Une grappe d’entreprises au service du vivant dans la ville. Entretien avec Xavier Laureau

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Président du Vivant et de La ville, Xavier Laureau, auquel on doit la Ferme de Gally et Jardins du même nom, revient sur la genèse et la vocation de cette association en forme de grappes d'entreprises réunissant aussi bien des urbanistes et des architectes que des paysagistes ou d'autres spécialistes des écosystèmes naturels, des filiales de multinationales que des TPE et PME…

- A quel besoin a répondu la création de l’association Le Vivant et La Ville ?

La création de cette association est le fruit d’une dynamique entrepreneuriale engagée il y a une vingtaine d’années. En tant qu’entrepreneur dans le domaine de la cueillette et du jardinage (à travers La Ferme de Gally) et du paysagisme d’entreprises (Les Jardins de Gally), j’ai été naturellement préoccupé par les enjeux liés au territoire, dans son contexte de métropolisation : j’ai participé à la fondation et au développement d’une association à vocation patrimoniale sur la Plaine de Versailles et le Plateau des Alluets, soit le poumon vert de l’agglomération versaillaise, qui a la particularité d’être situé entre les deux Opérations d’Intérêt National : Seine Aval, d’une part, et Paris-Saclay, d’autre part. Pour autant, nous n’étions pas dans la logique d’une simple préservation. Nous étions aussi soucieux d’assurer le développement du tissu économique de ce territoire.

Nous avions des échanges réguliers avec le député de notre circonscription qui n’était autre que Christian Blanc, le futur secrétaire d’Etat chargé du Développement de la Région Capitale (2008-2010), auteur, en 2003, d’un rapport intitulé « Pour un écosystème de la croissance » dans lequel il promouvait la création de pôles de compétitivité. En réponse au premier appel à projet en faveur de la création de tels pôles, François de Mazières, maire de Versailles et président de la Communauté d’agglomération Versailles Grand Parc, avait lancé le projet d’en constituer un autour du vivant, avec le concours de l’Université de Versailles-Saint-Quentin, de l’Inra et d’entreprises. Une démarche à laquelle nous avions participé.

Malheureusement, ce projet de pôle de compétitivité ne fut pas sélectionné. Mais une dynamique avait été lancée que nous avons entretenue, et qui a rendu possible la création en 2010 de l’association Le Vivant et La Ville.

- Laquelle réunit des acteurs très divers…

En effet et cette diversité de nos adhérents répond au besoin de jeter des passerelles entre des mondes qui se côtoient, mais sans se parler vraiment. Une réalité qui n’est pas propre au territoire de Versailles, mais que celui-ci reflète à la caricature : il abrite les sièges sociaux de grandes entreprises, des laboratoires de recherche de première importance, de grands établissements d’enseignement supérieur (l’Ecole nationale supérieure d’architecture et l’Ecole nationale supérieure du Paysage). C’est a priori une chance. Seulement, ces différents mondes ne se parlaient pas. Significatifs à cet égard étaient les rapports qu’entretenaient les deux Ecoles nationales : bien que situées l’une en face de l’autre, elles n’échangeaient pas, ou si peu. Dans une ville comme Genève, leurs homologues avaient déjà fusionné depuis longtemps.

Fort de ce genre de constats, nous avons donc souhaité œuvrer au décloisonnement de ces différents mondes, en les incitant à travailler de manière plus transversale autour de projets concrets. Il en allait de la capacité à concevoir des produits et des services innovants dans le domaine des écosystèmes urbains. Le défi réside en effet dans la diversité des professionnels concernés par l’une ou l’autre de leurs dimensions (le végétal, l’animal, l’eau, le sol…). Dans certains secteurs comme celui de l’eau, il s’agit d’opérateurs mondiaux, dans d’autres, comme le sol, il s’agit davantage d’experts et de cabinets d’études. Peu structuré, le secteur du vivant compte plusieurs multinationales, mais aussi de nombreuses TPE et PME. Il importait donc d’inventer des formes renouvelées de dialogue et de coopération entre ces entreprises de tailles très différentes.

- Comment l’idée de grappe d’entreprises vous est-elle venue ?

Nous nous sommes constitués ainsi pour pouvoir répondre à l’appel à projets lancé en 2009 par la Datar, pour encourager, justement, des TPE/PME d’un territoire à s’associer autour du développement de nouveaux marchés. Notre projet a fait partie du second appel. A ce titre, nous disposons de financements pour l’amorçage de projets. En favorisant l’innovation, nous espérons renouer avec un passé pas si lointain où le territoire de Versailles était un haut lieu d’expérimentation et de diffusion. Cette tradition s’est perdue. L’enjeu est de la réactiver en tirant profit de la présence d’une filière de formation, entre AgroParisTech à Grignon, l’ENSPV à Versailles, l’Inra à Jouy-en-Josas, etc. Autant d’acteurs très proches de nos métiers, mais dont nous avions perdu le fil du dialogue et de la co-construction depuis une trentaine d’années.

