Violence conjugale : un enjeu éducatif dont l’école doit se saisir. Entretien avec Marie Gervais (2)

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Suite de notre rencontre avec l'auteur de Il me tue cet amour (Massot éditions, 2020), qui nous donne ici des nouvelles de son projet d'école alternative.

Pour accéder à la première partie de l’entretien, cliquer ici.

- Jusqu’alors votre nom était associé à un projet d’école alternative, autour duquel vous avez réuni diverses personnalités. Aussi ai-je été plus que surpris en découvrant cette histoire personnelle, que vous retracez dans une grande transparence. Je me risque donc à cette question : comment assume-t-on de divulguer des aspects plus intimes de son existence quand on est un personnage public ?

Un personnage public ? Je ne me considère pas comme telle…

- En tout cas, une personne dont le nom est associé à un projet relatif à un tout autre enjeu…

En fait, si je me suis posée la question, ce n’est pas tant vis-à-vis de moi que de mes livres précédents et de ce que j’écris sur mon blog « Education Créative ». Avec Florent Massot, j’ai même évoqué la possibilité de publier sous un pseudonyme. Mais très vite, j’ai fait le lien : le sujet de Il me tue cet amour ouvre sur un enjeu éducatif. Tout faisait sens. Il y a avait donc une certaine cohérence à publier sous mon vrai nom.
Il reste que j’ai craint les commentaires non pas tant de mes proches – mes parents et de mes enfants (ils m’ont toujours soutenue dans mes projets, y compris celui-ci) – que ceux qu’on pourrait leur faire. Finalement, je me suis dit que j’avais gardé le silence depuis suffisamment longtemps – pendant les huit années qu’a durée la relation, auxquelles ce sont ajoutées les quasi vingt autres années de la reconstruction – pour continuer à me taire. A cet égard, le mouvement #MeToo a provoqué un déclic salutaire : à partir du moment où des femmes s’arrogeaient enfin le droit de témoigner, je ne voyais plus pourquoi je ne pourrais en faire autant. Moi aussi j’avais le droit de dire les choses telles qu’elles s’étaient passées ! Après tout, c’est mon histoire. Pas celle de mon mari ni de mes enfants – ils sont arrivés plus tard dans ma vie – ni de mes parents, qui n’ont rien vu de ce que j’ai vécu – et en disant cela, je ne dénonce en rien leur responsabilité, je souligne juste au passage cette réalité : les femmes qui subissent des violences, les vivent le plus souvent à l’insu de leurs proches et de leurs amis. Dès lors que c’est mon histoire, je revendique le droit d’en parler en mon nom propre sans avoir le sentiment de causer du tort à qui que ce soit.
Quant au fait de parler de mon intimité, oui, certes, j’en parle, mais en quoi serait-ce indécent ? Après tout, on a tous une part d’intimité, on a tous des sentiments, une sexualité, des peurs, des failles… Certes, tout le monde ne les dévoile pas, loin de là. Fallait-il alors user d’un pseudonyme, je repose la question ? Mais dans ce cas, quel message aurais-je renvoyé si je ne me montrais pas à visage découvert ? En fait, il aurait été à l’opposé de ce que je défends dans le livre : malgré mes années de reconstruction, je serais toujours travaillée par la peur, voire un sentiment de honte, de culpabilité. Il m’est donc apparu clair que c’est bien sous mon nom que je devais publier le livre. Ni mon mari ni mes parents à qui j’ai fait part de mon intention n’y ont trouvé à redire. Tous m’ont encouragée à le faire, considérant que c’était l’évidence même.
Quant à savoir maintenant comment réagirait Thomas (j’évoque cette éventualité, car elle a fait l’objet d’une question posée par une journaliste), j’avoue que je n’y ai pas pensé.

