« Une découverte n’a pas besoin d’être exceptionnelle pour être digne d’intérêt. » Entretien avec Pierre Joliot (2/3)

PierreJoliot2017ChristopheGrunerPaysage
Suite de notre entretien avec Pierre Joliot, qui revient ici sur sa vision de la recherche fondamentale dans son rapport à la recherche appliquée, et de la collaboration avec des chercheurs d'autres horizons disciplinaires.

Pour accéder au premier volet de l’entretien, cliquer ici.

- Revenons-en à votre retraite « active ». Comment expliquez-vous le fait de pouvoir continuer à faire de la recherche ici-même ?

GrapheJoliotPJ5-page-001Un élément déterminant a certainement été la collaboration que j’ai entretenue toute ma carrière avec mon épouse, Anne Joliot. La plupart de mes publications sont signées en commun et c’est certainement grâce a cette collaboration que j’ai pu, à l’époque où j’assurais des responsabilités, garder une contact réel avec la « paillasse ».
D’autre part, je pense n’avoir pas réussi à me rendre insupportable aux yeux de mes collègues ! Mon successeur à la direction de l’institut, Francis-André Wollman, m’a proposé de continuer mes recherches, avec d’autant moins de difficulté que celles-ci, comme j’aurai sans doute l’occasion de vous le dire, ne mobilisent pas de moyens importants.
La seule contrepartie que je me suis imposée à moi-même était de ne plus intervenir dans quoi que ce soit qui concerne la direction du laboratoire. Si je restais, ce n’était que pour y poursuivre de la recherche et rien que de la recherche. Naturellement, le nouveau directeur pouvait toujours solliciter mon avis, mais je m’interdisais de  donner le mien si on ne me le demandait pas ! Et cela me va très bien. J’ai le sentiment d’être revenu à plus de 50 ans en arrière, du temps où, n’exerçant encore aucune responsabilité, je pouvais me consacrer pleinement à mes travaux. Résultat : je me retrouve dans la situation, incroyable pour un chercheur actuel, de pouvoir consacrer l’essentiel de mon temps en m’amusant à faire de la recherche.

- Je peux témoigner du fait que vous poursuivez bien des travaux de recherche, si j’en juge par ce tableau de votre bureau, recouvert d’équations et de graphes…

(Rire). Il faut reconnaître aussi que je travaille dans un domaine bien particulier, requérant des techniques de pointe, mais peu onéreuses. J’ajoute que les expérimentations auxquelles je me livre, et c’est encore quelque chose d’exceptionnel dans la science actuelle, délivrent des résultats très rapidement. Le temps qui s’écoule entre le moment où je fais une expérience et celui où je peux en voir le résultat sur mon écran, puis proposer une première interprétation, est très court. Il m’est alors possible d’apporter rapidement les ajustements qui s’imposent à mon processus expérimental.
Ce degré d’interaction explique pour partie pourquoi je peux continuer mes activités de recherche. D’autant que celles-ci n’exigent pas non plus de mobiliser de personnels techniques. Si ce devait être le cas, se poserait alors un problème éthique : jusqu’où les mobiliser sans que ce soit au détriment des autres chercheurs. En réalité, c’est moi qui me retrouve parfois à les aider, juste en regardant des résultats sur l’écran de leur ordinateur. Je n’ai aucun mérite à cela : ayant quarante ans d’expérience dans le même domaine de recherche, j’ai une certaine familiarité qui me permet de déceler rapidement une anomalie au premier coup d’œil.

- Attardons-nous sur cet aspect du travail du chercheur, pas toujours mis en exergue, à savoir : la mise au point de techniques pour les besoins de ses recherches…

GrapheJoliotPJ4-page-001Le développement de nouvelles solutions techniques est inhérent à l’activité de recherche fondamentale. Tant et si bien que le chercheur se doit d’être aussi un peu artisan. Cette dualité se rencontre aussi chez de très nombreux artistes, même au plus haut niveau. Voyez Jean-Sébastien Bach : il fut tout à la fois un compositeur (et quel compositeur !), mais aussi un artisan – et à son époque, c’est d’ailleurs à ce titre qu’il était le plus reconnu.
Pour ma part, j’avais une certaine appétence pour la conception d’instruments, pour les besoins de nouvelles expérimentations. J’ai aussi développé des techniques, qui permettaient d’avoir un accès immédiat à des résultats et ainsi de proposer immédiatement de nouvelles interprétations, conduisant à leur tour à de nouvelles expériences. C’est dire si j’admire les chercheurs qui sont capables d’attendre des années avant de pouvoir procéder à leurs expérimentations et encore plus longtemps pour les interpréter, le temps non seulement d’obtenir les financements, mais aussi de concevoir et mettre au point les lourds équipements dont ils ont besoin. C’est un autre mode de recherche, qui m’est totalement étranger.

