Un peu de poésie dans un monde d’ingénieurs

PV et les soeurs Clarisse - Paysage
Suite de notre rencontre avec Paul Vincent à travers un verbatim thématique, où il est question de sa vision de l’architecture, de projets antérieurs (le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou, la Citadelle d’Amiens, etc.), de ses rapports avec Renzo Piano ou encore de ses affinités avec l’ENS Cachan…

Pour accéder à la première partie de la rencontre avec Paul Vincent, cliquer ici.

Profession : développeur

« Si je devais caractériser mon rôle, je me qualifierais de développeur. Le mot manque peut-être d’élégance, mais il dit bien en quoi consiste mon travail : je développe les projets sur la base des principes définis par Renzo Piano, en m’entourant d’ingénieurs complices et amis (de chez AIA Nantes et Lyon, Sletec Lyon, RFR Paris) et de multiples autres compétences, y compris en agronomie ou en paysage, qui nous aideront à relever les défis. Parmi les experts ou consultants spéciaux avec lesquels nous avons l’habitude de travailler, j’ai envie de citer Olivier Caro (sur les usages, les espaces d’animation, la vie des rez-de-chaussée…) ; Bruno Parasote (sur les problématiques de l’habitat : écologue, il est spécialiste de l’auto-construction et de l’habitat coopératif) ou encore Claude Guinaudeau (sur les questions horticoles, son domaine de spécialité). Autant de professionnels, qui savent cultiver le sens de la convivialité.

Après avoir filé la métaphore du jardin, j’utiliserai celle de la cuisine : il s’agit d’utiliser les bons ingrédients et de les touiller en travaillant avec rigueur, fermeté et poésie. Car ni la rigueur et la fermeté n’empêchent la poésie sinon un juste équilibre entre le formalisme des mathématiques et de la modélisation, d’une part, et la part de subjectivité de tout un chacun avec une bonne dose de respect mutuel. »

Une architecture tournée vers l’innovation

« Chacun de nos projets s’organise autour d’une dizaine de points clés posés préalablement par Renzo. Ensuite, et c’est une autre de nos marques de fabrique, nous travaillons étroitement avec des industriels pour relever les défis techniques qui se présentent, en créant des produits innovants, qui sont des occasions uniques de faire avancer les technologies et de créer des emplois, en particulier sur tout de qui touche les économies d’énergie et la protection de l’environnement. Ces innovations donnent lieu à des dépôts de brevet. C’est le cas par exemple du “ diabolo ”, un sol auto-drainant combinant céramique et pelouse, que j’ai inventé et breveté dans le cadre de la Citadelle d’Amiens avec l’industriel Terreal (il sera utilisé aussi pour les sols du jardin de l’ENS Cachan, conçu par Pascal Cribier). »

Une réalisation pionnière : le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou

« Cette logique d’innovation en partenariat avec des industriels avait été particulièrement poussée dans le cas du Centre culturel de Nouméa. Sa construction dans les années 90 représentait un vrai défi technique : il s’agissait de construire des cases en bois Iroko et en acier, de 16, 22 et 26 mètres de haut, exposées à des vents cycloniques. En principe, en architecture, les matériaux doivent avoir une certaine tolérance. Sauf en certaines circonstances, comme à Nouméa, précisément. Les cases sont construites sans aucune tolérance. A quoi se sont ajoutés d’autres défis :

- un défi environnemental : pour assurer un confort maximal, nous avons adopté avec l’aide du CSTB de Nantes une ventilation naturelle asservie plutôt qu’une climatisation classique, par ailleurs, consommatrice d’énergie. La solution était innovante pour l’époque et l’est encore, quinze ans après : elle a consisté à composer une double façade avec, à l’intérieur des cases, un anémomètre permettant de réguler parfaitement la vitesse de l’air pour un confort optimal. Cette innovation est très utile pour certains espaces « hybrides » de la Citadelle d’Amiens et elle le sera aussi pour la gŕande rue intérieure de l’ENS à Paris-Saclay. Depuis, nous nous employons à rendre tous nos projets aussi vertueux que possible. C’est en somme la leçon de Nouméa !

