Un territoire en forme d’archipel avec sa barrière de corail. Rencontre avec Patrick Cheenne (2)

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Suite de la rencontre avec Patrick Cheenne, directeur du Développement économique au sein de l'Etablissement Public Paris-Saclay à travers un entretien dans lequel il revient sur les dynamiques à l'oeuvre au plan notamment de l'innovation et de l'entrepreneuriat sur ce territoire en forme d'archipel...

Pour accéder au premier volet de la rencontre avec Patrick Cheenne, cliquer ici.

- Vous avez eu une longue expérience au sein de l’Agglomération de Nancy. En quoi a-t-elle été bénéfique ?

J’ai eu la chance d’y débuter ma carrière à la fin des années 80, dans un contexte favorable aux politiques de développement territorial. Des collectivités locales se sont emparées de plusieurs sujets en s’outillant et en se dotant de compétences. Ce fut le cas de l’Agglomération de Nancy, une des premières à s’être engagée dans le développement économique à travers sa ZAC de Meurthe et Canal.

- Cela étant dit, l’Agglomération de Nancy n’a guère à voir avec le contexte de Paris-Saclay. Comment avez-vous appréhendé le changement d’échelle ?

De fait, ces deux territoires ne sont pas comparables, ni par leur taille ni au plan de leur gouvernance. L’Agglomération de Nancy forme un ensemble cohérent avec une forte culture de la coopération intercommunale. Elle a été précédée d’un district qui avait déjà un niveau d’intégration intercommunale bien plus avancée que la moyenne. J’ai travaillé dans un contexte qui, toute chose étant inégale, évoquait plus Saint Quentin-en-Yvelines, avec une grande unité d’action entre les communes et les institutions en charge de son développement économique. L’OIN Paris-Saclay couvre pas moins de quatre intercommunalités, situées à cheval sur deux départements. Ce qui rend sa gouvernance autrement plus complexe, d’autant plus qu’y prennent part aussi la Région Ile-de-France et l’Etat.
J’ajoute que le projet Meurthe et Canal a duré près d’un quart de siècle avec un bilan d’implantations et de créations qui reste modeste. A l’inverse, pas moins de 2 millions de m2 de construction sont prévues à Paris Saclay et ce, d’ici à peine dix ans.

- En quoi le projet de Campus de Paris-Saclay change-t-il aussi la donne ?

Nancy est elle-même une ville universitaire et déjà, quand il a fallu convaincre les élus locaux de participer au Plan Université 2000 (l’ancêtre du plan campus) lancé par Lionel Jospin, je m’étais intéressé à sa contribution au développement économique du territoire, à travers des études d’impact. La dimension universitaire ne m’est donc pas totalement étrangère. Cela étant dit, il est clair que les enjeux ne sont pas les mêmes : le Campus de Nancy était au cœur de l’agglomération, inséré dans le milieu urbain. Celui de Paris-Saclay est éclaté entre différents établissements dont certains situés sur un Plateau à dominante agricole…

- Pour autant vous ne paraissez pas plus inquiet que cela devant l’ampleur du défi…

La médaille a aussi son envers : en l’occurrence, la rapidité avec laquelle les choses se font, malgré la complexité de la gouvernance, que j’évoquais tout à l’heure. Nous partons en outre d’un existant qui fait de ce territoire l’un des principaux foyers de recherche de France et même d’Europe (il concentre près de 15% de l’effort de la recherche française, publique et privée). Cela atteste d’un degré de spécialisation peu commun. Last but not least, rappelons que le projet est doté de 5 milliards d’investissements publics garantis par les Investissements d’avenir !

- Envisage-t-on le développement économique d’un territoire aujourd’hui comme on le faisait au début des années 90 ?