- Comment conceviez-vous ces équipements ? Etiez-vous aussi un peu ingénieur ?

GrapheJoliotPJ3-page-001Non. Un ingénieur, c’est quelqu’un qui peut apporter des solutions techniques originales aux problèmes qu’on lui soumet. Dire que le chercheur se doit d’être aussi un peu artisan ne veut pas dire qu’il soit capable de concevoir et réaliser tous les outils dont il a besoin. Pour ce qui me concerne, après des débuts où je poursuivais mes recherche seul dans mon coin, j’ai eu la chance de pourvoir travailler avec un ingénieur, Daniel Béal qui, bien qu’il ne fût pas issu d’une grande école, s’est révélé d’une exceptionnelle efficacité et, surtout, capable d’imaginer des solutions originales. J’ai collaboré avec lui en me gardant de me considérer moi-même comme un ingénieur, ce que, de toute façon, je n’étais pas. J’avais juste une idée des appareils que je voulais faire réaliser et échangeais avec lui en permanence pour parvenir à leur mise au point. La notion de collaboration prenait ainsi tout son sens. Pour qu’elle soit efficace, il faut se garder d’associer des personnes ayant les mêmes compétences. En tant que chercheur, je n’ai pas besoin d’entrer dans la boîte noire que représentent les équipements. En tant qu’ingénieur, mon collègue avait juste besoin de connaître les grands principes de la photosynthèse et, surtout, de bien comprendre le but de l’appareil que nous devions réaliser. Dit autrement, et quitte à emprunter à la théorie des ensembles, une collaboration, cela implique deux partenaires dont les compétences se recoupent partiellement et non qu’ils se superposent parfaitement. Concrètement, l’ingénieur doit être pleinement conscient des problèmes qui intéressent le chercheur et celui-ci doit avoir une compréhension des bases théoriques des techniques mises en œuvre.
Bref, dans le champ scientifique, une collaboration ne consiste pas à faire travailler ensemble des personnes ayant les mêmes compétences ou spécialités, mais des personnes qui ont besoin les unes des autres, à un point où la notion de relation hiérarchique ne se pose plus. Ce fut le cas avec Daniel Béal. Egalement à la retraite, il n’en poursuit pas moins lui aussi des activités (en tant qu’auto-entrepreneur). Aujourd’hui encore, il est très sollicité, y compris par notre laboratoire, ce qui me permet de continuer à interagir avec lui.

- Qu’en est-il de la collaboration avec d’autres chercheurs ?

Là encore, il importe d’être complémentaire. Personnellement, cela ne m’intéresserait pas de collaborer avec un autre chercheur, qui ferait la même chose que moi. J’ai besoin de pouvoir échanger avec quelqu’un dont je sais pertinemment que son savoir m’est indispensable. Il importe ensuite que chacun ait son espace de liberté. Autant le reconnaître, quand je travaille avec d’autres chercheurs, dont je me sens capable de faire ce qu’ils font, j’ai tendance à occuper une place excessive, mais juste histoire de gagner du temps…

- Comment envisagez-vous alors l’interdisciplinarité ?

C’est une notion dont on parle beaucoup, mais force est de constater qu’on la met rarement en œuvre.

- Où vous situeriez-vous, entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée ?

Je suis reconnu pour être un modèle du chercheur « fondamentaliste ». Pourtant, si je fais l’analyse de ma carrière, force est de constater que les succès que je peux prétendre m’attribuer sont d’abord liés au développement de techniques, soit quelque chose qui relève davantage de la recherche appliquée.