- enfin, un défi d’ordre culturel et politique : le projet devait être développé en étroite relation avec nos amis Kanaks. Un défi qui était au demeurant le gage d’une approche tout sauf néo-coloniale. »

A propos des coûts

« Précisons encore que ce projet a été mené dans le respect des délais et des coûts. J’insiste sur ce point car il faut arrêter de laisser croire qu’ils ont vocation à être systématiquement dépassés. Si les maîtres d’ouvrage sont rigoureux, ce ne devrait pas être le cas. Eux comme les architectes devraient s’inspirer d’une méthode qui a fait ses preuves dans l’industrie, à savoir l’analyse de la valeur. Prenez ce stylo. La coût du moindre élément qui entre dans sa composition et des processus de fabrication, voire de recyclage, a été évalué. Pourquoi ne pas faire de même pour un bâtiment ? Certes, il s’agit bien plus que d’un simple stylo, mais la méthode a aussi fait ses preuves pour la construction d’avions ou de voitures. Malheureusement, les architectes rechignent souvent à se prêter à cette analyse. Pourtant, elle est propice à l’innovation, car elle incite à trouver des solutions alternatives, pour rester dans la limite du budget. Une pièce moulée se révèle-t-elle trop chère ? Qu’à cela ne tienne, nous chercherons une autre solution, mécano-soudée, en mettant à profit les compétences ou des bureaux d’études ou des industriels. Mais attention, la rigueur doit alors se retrouver dans tous les compartiments de l’acte de construire, du début jusqu’à la fin et avec le soutien de tous les acteurs du projet. »

Une première expérience du monde universitaire : la Citadelle d’Amiens

« Remporté en mars 2011, ce projet présente une originalité : il consiste à aménager un parc public dans une enceinte universitaire ou l’inverse, le tout dans une ancienne citadelle. Un site fabuleux s’il en est, encore brut et en plein centre ville.

Restait à savoir comment créer des liens entre l’université et la population ou, pour le dire autrement, créer un campus réellement urbain. C’est la question que nous nous sommes spontanément posée. D’autant que le programme évoquait les enjeux d’une réelle mixité d’usages. Nous y avons été sensibles, en poussant aussi loin que possible cette logique non sans du même coup illustrer un autre de nos rôles, à savoir celui d’amplifier le potentiel d’un programme, sans le dénaturer. En l’occurrence, nous avons expérimenté des solutions visant à inciter les parties prenantes à mutualiser davantage les espaces, pour en faire un vrai campus urbain et, au-delà, un levier de développement touristique. Innover, expérimenter, n’empêche pas de respecter le programme initial à la lettre. Les idées nouvelles que nous avons introduites dans ce campus urbain pour, notamment, favoriser la mutualisation ne sont qu’un bonus. Nous avons enrichi le programme initial, principalement au regard de son impact social et humain, avec cette préoccupation de faciliter l’appropriation par les habitants. Et la possibilité pour l’université de louer une partie de ses espaces le week-end et pendant les vacances. En somme, une contribution à l’optimisation de la dépense publique.

Tout aussi passionnant soit-il, ce projet ne nous a pas épargné les difficultés. Le terrain est particulièrement difficile : à chaque fois que l’on y creuse, nous nous retrouvons face à une couche d’histoire… Sans compter l’obligation de préserver la biodiversité sinon des espèces protégées, en l’occurrence deux espèces de chauves-souris, qui ont été classées dans cette catégorie. Nous avons dû trouver des solutions pour les y maintenir et les rendre heureuses. Une véritable performance ! »

Mu-tu-a-li-ser !

« En encourageant la mutualisation des espaces universitaires, mais aussi commerciaux et d’animation culturelle, nous avons été amenés à encourager les parties prenantes à imaginer un autre modèle économique. Non sans difficulté. Si les maîtres d’ouvrage y sont a priori intéressés, c’est d’abord dans l’optique d’optimiser leurs budgets respectifs. Il n’est pas simple de les amener à sortir de leur raisonnement et de leurs routines, pour mutualiser davantage, a fortiori dans le contexte actuel où priment davantage des objectifs sécuritaires…

Je n’en reste pas moins convaincu que la capacité de l’université à valoriser ses différents espaces à des fins professionnelles ou commerciales, est une solution d’avenir. Elle permet de sortir de la logique de “ citadelle ”, d’ouvrir l’université sur son environnement, de partager et créer des liens avec tous les habitants. »

… et ou-ver-ture !

« S’ouvrir aux autres, accepter les différences : ce sont des thèmes chers à Renzo et dans lesquels je me retrouve pleinement. C’est en ce sens que l’architecte se doit d’être humaniste, en montrant, par exemple, que les problèmes de sécurité qu’on invoque pour justifier la fermeture, ont leur solution et ne sauraient être un prétexte pour ne rien faire. Ce devrait être au contraire un motif de faire preuve d’imagination. Par exemple, quoi de mieux pour sécuriser un lieu que d’en assurer l’animation de jour comme de nuit, en partageant des espaces d’animation ou commerciaux ?