- Une fois n’est pas coutume, je poursuivrai cet entretien en répondant à la question que vous m’avez posée en amont de cet entretien, à savoir ce que j’avais pensé de votre livre. Je croyais l’avoir fait à travers la brève chronique publiée sur le site de Paris-Saclay Le Média [pour y accéder, cliquer ici]…

Si je vous ai posé la question, c’est qu’à ma grande surprise, parmi la quarantaine de journalistes auxquels j’ai eu affaire, il n’y a eu qu’un homme (deux avec vous). Est-ce à dire que l’autre moitié de l’humanité ne se sentirait pas concernée ? Les journalistes masculins me poseraient-ils d’ailleurs les mêmes questions que leurs consœurs ? La question ne s’adresse pas qu’à eux. Parmi mes « bêta-lecteurs », rares sont ceux qui sont parvenus à m’en parler. L’un d’eux a même décliné la demande, considérant qu’il était trop sensible pour lire quelque chose sur le sujet. Hormis David Saussol, mon ami adjoint au maire d’Orsay, je n’ai pas eu le moindre retour d’hommes…

- Alors voici la double réflexion que je me suis faite à la lecture de votre livre : ce Thomas avait eu un comportement on ne peut plus condamnable, tant sa violence à votre égard est manifeste ; en même temps, je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger sur la responsabilité de ses parents, mais aussi et peut-être surtout de la relation qui vous liait tous les deux. En espérant que ce feedback fasse sens pour vous…

C’est un sujet très sensible que vous abordez-là. Il est récurrent dans les débats entre spécialistes. La violence conjugale est-elle imputable à la simple présence d’un violenteur conjugal face à une femme qui en serait donc la victime ? Ou est-ce la nature de la relation qui poserait problème ? Et on en revient ainsi à votre interrogation…

- Un sujet « sensible », dites-vous…

Il l’est au sens où il fait courir le risque d’escamoter les violences que la femme subit bel et bien. Toujours est-il que, pour ma part, je ne cherche certainement pas à esquiver la question. Au contraire, je récuse toute vision manichéenne consistant à me poser moi en victime exclusive et à enfermer mon ancien compagnon, Thomas, dans le rôle du « monstre ». Comme vous avez pu le voir à la lecture de mon livre, j’essaie aussi de montrer que les choses sont plus complexes, quitte à ne pas toujours m’attribuer le meilleur rôle ! Pendant le report de publication j’ai commencé à avoir peur que cette position ne me porte préjudice, car c’est un discours qui va à l’encontre des idées récurrentes sur les violences conjugales. Finalement, je n’ai eu que des réactions très positives.
Je ne crois pas qu’on gagne à combattre la violence en mettant le violenteur dans des cases toutes faites, de type « pervers narcissique » ou relatives à tout autre pathologie, en considérant que quoi qu’on fasse, il reproduirait le même comportement. Rien ne m’autorise à dire que Thomas a nécessairement recommencé à se montrer violent avec une autre femme. A ma grande surprise, une journaliste à qui je disais cela m’a aussitôt interrompue pour m’opposer sa conviction qu’il ne pouvait pas en être autrement, qu’au moment où on se parlait, il battait probablement sa nouvelle compagne ! Rien ne m’autorise, moi, à le penser. C’est plus compliqué que cela. Mais comment en convaincre une journaliste qui ne dispose que de quelques minutes pour son interview ? Et puis, une info chasse l’autre au point de rendre confortable une grille de lecture simple pour ne pas dire simplificatrice avec, d’un côté, des méchants, de l’autre des gentils…

- Qu’en est-il du côté des chercheurs ou spécialistes de la question ?