- Recherche appliquée dont vous rappelez dans votre ouvrage la nécessaire articulation à la recherche fondamentale…

GrapheJoliotPJ2-page-001En effet, il n’y a pas de recherche fondamentale sans recherche appliquée et vice versa. Seulement, je ne pratique pas les deux activités de la même façon. Quand je fais de la recherche fondamentale, je m’autorise à explorer toutes sortes de pistes, sans idées préconçues. En revanche, quand je fais de la recherche appliquée, je procède méthodiquement, sur la base d’un questionnement précis. Cette différence apparaît quand on suit l’évolution de ma carrière. Autant la recherche appliquée exige de la continuité (de fait, les idées que j’ai le mieux développées sont celles que j’ai formulées dès le début de ma carrière), autant la seconde impose de la discontinuité : plus j’ai été erratique en recherche fondamentale, meilleur j’ai été. Inversement, plus je persévérais à fouiller un même sujet, plus je devenais stérile. Autrement dit, chaque fois que je travaillais trop longtemps sur un même sujet, dans lequel j’étais finalement reconnu comme expert, je finissais pas me répéter sans apporter d’idées nouvelles. Toutes les fois où je prétends avoir apporté une petite contribution, c’est quand je changeais de sujet et que j’acquérais quelque chose qui est irremplaçable, à savoir : un certain degré d’ignorance. Je dis bien un certain degré, car naturellement si on est trop ignorant, on ne peut faire de la recherche. Mais pour en faire, il ne faut pas non plus être trop compétent. Tout l’art de la recherche, et sa définition même, réside dans ce juste équilibre. Il n’en va pas autrement dans les autres activités créatives, qui, contrairement à ce qu’on pense, n’impliquent pas de faire table rase du passé ou de l’existant. Reprenons l’exemple de Jean-Baptiste Bach : il a souvent retranscrit de très nombreuses œuvres de compositeurs plus anciens, sans que cela ne l’empêche de composer des chefs-d’œuvre totalement nouveaux
Il est douteux que le chercheur qui prétendrait explorer un champ en tirant un trait sur les théories antérieures, arrive à quoi que ce soit d’intéressant. Mais, en sens inverse, le chercheur qui entreprendrait de faire le bilan complet des expérimentations qui ont été faites avant lui, avant de définir son propre sujet de recherche (ainsi qu’on le demande désormais aux jeunes chercheurs), finira par devenir stérile avant d’avoir découvert quoi que ce soit. A ce propos, je ne résiste pas à l’envie de rappeler, quitte à agacer certains de mes collègues, ce que recommandait Jean Perrin aux jeunes chercheurs, à savoir : faire leur bibliographie après et non pas avant de se livrer à leurs expérimentations, de façon à ce qu’ils puissent se faire leur propre idée des résultats. De fait, si on commence à trop connaitre ce que les autres ont fait avant vous, il y a le risque de ne jamais faire d’expériences originales.
Ce juste dosage entre la connaissance et l’ignorance, c’est selon moi ce qui différenciera un bon chercheur d’un autre. Certes, il s’agit là d’un équilibre instable et pas toujours évident à tenir. Comme j’ai pu m’en rendre compte assez rapidement – s’il est difficile de s’extraire du conformisme des autres, c’est encore plus difficile d’éviter son propre conformisme, a fortiori quand on travaille depuis longtemps sur un même sujet. Le seul moyen d’y parvenir, c’est, ainsi que je l’ai fait, d’abandonner un sujet de recherche, fut-ce avec un sentiment d’échec et d’y revenir plus tard, même des années après. Non seulement vous bénéficiez des avancées réalisées entretemps par d’autres, mais vous aurez oublié les pistes qui vous auront empêché d’avancer tout en ayant accumulé suffisamment d’expérience pour trouver de nouvelles voies.

- Avez-vous connu d’emblée la notoriété ?

Non ! Mes premiers articles ne furent des années durant l’objet d’aucune citation. Mais c’est le propre des travaux qui sortent des sentiers battus. Et puis, comme les autres chercheurs de ma génération, j’ai quitté le laboratoire et fait une partie de mon service militaire en Algérie. Soit presque trois années durant lesquelles je n’ai pu faire de recherche. A mon retour, force m’a été de constater que ma discipline avait connu une révolution. Sans qu’aucun chercheur n’ait fait référence à mon travail !

- Comment avez-vous eu le courage de persévérer ?