Non, et pour une raison simple : la mondialisation a changé la donne, en s’accompagnant d’une transformation profonde de la division du travail. Non seulement on ne fabrique plus les mêmes produits, mais encore on ne les fabrique plus de la même façon et aux mêmes endroits. Au début des années 2000, on m’expliquait encore que plusieurs décennies s’écouleraient avant que la Chine ne rattrape les pays industrialisés, au prétexte que, si son taux de croissance était déjà élevé, le pays partait de trop loin. On sait maintenant ce qu’il en est. La Chine s’est imposée comme l’usine du monde, une usine non plus seulement manufacturière mais technologique. Les vieux pays industrialisés n’ont plus d’autre choix que d’investir dans l’innovation pour conserver une position compétitive.

- Comment favoriser l’innovation sur un territoire ?

L’innovation ne se décrète pas. En revanche, on peut créer les conditions pour la favoriser, en permettant à tous ceux, jeunes ou moins jeunes, qui, à un moment de leur parcours sont prêts à s’impliquer dans un projet entrepreneurial, à se rencontrer. C’est, ensuite, par agrégations successives qu’on peut enclencher une dynamique vertueuse, créer un écosystème favorable dans la durée. Ce qui passe donc par la promotion de lieux propices au brassage entre des personnes de divers univers professionnels et disciplinaires.

- A quand remonte votre intérêt pour les dynamiques territoriales de l’innovation ?

A mes séjours à Boston. Au milieu des années 2000, j’ai eu l’opportunité de rencontrer l’économiste Dan Breznitz, aujourd’hui Co-Directeur de l’Innovation Policy Lab à la Munk Chair of Innovation Studies. A l’époque, il faisait un PhD sur les politiques économiques d’innovation menées dans les années 70-90, dans trois pays aussi différents en apparence que Taiwan, Israël et l’Irlande. En réalité, comme il devait le montrer, ils étaient confrontés aux mêmes défis : de petite taille, sur le plan démographique, à dominante rurale et sans ressources naturelles, leur développement économique était plus que compromis.
En vingt ans, ils sont pourtant parvenus à devenir des leaders dans un secteur technologique. Comment ? D’après Dan Breznits, la réponse réside dans des politiques publiques ayant consisté justement à soutenir la création d’espaces collaboratifs propices à l’innovation. Dans le cas de Taïwan, cela a pris la forme d’un institut technologique collaboratif autour du hardware, l’Industrial Technology Research Institute (ITRI, dont des responsables sont venus visiter récemment le Plateau de Saclay). Aujourd’hui, Taïwan conçoit les cartes mères de la plupart des ordinateurs portables produits dans le monde. En Israël, c’est l’armée qui, dès la fin des années 50, a constitué une unité de recherche informatique où les meilleurs informaticiens avaient la possibilité de faire leur service militaire (pour mémoire, celui-ci durait 3 ans). Le pays s’est depuis imposé parmi les leaders dans le software et compte aujourd’hui de nombreuses start-up cotées au Nasdaq. Quant à l’Irlande, c’est l’agence de développement nationale (aujourd’hui Enterprise Ireland), directement rattachée au Premier Ministre, qui a mis en oeuvre une stratégie à partir d’investissements étrangers dans les TIC (Dell, Google,…) permettant l’émergence d’un cluster « indigène » au fil du temps.

- Quel regard posez-vous sur la situation du projet de Paris-Saclay ? Qu’est-ce qui vous rend confiant ?

Le projet commence à convaincre les acteurs du territoire. Tous ont désormais conscience qu’il y a une carte à jouer. Mieux, les dynamiques que j’ai vues à l’œuvre à Cambridge, dans le Massachusets, sont désormais aussi à l’œuvre ici. On assiste à l’émergence de vraies communautés créatives, composées aussi bien d’entrepreneurs, que d’étudiants, de chercheurs, etc. Certes, le contexte n’a guère à voir avec Boston ou la Silicon Valley, mais le but n’a jamais été de dupliquer ces modèles sur le Plateau de Saclay ! A chaque écosystème, ses spécificités et son histoire. L’important est de susciter des niches technologiques, à même d’attirer de nouveaux entrepreneurs innovants, qui en créeront à leur tour de nouvelles et ainsi de suite.
Autre signe encourageant : l’émergence de lieux innovants, propices aux brassages des membres de ces communautés créatives. Je suis particulièrement impressionné par la vitesse avec laquelle ils ont émergé et essaimé. Voyez le PROTO204. En lançant le concept, dès mon arrivée à la direction du développement économique, en 2012, j’étais loin d’imaginer qu’il « prendrait » aussi vite. Après six mois d’existence, il avait déjà accueilli des dizaines d’événements, ayant drainé plus d’un millier de personnes et pas seulement du Plateau de Saclay. Des Parisiens ont pris le pli d’y venir.

