Une greffe réussie : l’ENSTA ParisTech à Paris-Saclay. Rencontre avec Elisabeth Crépon (suite)

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Suite de notre rencontre avec Elisabeth Crépon, à travers l’entretien qu’elle nous a accordé, sur l’ENSTA ParisTech, près de deux ans après son aménagement sur le Plateau de Saclay.

Pour accéder à la première partie de la rencontre avec Elisabeth Crépon, cliquer ici.

- Vous fréquentez le Plateau de Saclay, depuis le début des années 80. Comment percevez-vous son évolution ?

La présence des établissements de recherche et d’enseignement supérieur est ancienne (le CEA y est depuis les années 50, HEC depuis les années 60, l’Université-Paris-Sud, l’X, et Supélec depuis les années 70, etc.). Mais force est de constater que nous étions jusqu’à récemment dans une logique de juxtaposition, avec encore peu de synergie entre ces différents acteurs. Les choses ont sensiblement changé depuis. Le 23 avril dernier, lors de la pose de la première pierre des futurs laboratoires de l’École polytechnique, nous nous remémorions, avec Dominique Vernay, le président de la Fondation de Coopération Scientifique (FCS) Campus Paris-Saclay, le chemin parcouru depuis le lancement de l’Idex Paris-Saclay. Aujourd’hui, je considère que nous nous sommes dans une ambiance de travail, extrêmement positive et constructive. Récemment, une journaliste qui m’interviewait, me demandait si nous autres, responsables des établissements membres de la future université Paris-Saclay, nous continuions à nous disputer pour défendre nos prés carrés ! Certes, il y a eu ici et là des points de désaccord sur la manière de structurer la formation et la recherche. Mais comment pourrait-il en être autrement ? La construction d’un tel projet en suscite nécessairement des interrogations. L’important est que nous en débattions, et c’est précisément ce que nous faisons, de manière d’autant plus constructive, que nous avons appris à nous connaître. Les différents établissements, que ce soit les universités, les écoles ou les organismes de recherche tirent dans le même sens, en apportant leur savoir-faire dans leurs disciplines respectives. En bref, nous sommes dans une vraie synergie et c’est ce qui constitue le changement majeur.

- Où en êtes-vous dans la structuration des enseignements et de la recherche de la future université ?

Nous n’avons commencé à échanger de manière régulière, qu’à partir de 2010. Pourtant, nous avons d’ores et déjà pu élaborer des maquettes de Masters, définir les projets d’écoles doctorales (ils ont été déposés l’automne dernier). Loin de moi de laisser croire que cela a été facile. Cette structuration a, encore une fois, demandé beaucoup de travail, de temps d’échanges et de réunions. Mais cela s’est fait dans un climat positif et constructif. A ce propos, je voudrais rendre hommage à l’efficacité de la FCS, dans l’animation des groupes de travail. Elle a su mobiliser les personnels à tous les niveaux, des directeurs d’établissement aux directeurs de laboratoire en passant par les enseignements-chercheurs, etc. Les institutions d’un même territoire sont certes censées coopérer. Mais, ici, à Paris-Saclay, elles l’ont fait sur la base de vrais échanges, entre leurs représentants respectifs, et non à distance, de manière formelle.

- Pourtant, le territoire de Paris-Saclay est vaste et somme toute compliqué. Dans quelle mesure cela n’entrave-t-il pas les synergies entre ses différents acteurs ?

Effectivement, il y a une géographie problématique au regard de cette nécessité que les Anglo-Saxons appellent le working-distance : pouvoir tout faire à pied ou en vélo. Une possibilité à laquelle les étudiants sont tout particulièrement sensibles. A Paris-Saclay comme ailleurs. Je pense que ce qui en résultera, c’est une organisation naturelle du campus en différentes zones, en fonction du degré d’accessibilité. Entre deux cours de même qualité, un élève choisira naturellement le plus proche. Nul doute que la majorité de nos propres élèves privilégieront le campus de Polytechnique. Ils y seront d’ailleurs incités par la construction d’ici 2018, et sur ce campus, d’un bâtiment d’enseignement mutualisé (BEM) par l’ensemble des établissements qui s’y trouve : il sera à un peu moins d’un km de l’ENSTA ParisTech. Nos élèves pourront y suivre des cours au milieu d’autres élèves de l’X, d’Agro ParisTech, de l’Institut Mines-Télécom. Il en résultera nécessairement une vie de quartier, qui n’incitera pas forcément à prendre sa voiture…

- Qu’en sera-t-il des échanges à l’extérieur de l’Université Paris-Saclay ?