GrapheJoliotPJ1-page-001J’eus la chance de rencontrer un chercheur hollandais naturalisé américain, Bessel Kok. Celui-ci mettait un point d’honneur à ne jamais lire la littérature des grands laboratoires, car, disait-il il avait le sentiment d’entendre leurs auteurs dire toujours la même chose dans les congrès auxquels il participait. Il disait donc préférer lire les publications de chercheurs totalement inconnus. C’est comme cela qu’il a découvert mon travail. Quatre ans durant, il a fait d’amicales pressions pour que je vienne au Etats-Unis avec mon épouse. Je finis pas céder. Je fis bien. Il m’ouvrit les portes et j’ai apporté dans ce laboratoire l’ensemble des techniques instrumentales que j’avais développées à Paris. C’est certainement grâce à Bessel Kok que j’ai pu me faire connaitre dans la communauté internationale. Pratiquement du jour au lendemain, le taux de citation de mes articles était passé de 0 à un taux équivalent à celui de quelques barons qui dominent une discipline. Avec Bessel Kok, nous étions leaders dans le champ d’étude des mécanismes de dégagement de l’oxygène par la photosynthèse. Après avoir été un chercheur à part, isolé, je publiais et j’étais régulièrement invité aux congrès scientifiques. Mon domaine de recherche était devenu à la mode. Plusieurs laboratoires s’en étaient saisis. Mais, au bout de trois-quatre ans, après mon retour à Paris, j’avais le sentiment d’être tombé dans une routine et de ne plus contribuer à de réelles avancées. C’est alors que j’ai pris la décision d’arrêter d’investir dans ce domaine.
Cela ne m’empêcha pas de continuer à être sollicité quelque temps pour des conférences plénières sur des sujets sur lesquels je ne travaillais plus. Ce qui interroge sur les modalités de l’évaluation internationale de la recherche ! De ce point de vue, la France pouvait, il y a encore quelques années, s’enorgueillir de s’être tenue à l’écart de cette tendance. Personnellement, j’ai pu continuer mes recherches sur des axes nouveaux, toujours avec ce sentiment de poursuivre un jeu de piste.
Maintenant, si on jugeait ma carrière à l’aune des moyens d’évaluation actuels, sur la base du nombre de publications en l’occurrence, je n’en sortirais pas forcément grandi, malgré l’originalité de certains mes travaux. C’est que je n’ai jamais été un grand « publieur ». D’autant moins que je me suis toujours refusé de signer des articles de mes chercheurs pour des travaux dans lesquels je n’avais pas eu de réelle contribution expérimentale. Résultat : mon niveau de publication fut régulier, mais faible au regard des exigences actuelles. Pour ma part, je considère que ma production scientifique a été de niveau très variable au cours du temps et que cela tient à l’activité même de la recherche. Chaque fois que je me suis saisis d’un sujet nouveau, j’ai eu le sentiment de réaliser très vite des avancées, qui s’amenuisaient ensuite à mesure que j’avançais, que je devenais compétent et reconnu. La notoriété de mes travaux avait beau progresser, j’avais, moi, le sentiment de tourner en rond jusqu’à être conduit à choisir un autre sujet. Et ainsi de suite.
Dans cette perspective, le nombre de citations est trompeur. Quand il est faible, c’est souvent que votre sujet est encore trop original et, donc, inintéressant aux yeux de vos collègues. En sens inverse, quand il progresse, je considère que c’est peut-être le moment de faire un pas de côté et d’envisager un autre sujet de recherche. Malheureusement, ce n’est pas les conclusions que les instances d’évaluation incitent à tirer.
Quoi qu’il en soit, ma vision de la recherche, la manière dont je l’ai vécue, n’a de toute évidence plus rien à voir avec les exigences de la recherche actuelle. Et je crains que la situation ne cesse de se dégrader sauf à se battre. Mais comment puis-je convaincre les jeunes chercheurs ? Le contexte actuel n’a rien à voir avec celui que j’ai vécu à leur âge. Mon parcours pourra peut-être les intéresser, mais comme un témoignage de l’histoire. La seule chose que je peux leur dire d’utile, c’est que nous sommes dans un système absurde et que, dès le début de leur carrière, ils sont forcés d’accepter le monde qui les entoure. Dès lors qu’ils parviennent à franchir la course d’obstacles qui consiste à décrocher un poste, j’estime qu’ils doivent prendre leur responsabilité, en profitant de leur position protégée pour promouvoir la recherche à laquelle ils croient, c’est-à-dire pour prendre des risques et non entretenir uniquement une logique de compétition. Or, je crains que beaucoup de chercheurs qui ont été formatés pour survivre dans un système de compétition absurde, contribuent à leur tour à aggraver un peu plus le système.
On aborde là une autre difficulté pour le chercheur : en plus du juste équilibre entre connaissance et ignorance, il lui faut parvenir à juste ce qu’il faut de pouvoir au sein de l’institution pour survivre et cependant poursuivre une véritable recherche.

