Une histoire vivante des langues d’hier et d’aujourd’hui. Rencontre avec Jean Sellier

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Suite de nos échos à la 7e édition du Festival Vo-Vf avec le témoignage de l’historien et géographe Jean Sellier, qui venait y présenter son dernier livre, Une histoire des langues et des peuples qui les parlent (La Découverte, à paraître) à travers un entretien avec Yves Citton, professeur de littérature et media à l’Université Paris 8.

- Vous avez présenté un ouvrage qui n’est pas encore sorti en librairie. Je m’autorise donc à vous demander de le pitcher pour commencer…

« Pitcher » ? Qu’entendez-vous par-là ? J’ai la chance d’avoir huit petits enfants, qui m’informent des nouveautés linguistiques. Mais, là, j’avoue ne pas connaître le sens de ce mot. Pouvez-vous me dire de quoi il retourne ?

- Désolé de vous infliger cet anglicisme. Ce mot, qui a fait florès dans le monde des start-up, désigne l’exercice consistant à en présenter de manière synthétique et rapide le concept. Cela étant dit, je conviens que ce n’est pas forcément approprié pour décrire le contenu d’un livre. Si, donc, vous deviez « présenter » l’objet de votre livre ?

Comme son nom l’indique, il s’agit d’une histoire des langues et des peuples qui les parlent. Il procède pour cela à partir de trois voyages : un premier dans les langues orales apparues avant l’écriture et dont les locuteurs ont disparu – c’est dire si leur étude est un défi pour les linguistes et si ce voyage est le plus court des trois. Le deuxième débute avec l’invention de l’écriture, enfin, le troisième avec celle de l’imprimerie. L’ensemble fait quelque 700 pages et pèse plus d’un kg et demi. Mais on peut le commencer par où on veut, en picorant dans les différentes vignettes qui sont proposés au fil des pages.

- Comment l’idée vous est-elle venue ?

Jusqu’ici, je m’intéressais plutôt à l’histoire des peuples, à laquelle j’ai consacré plusieurs atlas, dont certains écrits avec mon père [pour en savoir plus, cliquer ici]. Or, très vite, un constat s’est imposé : il n’y a pas de peuple sans une langue, à même de faire le lien entre les gens qui le constitue. De là, l’idée de renverser la perspective, en entrant dans l’histoire, mais cette fois par les langues, toutes les langues, en partant d’un autre constat : l’histoire de la plupart des grandes langues parlées (anglais, français, espagnol, russe…) est connue, établie ; en revanche, d’autres sont moins connues. Je pense au javanais, au swahili ou encore au quechua*… Or, chacune de ces langues compte des millions de locuteurs… J’ai voulu réparer cette injustice en leur consacrant à chacune un chapitre.

Icono Jean Sellier Une histoire des langues- Comment vous y êtes-vous pris ? En allant à la rencontre de locuteurs ? En échangeant avec des linguistes, des historiens ?

Mon travail a été pour l’essentiel un travail en chambre. J’ai lu des ouvrages et encore des ouvrages, de référence, écrits le plus souvent par des linguistes. Si, donc, j’ai pu apporter quelque chose de nouveau, c’est articuler toutes ces histoires de langues dans un récit structuré, non sans assumer une certaine empathie dans mon approche de ces langues. Car, et ce n’est pas leur faire injure que de dire cela, les linguistes sont des gens plutôt austères, du moins dans leur manière de rendre compte de l’évolution de langues. Moi, je tenais à proposer une histoire vivante, quand bien même concernait-elle aussi des langues disparues.

- Le travail n’en paraît pas moins titanesque…

Dès lors qu’on se donne pour objectif de traiter des langues du monde entier, depuis le début, on se trouve effectivement devant un corpus extrêmement riche. Je dois dire qu’il est même bien plus important que ce que j’avais imaginé au départ (rire). Au final, l’écriture de cet ouvrage m’aura mobilisé pendant une dizaine d’années, en parallèle à d’autres projets.

