Une alliance Paris-Saclay au service de la DeepTech. Entretien avec Corinne Borel et Philippe Moreau

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Suite de nos échos à la sélection du consortium DeepTech Alliance Paris-Saclay dans le cadre du 2e appel à projets SIA du Programme d’investissements d’avenir (PIA) avec, cette fois, le témoignage de la présidente et du directeur d’IncubAlliance en charge de la coordination du dispositif.

- Un mot, pour commencer, sur cet appel à projets SIA dont le consortium DeepTech Alliance Paris-Saclay que vous coordonnez a été lauréat ?

Philippe Moreau : L’appel à projets dont nous venons d’être lauréats est piloté par le ministère de la Recherche et de l’Innovation ; la French Tech rattachée à la Direction générale des entreprises (DGE), elle-même sous la tutelle du ministère de l’Economie ; enfin le Programme d’Investissements d’Avenir (PIA), rattaché, lui, au Premier ministre à travers le secrétariat général pour l’investissement (impliqué notamment dans le financement des SATT). Tous ces acteurs se sont réunis dans un jury commun, piloté par la BPI, un autre acteur s’il en est du paysage de l’innovation français.

Corinne Borel : Il est une nouvelle illustration de la volonté de nos tutelles de mettre en place des actions de rapprochement des acteurs d’un territoire pour en renforcer l’écosystème d’innovation, y promouvoir de manière plus efficace l’entrepreneuriat innovant. C’est un travail de long terme. Nous en sommes au 3e PIA. Déjà, dans certaines régions (comme Auvergne – Rhône – Alpes ou l’Occitanie), nous avons assisté jusqu’à la fusion d’incubateurs portés par le ministère de la recherche et de SATT.

- Qu’est-ce que le fait d’en être lauréat dit de l’écosystème de Paris-Saclay ?

Corinne Borel : C’est une démonstration supplémentaire du fait que les acteurs du territoire savent se mobiliser autour d’un objectif commun : la valorisation de la recherche à travers l’entrepreneuriat innovant, dans le domaine de la DeepTech, en l’occurrence. Pour mémoire, nous nous sommes déjà mobilisés ces deux dernières années pour obtenir la labellisation du fonds French Tech Seed Paris-Saclay (mis en place par BPI et piloté par la SATT Paris-Saclay), et pour créer la communauté French Tech Paris-Saclay. Avec l’Alliance DeepTech, nous franchissons encore une étape. Et, naturellement, nous sommes ravis, à IncubAlliance, d’assurer la coordination de ce consortium qui, je le précise, comprend l’Université Paris-Saclay, la SATT Paris-Saclay et la Communauté French Tech Paris-Saclay.

Philippe Moreau : Rappelons en toute franchise que nous avions manqué la première vague de lauréats, désignés un an plus tôt, en novembre 2019. Nous avions peut-être péché par un trop grand souci de réunir le maximum d’acteurs de l’écosystème. Seulement, à force de chercher à mettre tout le monde autour de la table, finalement, on n’y met personne, faute de pouvoir insuffler une dynamique.

Corinne Borel : Nous avions cherché à agréger les propositions d’actions des uns et des autres, mais au détriment de la construction d’un projet collectif avec une stratégie claire et des objectifs opérationnels. Nous en avons tiré la leçon, en privilégiant cette fois, en réponse au second appel à projets, la constitution d’un consortium avec des acteurs qui avaient vraiment envie de travailler ensemble, sur la base d’une vision commune. Pour autant, notre consortium n’est pas fermé. Au contraire, il se veut ouvert à l’ensemble des acteurs du territoire. D’ailleurs, il associe d’ores et déjà deux partenaires privés, Air Liquide et Servier, avec lesquels nous souhaitons accélérer des start-up de la GreenTech et de la HealthTech, respectivement.