- Pouvez-vous préciser ?

Si on juge que la manière dont on organise la recherche n’est pas bonne, il est de notre devoir, dès lors qu’on a un peu de pouvoir au sein de l’institution, de bien l’utiliser pour faire évoluer les choses de l’intérieur et faciliter la vie de ses jeunes collègues chercheurs. Personnellement, une fois devenu directeur de l’Institut de Biologie Physico-Chimie, j’espère avoir facilité la vie de ses chercheurs en leur permettant de poursuivre leurs travaux le plus librement possible comme j’avais pu moi-même le faire avec mes prédécesseurs. Peut-être l’ai-je fait aussi un peu par paresse, la plupart des travaux menés dans cet institut sortant de mes champs de compétences ! Mais j’avais aussi la conviction qu’un directeur de recherche a justement tout intérêt à ce que les chercheurs placés sous sa responsabilité explorent des champs nouveaux. Je n’ai pas agi autrement avec mon futur successeur, Francis-André Wollman. Quand il a été mon élève, il s’était lancé dans un domaine de recherche très éloigné du mien. Je me suis gardé de le diriger, en le laissant se débrouiller. Une fois devenu directeur, il s’est attaché à préserver mon propre champ de recherche, la biophysique, alors qu’il n’en était pas spécialiste. Ce faisant, il restait bien dans l’esprit de cet institut qui est de cultiver la pluridisciplinarité et, bien plus, d’explorer des champs nouveaux.

- A ce stade de l’entretien, je prends la mesure de la dimension « exploratoire » de la recherche, du fait qu’un chercheur est à sa façon un explorateur, qui, par définition, se dirige vers des terrae incognitae…

Oui, effectivement, un chercheur est aussi un explorateur. A ce propos, je ne résiste pas à l’envie de rappeler une citation de Marie Curie, qui considérait – je la cite de mémoire – que la recherche est le seul domaine d’aventure, qui reste à l’humanité.
J’ai bien conscience aussi d’avoir été, jeune chercheur, dans un monde privilégié et protégé. Et à mesure que le système se dégradait, j’ai occupé une position suffisamment solide pour pouvoir survivre sans avoir à appliquer les règles qu’on nous imposait. Bref, si je n’avais pas eu accès au niveau de responsabilité que j’ai eu, nul doute que je n’aurais pas disposer des moyens de faire la recherche comme je la concevais. Quand, donc, je dis que la recherche est un jeu, il faut entendre aussi un jeu de pouvoir. Ce que j’assume dès lors que cela ne devient pas une finalité. D’un point de vue éthique, j’estime que quand on jouit d’une certaine reconnaissance, il faut s’en servir pour permettre à ses collègues de continuer à faire de la recherche dans de bonnes conditions. Je ne reprocherai pas à des collègues de faire carrière dès lors que c’est dans cette intention-là.

- Si on devait filer la métaphore de la photosynthèse, un bon chercheur, à vous entendre, est un chercheur qui sait œuvrer dans l’ombre, ne pas chercher trop vite à être dans la lumière… Or, la vocation du chercheur n’est-elle pas de faire des découvertes ?

