont émus, considérant que cela allait à l’encontre du système méritocratique. La solution qui conviendrait le mieux serait d’augmenter le nombre de places, c’est une évidence. Cela étant dit, et si les places sont de fait limitées, je trouve sain d’interroger la pertinence du système méritocratique ou à tout le moins cette idée suivant laquelle quiconque aurait mérité la place qu’il occupe, au prétexte des efforts consentis ou de ses qualités personnelles. Or, force est de constater que ce n’est pas toujours vrai : d’aucuns occupent des postes ou des fonctions sans avoir toujours les compétences requises, mais juste parce qu’ils ont emporté des élections.

- Vous êtes Centralien. Iriez-vous jusqu’à envisager d’appliquer le tirage au sort au concours d’admission aux grandes écoles ?

(Sourire). La situation est différente : les élèves admis l’ont été au terme d’années de formation et d’un concours. Leur sélection n’est pas censée se faire sur des bases aléatoires. Cela étant dit, on pourrait aussi questionner la capacité de ce mode de sélection à fonctionner sur les seules bases du mérite. Personnellement, si j’ai intégré CentraleSupélec, ce n’est pas juste parce que je l’ai « mérité ». Certes, j’ai consenti des efforts, mais, manifestement, j’ai aussi bénéficié d’un environnement familial plus que favorable : mon père est Polytechnicien… Forcément, cela a joué dans le fait que je sois aujourd’hui à CentraleSupélec. L’introduction d’une dose de tirage au sort ne contribuerait-il pas à faire évoluer le mode de sélection dans un sens plus égalitaire ? N’aurait-il pas l’avantage de limiter les biais du système méritocratique, liés aux origines sociales des candidats ? A défaut d’avoir la réponse, je pose la question.
De manière générale, et sous couvert de méritocratie, les modes de sélection les plus répandus n’empêchent pas des formes de discrimination. Dans mon esprit, le tirage au sort n’est pas qu’une simple option à ajouter à la palette des modes de sélection. Il offre d’abord l’avantage d’engager une réflexion critique de notre système méritocratique. Peut-être pourrait-il introduire plus d’équité en restreignant le poids du jugement subjectif ou moral des membres d’un jury.

- Comment en êtes-vous venu à répondre à l’appel à idées du TEDx Saclay ?

Je l’ai repéré par hasard, sur internet.

- Y répondre, est-ce une façon pour vous de faire progresser cette idée de tirage au sort ?

Oui. C’est une idée qui, comme vous l’aurez compris, me tient particulièrement à cœur, mais que je trouve débattue dans des cercles encore trop restreints de la recherche académique, en sciences politiques, en l’occurrence. Or, c’est important que le grand public y soit sensibilisé. On parle beaucoup des réformes qui affectent nos vies quotidiennes ou conditions de travail. Il y en a d’autres, dont on parle pas ou si peu, ce sont les réformes des institutions et de la gouvernance démocratique. Or, elles affectent tout autant nos existences. Mais il est à craindre que nos politiques n’aient pas forcément intérêt à les mettre au cœur des débats publics, surtout quand elles concernent leur mode de sélection : le tirage au sort réduirait leurs chances d’êtres (ré)élus.

- Je reprends à mon compte la question que Philippe Beau (bien connu des lecteurs de Média Paris-Saclay et qui se trouve être aussi un élu local) sur ce qu’il advient du sens de l’engagement en politique. A travers le tirage au sort, ne risque-t-on pas de réduire la sélection à une simple procédure ?

La question mérite effectivement d’être posée. Ne risque-t-on pas en outre de confier des postes à des personnes qui n’en ont tout simplement pas envie ? Je crois que c’était aussi le sens de sa question. D’ores et déjà, je nuancerai l’étendue du risque en constatant qu’il y a beaucoup plus de gens qu’on ne le pense, qui voudraient s’impliquer en politique. Et si d’autres ne s’y intéressent plus, c’est justement, disent-ils souvent, en réaction contre la professionnalisation de la vie politique induite par le processus électoral. Il reste que l’envie de se consacrer à la politique est très fortement liée au milieu social, tant et si bien qu’en sélectionnant préalablement le personnel politique sur la base de cette envie (si des personnes se présentent aux élections, c’est bien parce qu’elles en ont envie), on favorise aussi une certaine catégorie sociale.
La question peut donc se poser de savoir s’il faut obliger les gens à exercer les fonctions pour lesquelles ils seraient désignés par tirage au sort, comme c’est le cas avec les jurés d’assises. En fait, la réponse dépend de ce à quoi on applique le tirage au sort. On peut concevoir que, dans le cas de fonctions politiques, il faudrait aussi pouvoir compter sur la volonté des gens tirés au sort. Rien ne devrait a priori empêcher de remplacer une personne par une autre si d’aventure la première ne se sentait pas en mesure d’exercer la fonction pour laquelle elle a été tirée au sort.

- Y aurait-il eu un sens à appliquer le tirage au sort pour désigner les lauréats de l’appel à idées de TEDx Saclay ?

(Sourire). De prime abord, on peut répondre que tout dépend du niveau des prestations : si elles étaient trop inégales, un vote peut effectivement se justifier. Quant à savoir si c’était le cas, je me garderai de le dire ! Cela étant dit, on peut aussi se demander s’il n’y a pas de concours où, effectivement, le tirage au sort ne pourrait pas se justifier. Le politologue et sociologue Gil Delannoi cite le cas du concours des Professeurs d’université. Dès lors qu’il ont fait l’objet d’une présélection, le tirage au sort ne serait-il pas plus égalitaire, pour la désignation des postes, que le mode de sélection actuel, fondé sur des critères pas toujours aussi méritocratiques qu’on le dit ? Je pose encore la question.

A lire aussi les entretiens avec Assya Van Gysel (cliquer ici) et Olivier Beaude, lauréat de l’appel à idées dans la catégorie doctorants (cliquer ici).

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