En faisant l’état de l’art des recherches et études sur les auteurs de violences conjugales, j’ai pu constater d’abord, qu’elles sont encore peu nombreuses, ensuite qu’elles se répartissent entre deux grandes approches, qui font débat. L’une, individualisante et psychologisante, consiste à appréhender les violences uniquement à travers les fragilités psychologiques de son auteur, les difficultés rencontrées au cours de la construction de son identité (sans avoir été un enfant battu, il a pu être victimes de violences plus larvées, moins visibles). L’autre approche se veut plus « relationnelle » : elle interroge les places prises par chacun des partenaires du couple, en défendant l’idée que la violence dépend de l’articulation des fragilités des deux conjoints, du couple auteur/victime. La question du rôle du patriarcat et de la construction de la masculinité et du sexisme dans les violences conjugales est également mise sur la table, esquissant ainsi une troisième approche plus « culturelle ». Ses tenants récusent une trop grande psychologisation de la violence, considérant qu’elle escamote la construction de rapports dominant/dominé propre à la culture patriarcale.
J’observe que le même phénomène est à l’œuvre dans le harcèlement scolaire : un enfant peut se retrouver à endosser le rôle de victime au sein d’un groupe, sans y être a priori plus prédisposé qu’un autre, mais parce que, à un moment donné, il a laissé paraître une faille qui a permis aux autres enfants d’exprimer leur violence potentielle, dans une dynamique de groupe. Et il n’est pas rare que l’enfant harcelé endosse ensuite le rôle de harceleur…
C’est pour cela que, pour ma part, je parle d’une nécessaire « responsabilisation de la victime », quitte à aller à rebours d’une vision largement admise. Mais je crains qu’on ne fasse une confusion entre responsabilité et culpabilité : la victime n’est jamais coupable ni complice des violences qu’elle subit, seul l’auteur des violences est responsable de ses passages à l’acte. En revanche, j’ai pris conscience de ma responsabilité dès lors que j’ai accepté de subir cette violence durant tant d’années en piétinant ma propre dignité.
Mais admettre sa propre responsabilité n’est pas chose facile. Pour y parvenir, c’est à la « victime » de faire le chemin. L’entendre dire dans la bouche d’un autre, c’est proprement insupportable, même si c’est dit avec bienveillance. Cette vérité, on ne peut se la formuler à soi-même qu’au prix d’un long et patient travail d’introspection, dans la durée. On y revient.

- A vous lire, on comprend que la relation ne se limite pas aux deux principaux protagonistes, mais engagent d’autres personnes. Je pense à ce passage où vous suggérez que la violence de Thomas est comme corrélée à l’état de la relation entre ses propres parents…

Oui, et le plus étrange, c’est que c’est quelque chose dont je n’ai pris conscience qu’au moment de l’écriture. J’avais jusqu’alors oublié les disparitions soudaines de sa mère – elle s’absentait plusieurs jours sans plus donner de ses nouvelles. C’est ma propre mère qui m’a remis cela en mémoire. Je l’avais occulté, alors que ce devait me permettre de comprendre pas mal de choses.

- Quelle suite envisagez-vous ?

Entre le moment où j’ai fini le livre et le moment où il est sorti, j’ai continué à me documenter, à lire, comme par exemple : Le consentement, de Vanessa Springora [Grasset, 2019] ou encore Je suis une sur deux, de Giulia Foïs [Flammarion, 2020]. J’ai ainsi compris bien d’autres choses de ma propre histoire, en faisant des recoupements avec d’autres formes de violence. M’est ainsi venu en tête un autre projet de livre avec la volonté de creuser plus loin la manière dont les femmes sont conditionnées dès leur plus jeune âge à subir la violence d’hommes. A cet égard, un livre m’a particulièrement marquée : il s’agit de Sorcières, de Mona Chollet [Zones, 2018], qui montre comment cette figure perdure sous d’autres traits, pour justifier cette violence faite aux femmes. Cela entre en résonance avec ce sentiment que j’exprime dans mon propre livre quant à ce qu’on attend implicitement d’une fille : elle doit être gentille, polie, ne pas se mettre en colère. Il me semble que c’est un travers de notre société qui puise dans des racines profondes que Sorcières aide justement à mettre au jour. J’ai donc envie de creuser cette réflexion en sollicitant la parole de femmes, de différents milieux professionnels.
Je compte aussi aller à la rencontre d’auteurs de ces violences conjugales. Certainement pas pour en faire à leur tour des victimes, mais essayer de comprendre sans tomber dans l’autre travers, les diaboliser. Pour être violents, ils n’en restent pas moins des êtres humains. Pour les besoins de cet autre projet, je suis aussi à la recherche de professionnels masculins, qui sont dans l’accompagnement de victimes mais aussi de « violenteurs ». Je me suis déjà entretenue avec François Roques, de l’Association pour le Contrôle Judiciaire en Essonne (A.C.J.E. 91), qui organise des stages de sensibilisation à l’intention d’hommes qui ont été condamnés.
Par ailleurs, je suis en discussion avec l’Université de Paris-Saclay pour explorer la possibilité d’intervenir auprès d’étudiants car ils me semblent que ce sont les grands oubliés des études sur les violences faites aux femmes, alors qu’ils sont tout aussi concernés et ce, dès le lycée ainsi que mon propre cas l’illustre. Je souhaite aussi intervenir dans les écoles comme cela se fait aux Etats-Unis.