Si, bien sûr, mais ne nous méprenons pas sur ce qu’il faut entendre par-là. Une découverte n’a pas besoin d’être exceptionnelle pour être digne d’intérêt. Tout le monde ne peut prétendre devenir un jour un Albert Einstein ou une Marie Curie. Quand j’ai débuté dans la recherche, je savais pertinemment que la possibilité de devenir un chercheur aussi illustre que mes parents ou grands-parents était faible pour ne pas dire nulle. Heureusement, je me suis très tôt vu expliquer que l’important était de découvrir quelque chose de nouveau, sans que nécessairement le grand public en ait connaissance. De fait, j’ai découvert beaucoup de choses nouvelles dans ma vie, dont vous n’entendrez pas nécessairement parler.
Une découverte se manifeste par la mise en évidence d’un fait nouveau et non par son caractère exceptionnel. On peut survivre et être utile, être heureux en faisant de la recherche sans être un « génie ». A cet égard, je suis reconnaissant à mes parents de ne m’avoir jamais mis la pression. Ils se sont toujours gardés de m’écraser sous le poids de leur renommée. Si je continue à travailler, à faire de la recherche à un âge aussi avancé, je ne me préoccupe pas de savoir si je suis un chercheur exceptionnel. Je passe mon temps à découvrir des choses nouvelles, même si elles sont de petite importance, ce qui suffit à mon bonheur.
Presque tous les chercheurs observent, au cours d’expériences, des phénomènes inattendus qui potentiellement peuvent être à la base de découvertes. Seulement, la plupart du temps, ils les considèrent comme absurdes ou incongrus. C’est dire la part de chance qui intervient. A cet égard, je veux rappeler cette phrase qu’un collègue, André Verméglio, ne manquait pas de dire à chaque fois que nous nous impatientons devant un résultat absurde : « Attention, on n’est jamais à l’abri d’une découverte ! » On ne saurait mieux dire.
Ceux qui font des découvertes sont des chercheurs qui ont eu la chance de tomber sur un résultat inattendu et incompréhensible et qui ont su prendre le temps de le vérifier et d’en propose une interprétation pertinente. Avec le recul, je suis en mesure de dire que je suis certainement passé à côté de découvertes, que ce qui me paraissait anormal et incongru était davantage dû à une erreur de manipulation.

- Cette capacité que vous décrivez, à faire une interprétation pertinente d’un phénomène qui sort de l’ordinaire, c’est à quelques mots près la définition que Sylvie Catellin donne de la sérendipité [voir la chronique que nous avons faites de son livre, Sérendipité. Du conte au concept (2014, Seuil) – pour y accéder, cliquer ici]…

Soit. Mais gardons cependant à l’esprit que dans 90% des cas, ce qui apparaît absurde, l’est effectivement. C’est tout le problème du chercheur, aujourd’hui plus que jamais du fait de l’obligation de résultats qu’on lui impose. Moi, étant à la retraite, j’ai le droit de perdre du temps. C’était déjà le cas quand j’ai commencé. Mais c’est un droit auquel le chercheur d’aujourd’hui ne peut plus guère prétendre. Pourtant, son travail consiste aussi en cela : vérifier que ce qu’il croit avoir découvert n’est pas le fruit d’une erreur de manipulation ou, pour le dire autrement, que des résultats incongrus le sont bien.
La probabilité qu’un fait incompréhensible soit à la base d’une découverte est relativement faible, par rapport au taux d’erreurs. C’est dire, encore une fois, si la notion de chance est intéressante au regard de la découverte : tous les chercheurs qui ont fait des découvertes ont dû avoir de la chance! Maintenant il faut se poser la question de savoir quelle est la fraction de chercheurs qui ont le courage de s’assurer qu’il n’y ait pas eu erreur de manipulation. Je crains qu’aujourd’hui cette fraction ne soit faible, les chercheurs n’ayant plus toujours le temps de faire cette vérification…
Cependant, je me garderai de faire la leçon à mes collègues. A chaque discipline, ses contraintes propres. Je conçois qu’un physicien des hautes énergies n’ait pas les même conception de l’expérimentation que moi. Ni de la recherche d’ailleurs. Autant il aura besoin d’une organisation rationnelle, autant moi, j’ai besoin de procéder librement par intuition, parce que c’est ainsi que cela fonctionne dans mon champ disciplinaire. Du temps où j’ai exercé des responsabilités, je me suis gardé de m’inspirer de ce dernier pour tenter d’organiser la recherche dans les autres domaines. Cela n’aurait pas eu de sens en plus d’avoir été voué à l’échec.

Pour accéder au 3e et dernier volet de cet entretien, cliquer ici.

En illustration de cet article : des doubles pages de l’ouvrage de Pierre Joliot.

1 commentaire à cet article
  1. Ping : La recherche ? Un jeu, de 7 à plus de 77 ans… Entretien avec Pierre Joliot (1/3) | Paris-Saclay

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>