Philippe Moreau : Le fait, maintenant, d’être lauréat dit bien la réalité de la dynamique de notre écosystème. Le jury l’a lui même reconnu en prenant acte de notre volonté non seulement de mutualiser nos efforts, mais encore de gagner en efficacité dans l’accompagnement des porteurs de projets DeepTech. Dans notre consortium seconde mouture, nous avons réuni des acteurs qui sont tous par vocation des fédérateurs : l’Université Paris-Saclay (née du rapprochement de plusieurs établissements d’enseignement supérieur et de recherche), la SATT Paris-Saclay, la French Tech Paris-Saclay, sans oublier IncubAlliance, une association créée il y a quinze ans, tout en y associant des partenaires privés, comme indiqué par Corinne.

- Quel objectif vous fixez-vous ?

Philippe Moreau : Jusqu’à présent, nous en étions bon an mal an et en cumulé à une dizaine de créations de start-up DeepTech. Notre objectif est de tripler ce nombre dans les trois ans qui viennent et ce, dans le périmètre de l’Université Paris-Saclay. Ce qui implique de renforcer nos capacités d’identification le plus en amont possible des idées ou projets en émergence tant du côté des laboratoires que des étudiants ou des entrepreneurs y compris extérieurs. Concrètement, nous avons l’ambition d’en identifier de l’ordre de 300 par an, pour déboucher sur la trentaine de start-up évoquée plus haut.

- Quels moyens supplémentaires vous assure le fait d’être lauréats ?

Philippe Moreau : Outre une visibilité, des subventions permettront de couvrir près de la moitié du budget prévu pour les actions que nous comptons mettre en place sur deux ans, soit un montant total de 2,2 millions. Ce qui reste une somme relativement modeste compte tenu des enjeux (je rappelle qu’il s’agit de porter le chiffre d’affaires de quelques-unes des start-up à 1 million d’euros). Au-delà de ces deux ans, nous comptons mettre en place un modèle économique de façon à pérenniser nos actions. D’ores et déjà, pour les besoins de notre budget 2021, nous comptons, à IncubAlliance, réorienter une partie de nos ressources en étant plus sélectifs sur un certain nombre de critères. Comme nous l’espérons, l’appel à projets aura eu un effet structurant.

- Quels programmes comptez-vous mettre en place ?

Philippe Moreau : Avec nos partenaires du consortium, nous commencerons par proposer des programmes qui nous semblent faire encore défaut parmi les dispositifs d’accompagnement. Nous comptons cependant aussi faire gagner en visibilité et lisibilité ceux qui existent déjà. Ce qui suppose de la part des partenaires du consortium de travailler davantage que nous l’avons fait jusqu’à présent, en partageant l’information, en mutualisant les ressources, bref en sortant définitivement de nos silos… Nous devons être en mesure de connaître en temps quasi réel le nombre de projets de start-up, à quelque niveau de développement où elles se situent, voir ce que chacun peut faire de spécifique pour tel ou tel projet. Bref, comme j’aime à dire, il nous faut « cranter » ce que nous faisions déjà bien jusqu’à présent avec l’ambition de passer à la vitesse supérieure en termes de volume et de visibilité.

Corinne Borel : J’ajoute que ce consortium DeepTech Alliance Paris-Saclay, je le conçois aussi comme une opportunité d’ouvrir encore davantage les programmes d’IncubAlliance aux étudiants et au monde académique, de faire en sorte que l’Université Paris-Saclay et d’autres se l’approprient davantage, en proposant une offre en complémentarité avec celles des incubateurs ou des programmes entrepreneuriaux dont de grandes écoles (comme CentraleSupélec, l’Institut d’Optique ou encore AgroParisTech) se sont dotées.