- Comment l’idée d’un tel lieu vous est-elle venue ?

Lors de mes séjours au MIT ou à Stanford, j’ai été frappé par le nombre de coffee shops. Entre autres exemples, je pense à « Au Bon Pain », à Kendall Square : ouvert de 7 h à 20 h, il est toujours plein d’étudiants et de startuppers, qui y viennent par groupes de trois-quatre pour échanger autour d’un projet. Tout est fait pour inciter à des échanges productifs : outre des tables, on y dispose de café à volonté et de connexion wifi. Or, comme vous le savez, il n’y a rien d’équivalent sur le Plateau de Saclay. D’où l’idée de créer un lieu qui permette à des porteurs de projet de se poser, d’en rencontrer d’autres pour échanger autour de leurs idées et, pourquoi pas, de travailler ensemble.

- Reste que Paris-Saclay est confronté à des problématiques de transport et d’accessibilité…

Le fait est. Mais ces problématiques concernent davantage la circulation à l’intérieur de l’OIN (Opération d’Intérêt National). Le territoire est beaucoup plus connecté à Paris qu’on veut bien le dire. Gardons aussi à l’esprit que l’enjeu est de réaliser un campus intermédiaire entre le campus proprement urbain et le campus hors la ville comme il en existe beaucoup en France. Pour avoir fait mes études à Nancy, je vois bien les avantages d’un campus urbain, en plein centre-ville. Mais j’en vois aussi les inconvénients : les étudiants rentrent plus facilement chez eux et prennent donc moins de temps à échanger autour d’un projet commun. La fac devient au final un lieu impersonnel.
Pour en revenir à Paris-Saclay, sachons aussi mettre à profit les possibilités offertes par le numérique, ne serait-ce que pour favoriser les visioconférences entre les différents établissements de recherche et d’enseignement supérieur sans oublier les lieux innovants que nous évoquions tout à l’heure. Cela permettrait de limiter les déplacements au strict nécessaire. Il est temps de se dire qu’internet ne permet pas seulement de travailler avec des personnes situées à l’autre bout de la planète ! Les échanges sont d’autant plus grande qualité que les personnes se rencontrent par ailleurs.

- Un mot sur l’entrepreneuriat innovant…

Paris-Saclay s’impose comme un lieu propice en la matière. Plusieurs formations entrepreneuriales ont vu le jour au sein de grandes écoles du Plateau. Le Pôle Entrepreneuriat Innovation Paris Saclay (PEIPS) assure une coordination des initiatives. Des concours sont régulièrement organisés, qui contribuent aussi à promouvoir cet entrepreneuriat. Mais comment apprécier la dynamique ? Selon moi, le risque serait de se focaliser sur des indicateurs comme le nombre de participants aux concours, d’élèves suivant les formations ou de créations de start-up. Je sais bien que les politiques publiques se conçoivent difficilement sans indicateurs. Il ne faudrait pas pour autant suspendre les moyens à des obligations de résultats. Comme disait ma grand-mère, « on ne peut pas descendre du vélo pour se regarder pédaler ».
A partir du moment où les pionniers arrivent à se réaliser, à monter leur première boite, l’essentiel est atteint, qu’ils échouent ou pas, car l’échec n’est pas en soi rédhibitoire. On apprend beaucoup de ses erreurs, disent les Américains. C’est vrai. Ce sont ces pionniers qui conditionnent l’existence d’une dynamique de cluster. C’est eux qui agrégeront de nouveaux porteurs de projets qui à leur tour en attireront d’autres. Ce n’est qu’ensuite que les institutions peuvent se mobiliser pour encourager cette dynamique. Je crois davantage à la force organique d’un projet comme celui qui nous mobilise à Paris-Saclay qu’à l’efficacité de logiques purement institutionnelles, a fortiori quand elle procèdent selon une logique top down.

