Violence conjugale : l’indispensable temps de la reconstruction. Entretien avec Marie Gervais

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On ne présente plus celle qui, depuis quelques années porte, avec d’autres, un projet d’école alternative. A notre grande surprise, elle nous revient avec un livre témoignage traitant d’un sujet d’une tout autre actualité : la violence faite aux femmes, dont elle a été elle-même victime. Précisions dans cet entretien qui est l’occasion de prendre des nouvelles de son projet d’école, dont la nécessité n’en est que plus jamais démontrée.

- Pouvez-vous commencer par rappeler ce qui vous a amenée à franchir le pas de l’écriture de ce livre « coup de poing », mettant autant à nu votre vie personnelle ?

D’abord, il me faut préciser que j’ai toujours écrit. Petite, je rêvais déjà d’être « écrivaine », comme je disais alors. Je m’imaginais seule dans mon chalet, toute dévouée à l’écriture. Ce texte-ci n’est pas le premier que j’ai écrit sur la violence conjugale. D’ailleurs en conclusion, il comporte des extraits de La brèche, le récit que j’avais écrit un an / un an et demi après ma fuite. A l’époque, je n’avais pas à proprement parler l’ambition de publier un livre. Je l’ai écrit d’un seul jet, en mode écriture automatique. Je vomissais plus que j’écrivais, au point même d’avoir l’impression de ne pas en être la véritable autrice, tellement les mots sortaient par phrases entières.
Ce premier texte était resté en l’état dans mon ordinateur, depuis 2003. Je n’avais jamais cherché ni éprouvé le besoin de le retravailler. Je ne l’avais fait lire qu’à une dizaine de personnes et le relisais moi-même en parallèle. Ce qui m’a permis de prendre petit à petit de la distance, de m’y confronter sans plus verser de larmes. Des extraits ont été repris tels quels, mises à part de petites coupes auxquelles j’ai procédé pour éviter des redondances. Je tenais à les reproduire tant je les trouvais forts, « coups de poing » comme vous dites.

- Comment s’est imposé le besoin de témoigner auprès d’un public élargi ?

J’avais toujours entretenu la volonté de témoigner. Il fallait juste attendre le bon moment. Et ce moment est enfin arrivé. J’ai commencé par envoyer le manuscrit à des maisons d’éditions. Les réponses furent toutes négatives. Quelque chose de difficile à vivre sur le moment. Mais, à la réflexion, je me suis dit que ce ne fut pas plus mal : peut-être n’étais-je pas aussi prête que je le pensais. Puis sont intervenus d’autres événements qui m’ont accaparée : la naissance de mes enfants, les ennuis de santé de ma fille, à quoi se sont ajoutés le projet d’école que vous savez et d’autres projets de livres. Cependant, l’idée de témoigner me trottait dans la tête. Loin d’y renoncer, je laissais mûrir l’idée. Jusqu’à cet été 2016 : l’envie me reprit, alors que je traversais une période de remise en cause au plan personnel et professionnel (je venais notamment de quitter l’Ecole Dynamique créée quelques mois auparavant). Je me suis remise à écrire mais en procédant cette fois d’une manière chronologique.

- Le livre s’organise en deux parties : l’une rappelant les faits de manière effectivement chronologique ; l’autre relative au temps de la reconstruction, le tout étant jalonné d’encarts. Ces partis pris se sont-ils imposés d’emblée ?