- Où en êtes-vous après trois/quatre ans d’existence ?

Aujourd’hui, l’association compte 23 membres et bientôt 25, très divers donc : des agences de paysage, d’architecture et/ou d’urbanisme, des cabinets d’études ou de conseils, des entreprises d’insertion, de conception ou de formation, des filiales de grands groupes… Loin d’être un obstacle, cette diversité est un plus. Elle permet de mutualiser les compétences. Le fait de privilégier une démarche par projets, tous plus concrets les uns que les autres, nous permet d’avancer.

- Un exemple ?

Je citerai celui du démonstrateur d’agriculture urbaine que nous avons installé à Saint-Cyr l’Ecole, sur un terrain pollué. Le but est de démontrer la possibilité de ré-exploiter des délaissés urbains pour des usages agricoles ou maraîchers dans une logique de circuit court, aussi bien pour ce qui concerne le recyclage des déchets que le traitement de l’eau. Plusieurs partenaires sont associés dont Agro ParisTech, pour l’évaluation de son suivi scientifique. Le démonstrateur devra être viable techniquement mais aussi économiquement. Son fonctionnement est d’ailleurs assuré par un agriculteur qui aura la charge d’en commercialiser la production. Le démonstrateur entrera en activité au printemps pour produire des fruits. Nous espérons montrer aussi son intérêt sur le plan social par sa contribution à la vie du quartier.

- Dans quelle mesure cette d’innovation n’amène-t-elle pas à susciter d’autres métiers, d’autres formations ?

De fait, de nouveaux besoins commencent à se manifester. Par exemple, avec l’ENSPV et d’autres établissements de formation, nous réfléchissons à la mise en place d’un métier de « maître-jardinier ».

- Comment procédez-vous concrètement pour favoriser les synergies entre des membres qui viennent d’horizons si variés ?

Nous accordons beaucoup d’importance à ce que nos adhérents se rencontrent pour mieux se connaître. Ces rencontres sont l’occasion de faire le point sur l’état d’avancement des projets. La vie de la grappe est rythmée par « Les Vivants’ Jeudis » : une fois par mois, nous nous retrouvons en fin de journée, pour débattre d’un sujet, présenter les nouveaux adhérents et, éventuellement, inviter les nouveaux partenaires à s’exprimer. Par chance, nous ne pâtissons pas de ce turnover que l’on peut constater dans certaines institutions. Cela permet d’approfondir les liens avec nos interlocuteurs.

Nous veillons aussi à ce que nos adhérents soient mieux reconnus par les acteurs institutionnels du territoire. A cette fin, nous avons mis en place des journées où nous invitons des représentants de collectivités territoriales ou d’institutions (comme l’EPPS, par exemple).

Jusqu’à présent, nous avons moins cherché à communiquer qu’à créer les conditions de vrais échanges. C’est dans cet esprit que nous avons lancé les Ateliers du Vivant et de la Ville, dont la première édition a eu lieu le 14 novembre dernier, au Palais des Congrès de Versailles. Elle se proposait de croiser les points de vue des acteurs impliqués (entreprises et pouvoirs publics : aussi bien les élus que les services techniques et les aménageurs) autour de trois thématiques : l’agriculture urbaine ; le nouvel équilibre des villes et des territoires ; enfin, la « ville verte » comme réponse au changement climatique.

- Et la dynamique à l’œuvre sur le Plateau, dans quelle mesure vous intéresse-t-elle ?

Elle nous intéresse au premier chef ! Le travail qu’y mène Michel Desvigne se veut exemplaire et innovant. Il porte son attention sur la parcelle et la couture entre des espaces sanctuarisés et des espaces de vie, où le vivant sera appelé à être un marqueur du territoire. Il ne sera pas simplement cosmétique, mais identitaire. Le hasard veut que plusieurs de nos membres (Sol Paysage, Vallois Ile-de-France, Agrigex Environnement…) aient remporté des appels d’offres liés au projet d’aménagement paysager de Michel Desvigne, qui lui-même, faut-il le rappeler, préside l’ENSPV.

- Un mot sur les territoires « sanctuarisés » sur le Plateau de Saclay : ne risquent-ils de cantonner les agriculteurs au rôle d’« Indiens dans leurs réserves » ? Que faites-vous pour les impliquer au contraire dans votre dynamique entrepreneuriale et d’innovation ?