- Reste qu’il ne suffit pas de fédérer des institutions, encore faut-il que les hommes et les femmes qui les animent se connaissent et aient envie de travailler ensemble. Manifestement, c’est votre cas : vous êtes, les uns et les autres, impliqués de longue date dans l’écosystème où vous vous croisez régulièrement. Si je le souligne, c’est pour mettre en avant l’ « effet campus » qui semble avoir joué à plein dans la constitution de votre consortium…

Philippe Moreau : Je réagis volontiers à cette remarque, car c’est l’occasion pour moi de rappeler combien le projet de cluster de Paris-Saclay, lancé il y a plus de dix ans, se justifie, plus encore à l’heure du numérique et des réseaux sociaux. Le consortium que nous avons monté en réponse à l’appel à projets n’aurait pas pu se constituer en aussi peu de temps, si Michel Mariton (Vice-Président Développement économique de l’Université Paris-Saclay), Xavier Apolinarski (Président de la SATT Paris-Saclay), Arnaud Peltier et Valérian Giesz (co-présidents de la French Tech Paris-Saclay) et moi ne nous connaissions déjà. Pour mémoire, la SATT se trouve dans le même bâtiment qu’IncubAlliance où, par ailleurs, Arnaud Peltier et Valérian Giesz ont été incubés ; quant à Michel Mariton, il dirigeait il y a peu la filiale française de la société Horiba basée à Paris-Saclay. Il est clair que la proximité humaine est essentielle. On le mesure d’ailleurs en cette période de confinement. Certes, elle ne nous empêche pas de travailler, mais on sent bien qu’il y manque la dimension relationnelle en coprésence, qui fait tout le charme des échanges, en plus de les rendre plus efficaces.
Alors oui, le consortium a pu voir le jour grâce à des hommes et des femmes qui ont l’habitude de se côtoyer au plan professionnel, qui ont appris à se connaître, à cerner les personnalités des uns et des autres, leur tempérament sans nécessairement, c’est important de le dire, avoir besoin d’être les meilleurs amis du monde. Je doute qu’on puisse parvenir au même résultat en n’échangeant que via ces plateformes qui se sont imposées avec la première période de confinement.

- Des hommes et des femmes dites-vous. Sauf que tous les partenaires du consortium que vous avez cités sont des hommes !

Philippe Moreau : (Sourire) Vous faites bien de le relever. N’en tirons pas pour autant de conclusions rapides. Rappelons que de grandes institutions impliquées dans notre consortium, sont présidées par des femmes : je pense bien sûr à Corinne (présidente d’IncubAlliance) et à Sylvie Retailleau (présidente de l’Université Paris-Saclay). J’ajoute que la French Tech Paris-Saclay a, pour déléguée générale, Nadia Benallal.

Corinne Borel : Oui, Nadia et moi avons été impliquées dans la constitution du consortium. Je tiens à souligner aussi l’investissement de Tania di Gioia, directrice de la recherche et de la valorisation de l’Université de Paris-Saclay, pour mettre en place de nouveaux programmes de sensibilisation et d’émergence de projets entrepreneuriaux DeepTech. Il ne suffit pas de définir une stratégie et des objectifs, encore faut-il que les partenaires se mobilisent en conséquence.
De manière plus générale, il me paraît clair que la Tech, comme d’ailleurs la DeepTech, est aussi une affaire de femmes ! Depuis plusieurs années, nous veillons à promouvoir la féminisation de l’entrepreneuriat innovant sur notre territoire. Au sein même d’IncubAlliance, j’œuvre, ainsi que j’ai eu l’occasion de vous le dire dans un précédent entretien, à accueillir d’avantage de femmes parmi les porteurs de projets. Nous venons d’ailleurs de renouveler l’expérience d’un bootcamp « Women in DeepTech » avec Willa et le soutien de plusieurs sponsors locaux. Un très beau succès, dont je serais ravie de reparler à l’occasion.

- Venons-en, en attendant, à l’édition 2020 du classement de Shanghai. Peut-on dire qu’elle a joué en faveur de la sélection de la DeepTech Alliance Paris-Saclay, par le jury du SIA ?