Oui. Il m’importait de décrire les violences qui peuvent intervenir au sein d’un très jeune couple – je n’avais que 16 ans quand a débuté ma relation avec Thomas. Mais je voulais aussi rendre compte de la nécessaire phase de reconstruction, celle qu’on a trop tendance à passer sous silence. Les témoignages que j’avais jusqu’ici pu lire ou entendre dans les médias n’en faisaient pas état. Or, moi, ce que je voulais, c’était savoir comment ces femmes qui témoignaient de ce qu’elles avaient subi, avaient fait pour surmonter cette épreuve, se reconstruire. Il me semblait utile d’en parler aussi. On croit que sous prétexte que la femme a fui, qu’elle est parvenue à sortir de sa relation avec son conjoint, elle a fait le plus dur. Ce n’est pas aussi simple. Il faut encore se reconstruire. J’ai donc entrepris d’écrire ce livre avec le sentiment de combler un vide.
En plus, donc, d’une seconde partie sur ce temps de la reconstruction, j’ai eu aussi envie de jalonner le livre d’encarts, qui sont autant d’occasions pour moi de revenir sur les rouages de cette violence, tant du côté de la victime que de l’auteur, à la lumière de mon propre travail de reconstruction, fait d’introspection et de traitement thérapeutique, ou encore de mes lectures et de mes discussions sur le sujet. En somme, je voulais répondre aux questions en forme de pourquoi que les gens ne manquent pas de poser : pourquoi es-tu restée ? Pourquoi n’en as-tu pas parlé plus tôt ? Pourquoi écrire maintenant et pas avant ? Etc. Autant de questions auxquelles la victime n’est pas nécessairement en mesure de répondre tant qu’elle n’a pas accompli un travail sur elle-même, lequel peut prendre plusieurs années. Un temps incompressible. Il faut être prêt non seulement à parler en trouvant les mots justes, mais encore faire face à la violence que votre témoignage peut aussi provoquer, notamment sur les réseaux sociaux…

- Comment s’est fait le choix de l’éditeur ?

J’avais proposé mon manuscrit à une première maison d’édition, qui s’est dite partante. C’était en 2017. Mais la réponse définitive tardait à venir. Entretemps, cette maison d’édition s’était faite racheter par une autre, qui avait une tout autre politique éditoriale. De mon côté, en novembre 2018, j’avais rencontré Florent Massot. Je lui avais présenté le projet comme je viens de le faire devant vous. Il y a aussitôt adhéré.

- Quelle est la part entre le talent de l’éditeur, capable de repérer matière à un livre et le contexte marqué par une plus grande attention à l’égard des violences faites aux femmes, illustrée notamment par le mouvement #MeeToo et plus récemment par la recrudescence observée durant les périodes de confinement ?

Il y a sans doute des deux ! Par définition, un éditeur est attentif aux mouvements de société même si en l’occurrence, j’avais écrit mon livre avant l’apparition du mouvement #MeeToo. Manifestement, il ne s’agissait pas pour lui de faire un coup éditorial, mais bien de contribuer au débat sur cette question de la violence conjugale. D’ailleurs, le même jour où sortait mon livre, il en publiait un autre sur le sujet, en forme de BD, #Balance ta bulle – la traduction de l’américain d’un recueil de témoignages de femmes illustratrices. Il s’apprête à en publier un autre encore, en février de cette année (Fuck the patriarcat, de Mona Eltahawy).
Pour en revenir à mon livre, Florent avait été séduit, comme il devait me le dire, par le fait qu’il ne portait pas que sur la violence subie (et en cela ne cède pas à un certain voyeurisme), mais prenait du recul avec le souci d’en comprendre les rouages. Il a pris néanmoins le temps d’en faire lire la version initiale à plusieurs personnes, jusqu’à et y compris des professionnels (une policière spécialisée dans la protection de la famille, par exemple). Pour les besoins de sa finalisation, j’ai été accompagnée d’une éditrice.

- Bref, un vrai travail d’éditeur…

Oui, un vrai travail d’éditeur, que j’avais pu déjà apprécier à l’occasion de mes précédents livres. Mais cette fois, c’était différent car ça touchait à des aspects plus intimes de ma vie. L’accompagnement a été d’autant plus précieux même si, au début, ce ne fut pas forcément simple de voir une personne s’immiscer dans mon écrit, avec des exigences de coupes ou de reformulations quand bien même étaient-elles marginales. Au final, ce que j’en retiens néanmoins, c’est que ce fut une belle expérience tant les rapports furent humains, Florent étant toujours là pour entendre mes réticences, quand j’en avais. J’ai pu constater la même attention de sa part, au moment de la sortie du livre.