- Je résiste d’autant moins à l’envie de saisir l’occasion de revenir sur votre projet d’école alternative - « L’École – 1 école & 1 tiers-lieu », aujourd’hui l’« ECRiIN » [pour en savoir plus, cliquer ici] – par lequel je vous ai connue. Comme vous me l’avez annoncé, il en est au point mort. Pourtant, la violence faite aux femmes n’est-elle pas un enjeu éducatif ? Autrement dit, ne justifierai-elle pas de relancer votre projet d’école ?

Ce projet n’est pas au point mort ! Je dirai plutôt qu’il est en phase de décantation. Le contexte de confinement n’a pas été favorable, pas plus d’ailleurs pour des écoles alternatives déjà existantes (certaines ont même dû mettre la clé sous la porte).
Pour ma part, il m’était impossible de mener de front les deux projets, celui de l’école et celui du livre. Cela étant dit, je n’ai pas pu m’empêcher de reparler d’éducation dans ce dernier car la violence conjugale rend plus que nécessaire un apprentissage de la relation inter- et intrapersonnnelle. Il importe de sensibiliser et ce, dès le plus jeune âge aux violences faites aux femmes et, de manière plus générale, à cette violence inhérente à notre société. Des sujets qu’il ne faut pas craindre d’aborder au sein même de l’école. Mais encore faut-il que celle-ci s’ouvre davantage au monde, accepte de traiter ouvertement de ce genre de sujet. D’autant que les confinements ont achevé de démontrer la nécessité de repenser aussi le rapport enseignant/enfant et parents/école.
Mon livre étant paru et la phase de médiatisation étant passée, j’ai renoué avec l’équipe, qui fait montre de la même motivation. Nous sommes encouragées par beaucoup de parents qui ont pâti de la manière dont la crise sanitaire a été gérée par l’Education Nationale (EN). Avec nous, ils ont pu prendre la mesure du décalage entre l’institution scolaire et les défis du XXIe siècle. De toute évidence, le savoir tel qu’il est enseigné se heurte à la puissance des fake news. Il nous faut donc plus que jamais repenser l’école, ses missions, son organisation ; l’ouvrir davantage sur la société, faire en sorte que les enseignants puissent recouvrir une capacité d’initiative. A cet égard, l’assassinat de Samuel Paty – permettez-moi de l’évoquer – devrait nous encourager à parier sur l’éducation. C’est dire si je considère que notre projet d’école alternative est plus que jamais d’actualité, étant entendu que, comme j’ai eu l’occasion de vous le dire dans de précédents entretiens, cette initiative n’entend pas s’opposer à l’EN, mais construire avec elle des lieux et des pédagogies plus adaptés.

- Où en êtes-vous dans votre recherche d’un lieu qui pourrait l’accueillir ?

C’est précisément là que le bât blesse. Nous avons exploré de très nombreuses pistes, avec un soutien constant de l’Université Paris-Saclay, mais sans parvenir à trouver de solution. Il nous reste aussi à apprécier le modèle économique le plus à même de garantir la pérennité du projet. Comme je vous l’expliquais aussi dans un précédent entretien, des écoles alternatives ouvrent sans s’être assurées de la viabilité de leur modèle dans la durée. Résultat : elles vivent un temps dans une relative précarité avant de devoir fermer leurs portes. Katherine, qui a intégré entretemps l’Université de Paris-Saclay, n’en continue pas moins à rencontrer des spécialistes et partenaires potentiels.

- A vous entendre, on voit que la démarche est de l’ordre du rhizome, au sens où le projet s’adapte aux circonstances, se nourrit des opportunités, quitte à devoir prendre une autre forme…

Parfaitement. Une chose est sûre : il exprimera notre conviction quant à l’importance des enjeux éducatifs pour prévenir des maux de société, plutôt que d’attendre de les guérir…

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