Pour tout dire, j’ai moi-même tendance à utiliser ce terme de « sanctuarisation » que pourtant j’ai combattu dès qu’il est apparu dans le projet de loi relatif à la préservation des surfaces agricoles, forestières et naturelles au sein de l’OIN de Paris-Saclay. Je trouve qu’il est trop péjoratif au point, à mon sens, de desservir la cause des agriculteurs. Les surfaces agricoles doivent être, au même titre que les autres, des espaces vivants et innovants. C’est seulement à cette condition qu’elles pourront procurer un sentiment de fierté aux populations qui les exploitent. En effet, les gens ne contribuent au développement économique de leur territoire, que s’ils sont fiers de ce qu’ils font là où ils le font. Je parle à dessein de « fierté » car c’est un ingrédient nécessaire pour conduire au changement les acteurs d’un territoire.

Notre association fait le pari que les marchés de demain passeront par des formes que nous ne connaissons pas encore. Les agriculteurs d’aujourd’hui n’en sont pas exclus à priori, ceux de Paris-Saclay moins que les autres. Le voisinage de l’Université Paris-Saclay et d’entreprises du secteur du vivant ne peut qu’être propice à l’invention de nouvelles formes d’agriculture.

- En vous écoutant, on perçoit à quel point Le Vivant et La Ville a « émergé » du territoire, et combien vous inventez en marchant. Quelle a été néanmoins, la part de benchmarking ? Avez-vous été inspiré par d’autres modèles ?

Oui, en particulier par le modèle genevois, fut-ce en d’autres circonstances que pour le projet de création de l’association. Le territoire de Genève nous ressemble à plus d’un titre ou apporte des réponses à des problèmes auxquelles nous sommes confrontés. D’abord, comme nous avec Versailles, il dispose d’une marque mondiale (Genève). Ensuite, il crée de nombreux emplois au point d’être confronté à une pression foncière. Sa volonté d’autonomie alimentaire, toujours prégnante chez les Suisse, va de paire avec un zonage très pragmatique, à la fois soucieux de l’esthétique des lieux (on est au bord du Léman, au pied des montagnes) et centré sur les usages (on n’hésite pas à créer de nouveaux zonages pour la culture en serres). Il apporte la démonstration qu’on peut construire la ville sur la ville, faire du circuit court, tout en manifestant une intelligence transfrontalière : le canton de Genève sait aussi coopérer avec le canton de Lausanne, mais aussi le pays de Gex (situé en France). Quand on sait ce qu’est une frontière entre cantons mais aussi entre pays, on peut légitimement se demander comment des communautés d’agglomération pourraient être des freins…

- Le territoire de Paris-Saclay est somme toute compliqué avec son Plateau et ses Vallées, la N118 qui le traverse… Comment une telle intelligence « transfrontalière » peut-elle s’y manifester ?

Non seulement, elle le peut, mais elle le doit. Nous devons assurer un rayonnement international à ce territoire peuplé de gens qui raisonnent pour une grande partie d’entre eux à l’échelle du monde. Les raisonnements qui amènent à se recroqueviller sur soi et une vision étroite du local, ne servent ni l’emploi ni le territoire… Or, le défi est bien aussi de créer des emplois à haute valeur ajoutée et de trouver des solutions innovantes aux problématiques de l’urbanisation.

- Ne craignez-vous pas les problèmes de transport ?

Une nouvelle ligne de métro est censée améliorer la situation à l’horizon 2023. On peut regretter qu’elle arrive si tardivement. Sans attendre, mettons-nous en position de l’accueillir. Regardons ce qui va bien, concentrons-nous sur les facteurs d’amélioration plutôt que de nous focaliser sur les freins.

- Revenons au Vivant et à La Ville. Vous mettez en avant le vivant et à travers lui le végétal plutôt que la nature. Pourquoi ce parti pris ?

Je trouve que le vivant a le mérite d’embrasser toutes les dimensions de l’environnement (le végétal, l’animal, l’eau, le sol…), dans leur complexité, mieux que ne le fait l’approche en termes de nature qu’on tend à appréhender comme quelque chose d’extérieur à l’humain et menacée par lui. Le vivant ne connote pas cette vision néo-environnementaliste d’une nature distincte de l’homme qui la maltraiterait. Au contraire, il en fait une des solutions du problème.

Suite de la découverte de l’association Le Vivant et La Ville, à travers un portrait de son animatrice, Aurélie Lafon (cliquer ici).

En illustration : une esquisse du démonstrateur multifonctionnel agro-écologique.

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