- En octobre 2020, donc…

Initialement, il devait paraître à la fin avril 2020. Confinement oblige, la publication a dû être reportée. Or, moi, j’étais sur les starting-blocks, prêtes à défendre mon livre, à répondre aux questions des journalistes ! Bref, ma patience a été mise à rude épreuve. D’autant qu’une parution en juin ne paraissait pas appropriée : a priori, mon livre n’est pas de ceux avec lesquels on part en vacances et qu’on lit sur la plage. Il a fallu ensuite éviter une sortie en pleine rentrée littéraire. Ne restait donc plus qu’une sortie en octobre, avant les fêtes de fin d’année. Avec le recul, je me dis que ce fut finalement un très bon choix. Sorti en octobre, le livre a pleinement bénéficié de l’effet « 25 novembre » [la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, instituée par les Nations unies]. De plus, les journalistes pouvaient disposer d’un exemplaire à temps pour le lire, et moi pour me préparer au rush médiatique…

- Le fait est, il y en eut un et même au plan national, à voir toutes les interviews que vous avez données…

… Aussi bien pour des radios que la presse écrite ou web. En revanche, je n’ai pas fait de TV. On m’a sollicitée pour intervenir dans une émission, mais elle est si racoleuse que j’ai préféré décliner. Cette couverture médiatique n’était pas une fin en soit. Bien sûr, je suis reconnaissante aux journalistes d’avoir pris le temps de m’interviewer ou d’écrire des articles sur mon livre. Mais ce qui m’importait, c’est qu’il puisse s’adresser au plus grand nombre, à des lecteurs de tous les âges, jeunes et moins jeunes, femmes, et hommes. Et manifestement l’objectif a été atteint puisque je suis passée sans transition d’interviews sur France Info à un entretien dans Closer… (Sourire). Si un jour on m’avait dit que je serais interviewée par une journaliste de ce magazine, je ne l’aurais pas cru !
Depuis, l’effervescence médiatique est un peu retombée. Ce qui n’a pas forcément été facile à vivre, même si je m’y attendais. Un sujet chasse l’autre, on connaît la règle. Pourtant, ce ne devrait pas être un sujet occasionnel ni saisonnier.
Cela étant dit, on peut toujours accéder aux entretiens vidéo mis en ligne. Celui de France Info a été vu à ce jour par 267 000 personnes [début janvier], celui de Konbini [un média en ligne, qui traite de l’actualité à travers des vidéos conçues dans des formats très courts] par pratiquement autant (240 000). Envers de la médaille : les commentaires que cela peut susciter sur les réseaux sociaux… Il faut quand même avoir les reins solides pour affronter le risque de tomber sur les trolls qui y sévissent. La solution, c’est de garder ses distances.
Cela étant dit, les médias ne sont pas les seuls à s’être mobilisés. La ville d’Orsay a tenu à faire connaître l’ouvrage à travers une campagne d’affichage et d’autres initiatives – j’ai été interviewée par la MJC de la ville [disponible sur la page Youtube de la MJC Jacques Tati]. Il était aussi question d’intervenir dans la librairie principale, mais le projet a dû être reporté pour cause de second confinement. En attendant, je suis intervenue dans le cadre du CLPSD de la ville {en charge de la prévention de la délinquance et des violences intrafamiliales} auprès de leur groupe de travail pluridisciplinaire – des policiers, des juristes, des psys, des assistantes sociales… Je vais aussi intervenir au lycée Blaise Pascal en mars. Bref, un engagement total de la ville…

- Pourtant, vous n’êtes pas orcéenne…

Non, mais un ami, qui se trouve être maire-adjoint de la ville, a été un de mes « bêta-lecteurs ». Il m’a aussitôt mise en contact avec sa ville et le centre de lutte contre les violences intrafamiliales.

Pour accéder à la suite de l’entretien, cliquer ici (mise en ligne à venir).

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