L’Université Paris-Saclay ne se différenciera pas des autres universités, y compris anglo-saxonnes, où les étudiants font un Bachelor dans telle ou telle université, avant de changer au stade du Master ou du Doctorat. Nos propres étudiants pourront très bien aller jusqu’en Master à Paris-Saclay avant de rejoindre Paris, Lyon ou une autre grande métropole française, ou partir à l’étranger pour faire leur thèse. En sens inverse, Paris-Saclay accueillera des titulaires d’un Master ou des doctorants d’autres établissements d’enseignement supérieur, français ou étrangers. Pas plus que les autres établissements membres, nous n’avons une vision fermée du futur campus. Ce serait aller à rebours des aspirations des étudiants dans le contexte de la mondialisation de l’enseignement supérieur.

- Venons-en à l’ENSTA ParisTech en rappelant pour commencer qu’il s’agit du premier établissement à avoir intégré de nouveaux locaux dans le cadre de Paris-Saclay. Quel bilan dresseriez-vous à ce stade ?

L’ENSTA ParisTech a en effet rejoint Paris-Saclay à l’été 2012. Tout le monde en avait le pressentiment avant le déménagement, mais c’est désormais une évidence près de de deux ans après : le fait d’avoir quitté le XVe arrondissement de Paris n’a pas correspondu à un simple déménagement. Nous ne nous sommes pas contentés de placer l’école sur des roulettes pour la retrouver telle quelle ici. C’est un établissement différent avec des perspectives différentes. Nos enseignants chercheurs comme notre personnel administratif en ont conscience. Ils ont définitivement pris la mesure de l’intérêt du nouvel environnement et des opportunités qu’il offre à notre développement. Quant à nos élèves, ils s’épanouissent ici, si j’en juge par leur fort degré d’implication sur le campus. Dès leur arrivée, ils ont pris l’initiative d’organiser un tournoi de sport individuel, Titan, associant l’ensemble des établissements de Paris-Saclay. Ils participent à d’autres manifestations comme, par exemple, le festival Les Arts en scène, aux côtés d’étudiants de Paris-Sud, d’HEC, etc. Beaucoup s’impliquent par ailleurs dans des associations locales.

- Comment abordez-vous la suite ?

Le Contrat d’Objectif et de Performance (COP), signé en 2011 avec notre ministère de tutelle (le Ministère de la Défense), pour la période 2012-2016, fait d’ailleurs de l’intégration dans l’Université Paris-Saclay un élément clé. Il fixe à l’ENSTA ParisTech la mission de contribuer à son offre de formation, dans ses domaines d’excellence, à savoir : les transports (naval, ferroviaire, automobile) ; l’énergie et l’ingénierie des systèmes complexes (un domaine plus transverse).

Sur le plan de la recherche, il prévoit de renforcer les collaborations et d’étendre la mixité de nos unités de recherche. Ce que nous avons déjà entrepris avec, début 2014, la transformation de notre laboratoire de mécanique en unité mixte de recherche (UMR) avec EDF (dont le Campus de R&D est en cours de construction à proximité du Campus de Polytechnique) et le CEA.

Au plan international, l’ENSTA ParisTech est encore peu visible, reconnaissons-le, dans les grands classements internationaux. L’Université Paris-Saclay, c’est la possibilité de bénéficier d’une image internationale et de renforcer notre attractivité.

- Ne craignez-vous pas que votre école s’y dilue ?

Non et pour une bonne et simple raison : si les diplômes de master et de doctorat seront désormais délivrés par l’Université Paris-Saclay, les établissements d’enseignement supérieur, qui en sont membres en restent les opérateurs. Nous continuons donc de jouer un rôle moteur dans nos domaines de compétences. Ce que nos enseignants chercheurs ont bien compris, si j’en juge par l’état d’esprit avec lequel ils se sont investis dans la construction du programme de la future université.

- Un mot sur la formation à l’entrepreneuriat qui tend à se développer dans les grandes écoles…

C’est une tendance dans laquelle nous nous inscrivons pleinement. Une Formation à l’Innovation, au Management et à l’Entrepreneuriat (FIME) a été mise en place en 3e année [pour en savoir plus, cliquer ici]. Notre Bureau des élèves est mobilisé sur cet enjeu et est d’ailleurs force de propositions. Le fait, pour l’ENSTA, d’être ici, à Paris-Saclay, facilite les choses, car nous sommes légitimes à contacter tel ou tel établissement pour bénéficier de son expérience. Nous participons d’ailleurs au Pôle Entrepreneuriat Etudiant Paris-Saclay (PEEPS), qui a reçu le label Pépite du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

- L’ENSTA ParisTech est le premier établissement d’enseignement supérieur à s’être délocalisé dans le cadre du projet Paris-Saclay. Elle a en quelque sorte essuyé les plâtres et, à vous entendre, la greffe a pris. Que diriez-vous aux établissements appelés à le rejoindre et qui peuvent avoir encore des interrogations pour ne pas dire des inquiétudes ?