Philippe Moreau : En toute franchise, je ne pense pas que la 14e place obtenue par l’Université Paris-Saclay dans l’édition 2020 de ce classement ait influencé son choix. En revanche, je mesure cet effet Shanghai aux appels et demandes de renseignements que je reçois de l’étranger. L’autre jour, j’étais contacté par une entreprise indienne, installée à Bengalore. Elle voulait en savoir plus sur l’écosystème. Certes, on peut toujours discuter de la méthodologie utilisée par ce classement, toujours est-il que c’est un outil de référence pour les investisseurs, mais aussi les étudiants ou les enseignants-chercheurs. Désormais, l’Université Paris-Saclay est perçue comme la première université d’un pays lui-même reconnu comme étant à la pointe dans différents domaines scientifiques et technologiques. Les Harvard, Stanford, et autres Cambridge, MIT et Berkeley sont toujours dans le Top 5, mais qui veut investir en France, y faire ses études ou ses recherches, sait désormais qu’il peut le faire dans un environnement non seulement favorable, mais encore reconnu mondialement.

Corinne Borel : En tant qu’ancienne chercheuse, dans un grand organisme de recherche (le CEA), je n’ai, pour ma part, pas attendu l’annonce de ce classement pour avoir conscience de la qualité de la recherche produite à Paris-Saclay. Je me souviens d’une visite au Département de l’Energie (DoE) des Etats-Unis : plusieurs des directeurs avaient fait une partie de leurs études (en physique) à la Faculté des sciences d’Orsay, il y avait plus de trente ans ! Force cependant est de constater que notre recherche n’était pas forcement visible dans tous les domaines. Le classement de Shanghai permet enfin de se comparer à d’autres campus internationaux. C’est d’autant plus important que, quoiqu’on pense de sa méthodologie, il est une référence au plan international, pour les chercheurs et étudiants du monde entier, mais aussi pour les investisseurs, les entreprises et les startuppers qui veulent participer aux innovations de demain. L’attractivité de Paris-Saclay ne peut qu’en sortir renforcée et quand je dis Paris-Saclay, je pense bien sûr à l’Université Paris-Saclay, mais aussi à l’ensemble des acteurs de l’écosystème d’innovation. Plus que jamais, il importe que l’on ait une offre d’incubation et d’accélération de start-up à la hauteur de la qualité de la recherche produite dans nos laboratoires et de son potentiel en termes de valorisation.

- A travers différents entretiens, j’ai pu mesurer à quel point ce classement avait boosté des acteurs de l’écosystème – ils y voient la preuve que ce qu’on pouvait considérer comme un enjeu franco-français, jouit en réalité d’une pleine reconnaissance à l’international…

Corinne Borel : Je me retrouve dans ce double sentiment, d’une reconnaissance et d’avoir été comme boosté, pour reprendre votre mot. Personnellement, je suis ravie de voir ce cluster, qui n’était encore dans l’esprit de beaucoup qu’un concept, se concrétiser et ce, au travers d’actions opérationnelles, d’une volonté manifeste de ses acteurs de travailler ensemble tout en s’ouvrant à d’autres partenaires. Tout cela était loin d’être acquis. Aligner les planètes n’est pas simple au sens propre comme au sens figuré ! Alors, quand, enfin, on y réussit, réjouissons-en nous. D’autant que loin de remettre en cause la dynamique à l’œuvre, la crise sanitaire que nous connaissons semble la conforter…

- En quoi ?

Corinne Borel : Ce qui semblait être le talon d’Achille du cluster – à savoir : son manque d’accessibilité – n’a plus été un problème : nous avons continué à échanger les uns et les autres, certes à distance, par visioconférence, mais nous nous connaissons désormais suffisamment bien pour que la distance ne soit pas un obstacle. En disant cela, je ne dis pas que nous pourrions continuer à travailler ainsi, mais que le sentiment d’appartenir à une même communauté, celle de Paris-Saclay, est prégnant et que notre attention n’est plus focalisée sur les problèmes de transport, mais sur les atouts de l’écosystème. Cela étant dit, comme tout le monde, j’ai hâte de renouer avec les échanges en présentiel. Déjà, nous nous attelons à l’organisation de la prochaine édition de SPRING Paris-Saclay, dont nous espérons bien qu’une (grande) partie se fera en présentiel !

A lire aussi l’entretien avec Michel Mariton, Vice-Président Développement économique de l’Université Paris-Saclay – pour y accéder, cliquer ici.

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