- Etant entendu qu’il s’est néanmoins nourri du travail que vous aviez fait pour les besoins de vos atlas des peuples…

Effectivement. J’étais initié à l’histoire des peuples, mais aussi au métier du livre, à la cartographie. C’est fort de cette expérience pratique que j’ai pu me lancer dans la rédaction de cet ouvrage, qui comporte aussi beaucoup de cartes. Mais ce que je n’avais pas anticipé, c’est que chaque langue a sa propre histoire, qui mérite d’être racontée car c’est passionnant en plus d’être considérable. Bref, ce qui m’a permis d’aller au bout de ce projet, c’est que je ne me suis jamais ennuyé, à aucun moment (rire) !

- C’est ce qui est clairement ressorti de votre entretien avec Yves Citton. Bien plus, il n’y avait pas de nostalgie malgré l’évocation de langues définitivement disparues…

Et dont, par conséquent, on ne sait, hélas, que très peu de choses, malgré les efforts des linguistes, qui ne disposent que d’un moyen pour remonter le temps : comparer entre elles des langues cousines pour tenter de reconstituer la langue dont elles sont issues.
Mais si des langues ont disparu, d’autres sont nées, comme je m’emploie à le montrer. Mon propos n’est pas de dénoncer des « dangers ». Je considère que le rôle de l’historien consiste d’abord à fournir un récit précis et solide de ce qui s’est passé, à rapporter les faits et rien que les faits. Charge ensuite au lecteur de se faire une opinion sur le sort des langues d’hier et d’aujourd’hui. Je ne suis pas là pour penser à sa place ni porter un jugement.

- Rappelons que votre entretien avec Yves Citton s’inscrivait dans le cadre du Festival Vo-Vf, dédié aux traducteurs. Avez-vous eu le sentiment de faire œuvre de traduction ? Quel rôle reconnaissez-vous d’ailleurs aux traducteurs dans la perpétuation et la vitalité des langues ?

Qui dit traduction pense a priori que ce qui a été exprimé dans une langue peut l’être dans une autre. Je n’en doute pas. Pour ma part, je pratique l’anglais depuis que je suis tout petit et peux donc témoigner de la possibilité de se faire comprendre dans deux langues – je passe en permanence de l’une à l’autre. Cela étant dit, j’avoue ne m’être jamais posé la question de ce que pouvait être le rôle des traducteurs dans l’histoire des langues. Si j’ai une réponse à faire, ce serait celle-ci : heureusement qu’il y en eut, sans quoi nous n’aurions jamais élucidé le mystère de la pierre de Rosette ou de la falaise de Behistun. Des langues du passé nous auraient ainsi définitivement échappé. Bref, les traducteurs ont un rôle précieux : ce sont de possibles conservateurs de langues anciennes. Mais aujourd’hui, est-ce encore le cas ? Je pose la question sans y avoir encore vraiment réfléchi.

- Est-ce la première fois que vous participiez au Festival Vo-Vf ?

Oui, et je suis ravi d’y avoir participé. Comment ne pas l’être ? Je me suis retrouvé au milieu de gens qui se passionnent pour le sujet, qui me passionne depuis des années ! Leurs questions étaient souvent pointues, intéressées, ce qui rendait les échanges d’autant plus intenses et enrichissants.

* « Quechua » est le nom usuel, au Pérou et en Bolivie. « Kichwa » n’est usité qu’en Equateur (précision apportée par Jean-Sellier).

A lire aussi les entretiens avec Yves Citton (pour y accéder, cliquer ici) et Martin de Haan, le traducteur attitré de Michel Houellebecq en langue néerlandaise (cliquer ici).

Crédit photo : La Découverte (portrait de Jean Sellier, en page d’accueil) et Juliette Berny (illustrations ci-dessus et figurant sur le carrousel du site).

 

 

2 commentaires à cet article
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