Nous faisons déjà bénéficié de notre retour d’expérience à d’autres écoles, à commencer par celles du réseau ParisTech appelées à rejoindre le Plateau (Télécom ParisTech, Agro ParisTech…). Parmi les questions qui reviennent le plus souvent, il y a bien évidemment celle relative aux conditions de transport ! Une ligne verte desservira le plateau, mais pas avant 2023. En attendant, l’accessibilité de notre école est encore insuffisante voire aléatoire. Depuis la fenêtre de mon bureau, vous pouvez voir un arrêt de bus ; je peux témoigner du caractère très irrégulier du service… Passé une certaine heure, il n’y a plus de bus ou si peu. Ne parlons pas du week-end où les bus se font rares, même en journée. C’est un vrai sujet qui a d’ailleurs mobilisé des élèves de la promo 2013 dans le cadre du Projet autonome (PA) qu’ils doivent mener au cours de leur scolarité. Leur projet a consisté dans l’aménagement d’un accès par téléphérique, à travers un dispositif de pylones qui se montent et se démontent facilement afin de mieux satisfaire aux exigences écologiques. Depuis, le projet a été repris par un groupe de la promotion suivante. Je vois dans cette focalisation un symptôme du caractère brûlant de ce sujet.

- Quid du rapprochement avec l’X, dont on dit qu’il n’est plus à l’ordre du jour ?

(Sourire) C’est effectivement ce que j’ai lu dans la presse ! Ce que je peux vous dire, c’est que nous sommes actuellement en train de réfléchir avec l’X à la meilleure façon de développer les synergies entre nos deux écoles (qui ont, rappelons-le le même ministère de tutelle), et de les ancrer dans une organisation adéquate. Nous avons une échéance : cet été, des propositions concrètes seront mises sur la table… En interne, j’ai lancé une concertation auprès des différents personnels pour que chacun puisse exprimer la façon dont il voit les synergies de son point de vue, tant au niveau du soutien, que de la formation et de la recherche. Le but est de faire converger cette démarche avec les négociations entre les deux établissements.

- En quoi la dynamique de Paris-Saclay encourage-t-elle ce rapprochement ?

Les deux écoles entretiennent déjà une forte proximité : l’ENSTA ParisTech, qui forme une partie des ingénieurs de l’armement, est l’école d’application de l’X. Nous avons depuis longtemps engagés des partenariats, une tendance que notre proximité physique ne fait que renforcer, en vertu du walking distance que j’évoquais tout à l’heure. Nous collaborons notamment sur des programmes de Masters. Comment faire en sorte que cette collaboration soit plus pertinente ? C’est la question à laquelle nous réfléchissons et sur laquelle nous souhaitons avancer. Si le rapprochement n’avait pour résultat que de juxtaposer nos deux établissements, en faisant moins bien qu’avant, cela n’aurait pas de sens.

- Si vous aviez un vœu à formuler pour le Plateau de Saclay, quel serait-il ?

Pour répondre à votre question, je rappellerai au préalable une anecdote. C’était un matin, il y a quelques années. En débouchant de la N118, pour me rendre à l’École polytechnique, je vis des chasseurs à la lisière d’une forêt. La période de chasse venait d’être ouverte. Rien de bien extraordinaire, me direz-vous. Toujours est-il que j’ai depuis gardé le souvenir de cette situation un peu décalée et finalement caractéristique de l’intérêt de ce territoire, qui fait cohabiter technologie et l’environnement ; des salariés, qui, comme moi, s’y rendent chaque jour, et des chasseurs, mais aussi des agriculteurs et bien d’autres catégories de population. J’ignore à quoi va ressembler le campus d’ici dix ou vingt ans du point de vue paysager, mais je pense qu’il est important de conserver cette mixité, y compris entre bâti et environnement. L’attractivité de Paris Saclay doit aussi beaucoup à la qualité paysagère de son territoire. Il importe donc de la préserver.

Crédit photos : P. Delance (photo en Une, grand format) ; Club photos de l’ENSTA ParisTech (barbecue d’élèves bresiliens).

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