- Si vous deviez caractériser ce territoire ?

On met souvent en avant la superficie exceptionnelle de l’OIN Paris-Saclay pour douter de sa réussite. En réalité, ce territoire s’organise autour de plusieurs clusters – nous en avons identifié jusqu’à cinq correspondant à autant de filières stratégiques – la Santé, les TIC, les mobilités, l’Energie et la Défense. Je ferai donc mienne cette image de l’archipel promue par Pierre Veltz. Si maintenant, je devais filer la métaphore, je dirais que l’enjeu est d’en renforcer la barrière de corail. Ce qui suppose d’enrichir le biotope en phytoplanctons et en microalgues. Dit autrement, l’enjeu n’est pas de faire à la place des autres, mais de créer les conditions qui favorisent l’agrégation des initiatives, la fixation de nouveaux acteurs sur le territoire. Les leaders et pionniers que j’évoquais tout à l’heure ont justement cette vertu des phytoplanctons et des microalgues : ils fertilisent le territoire en attirant d’autres entrepreneurs.
A travers ces métaphores, c’est moins un modèle qu’une méthode que nous souhaitons mettre en avant : en permettant aux personnes de mener à bien leur projet, on en fera les meilleurs ambassadeurs du territoire, à même d’agréger autour d’eux d’autres innovateurs.

- On pourrait aussi filer la métaphore du jardinier dont l’une des vertus est de savoir relever ce qui pousse à son insu. C’est en tout cas votre vision organique du projet de Paris-Saclay qui me la suggère…

Oui, tout à fait. Filons encore cette métaphore en considérant que l‘avantage de prêter finement attention aux communautés créatives, d’aller à leur rencontre, c’est de limiter l’usage d’intrants… Les porteurs de projet innovant ont l’habitude de se débrouiller avec une économie de moyens. La difficulté est plutôt de faire sortir les institutions de leurs zones de confort. Toutes comprennent l’intérêt de mutualiser, mais peinent à le faire. Cela dit, je ne doute pas qu’elles y seront incitées sous la pression des nouvelles générations d’étudiants et d’élèves entrepreneurs. Déjà, de nombreux élèves de Polytechnique et de l’ENSTA ParisTech fréquentent le PROTO204.

- Vous êtes en contact avec des spécialistes américains des clusters et de l’innovation. Quel regard posent-ils sur Paris-Saclay ?

Un regard plus que favorable, si j’en juge par leurs réactions au cours des visites que je leur fais faire. Scott Kirsner du Boston Globe et Tim Rowe, le PDG et fondateur du Cambridge Innovation Center, en particulier, ont été enthousiastes. Ils apprécient manifestement ce mélange d’urbanité, de nature, de science et de technologie en y voyant un gage d’attractivité et donc de succès. De fait, l’innovation, ne l’oublions pas, est l’affaire d’individus un peu geek et bobos, qui accordent beaucoup d’importance à la qualité de leur cadre de vie : ils fuient les endroits congestionnés et pollués, apprécient de pouvoir faire du sport au milieu de la nature. Ils aiment certes être entourés d’autres gens qui leur ressemblent, mais pas que. La proximité avec un agriculteur peut aussi faire partie du charme de l’existence !
Dès son retour aux Etats-Unis, Scott Kirsner a mis en ligne un papier sur le site du Boston Globe. Le hasard a voulu que ce fût un 14 juillet. « Wait and See » expliquait-il en substance non sans être impressionné par l’état d’avancement de chantiers comme celui du futur Campus d’Edf. Depuis plus d’un an s’est écoulé. Nul doute qu’il faudra le faire revenir !

Légendes des photos : le PROTO204, aujourd’hui… (en illustration de cet article) ; … en chantier (en Une, sur le carrousel du site).

 

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