L’ouverture, je l’entends aussi au plan social. Si nous voulons que les parents se projettent dans l’avenir de leurs enfants, il importe que l’université comme les grandes écoles restent ouvertes aux jeunes venant de milieux modestes. Un sujet auquel je suis d’autant plus sensible que j’habite la banlieue : je peux y mesurer le sentiment de relégation et donc de frustration que peuvent éprouver des jeunes. La vraie mixité est là : dans la capacité des lieux à accueillir avec leur famille des personnes de milieux et d’horizons différents.

Comment créer un lieu ouvert à partir d’une citadelle ? me demanderez-vous. La contradiction n’est pas aussi grande que cela, dans la mesure où celle d’Amiens est déjà en partie ouverte : il y a plusieurs années, elle a été percée pour permettre le passage d’un boulevard (moyennant la démolition de deux bastions). Indéniablement, il s’est agi d’une erreur d’aménagement urbain, mais qui s’est révélée une chance pour nous, car elle a prédisposé à l’ouverture de ce campus très spécial sur la ville. »

Du bon usage du benchmarking

« Je ne récuse pas le benchmarking, au contraire ! Il me semble d’ailleurs que nous autres Français avons tendance à élaborer des projets ou des politiques publiques, sans toujours prendre la peine de voir ce qui se fait à l’étranger ou même ailleurs, en France. J’ignore si c’est un travers proprement Français, mais je constate un vrai manque de curiosité chez nombre de mes concitoyens.

Toujours est-il que, pour notre part, à chaque fois que nous commençons un projet, nous prenons le temps de rechercher toutes sortes de références végétales, animales, paysagères, morphologiques et évidemment architecturales. L’agence est aidée en cela par la diversité de ses effectifs qui comptent une quinzaine de nationalités. Ensuite, il faut être capable au cours du développement du projet de prendre en compte la culture de ses interlocuteurs, en plus des spécificités du contexte. »

L’ENS, une seconde excursion dans le monde académique

« Nous avons donc vécu ce concours comme une grande chance. Renzo est très attaché aux enjeux éducatifs, à la formation. Pour autant, nous ne connaissions pas spécialement cette école. C’est en nous penchant sur le programme, que nous nous sommes aperçus qu’elle avait de fortes affinités avec la philosophie de notre agence : comme nous, elle s’emploie en somme à associer la tête et les jambes, la culture scientifique et technique, d’une part, et l’apport des “ humanités ” sinon des sciences sociales, d’autre part. Nous-mêmes pratiquons le mélange des genres : nous utilisons l’informatique tout en continuant à faire des maquettes en bois et à dessiner à la main.

A titre plus personnel, je me suis découvert des liens avec cette école. En visitant son campus, je suis tombé par hasard sur le bâtiment Pierre-Augustin Cournot, ancien mathématicien et philosophe de l’ENS Cachan. Il a d’autant plus retenu mon attention que Cournot est le nom de jeune fille de ma mère. Renseignement pris auprès d’elle, j’ai appris que c’était un oncle de son père qui lui-même était polytechnicien et nous donnait assez souvent des leçons de rigueur. »

Sa vision du campus urbain Paris-Saclay

« Cela étant dit, je m’interroge sur le quartier du Moulon [ où l'école doit prendre place ] dont la densité reste encore à préciser. Or, cela conditionne la qualité des espaces publics et des possibilités d’animation. Il ne suffit pas d’envisager un bel établissement, il faut encore savoir comment les étudiants pourront s’y rendre, y vivre et, de là, accéder à tous les services dont ils auront besoin, écouter de la musique.

Dès lors qu’il s’agit de faire un campus urbain, il faut se préoccuper de la mixité des usages et des besoins de la population qui le fréquentera, en prévoyant en conséquence la présence de lieux de restauration et de bien d’autres commerces, jusques et y compris un vendeur de journaux ou d’autres de ce genre, anodins en apparence, mais en apparence seulement, car c’est leur présence qui conditionne l’urbanité du lieu. Concrètement, cela passe par l’installation ou le maintien de commerces à loyers différenciés, d’acteurs sociaux et culturels. Depuis une dizaine d’années, on a commis l’erreur d’aligner les loyers des commerces sur les prix du marché. Or, une librairie ne peut à l’évidence supporter le même loyer qu’un vendeur de téléphones. C’est dire la nécessité de faire de vrais choix politiques. Il en va de la mixité des usages, mais aussi de la mixité générationnelle ou sociale, de la vitalité du tissu associatif (les associations participent de l’urbanité, mais toutes n’ont pas les moyens de disposer de locaux). Créer de l’urbanité, est quelque chose qui nous passionne. Arriverons-nous à apporter notre pierre à l’édifice ? C’est le vœu que nous faisons. »

Renzo et nous

« Beaucoup des valeurs qui nourrissent notre vision nous ont été transmises par Renzo. A dessein, je parle de “ transmission ”, quand bien même cela suggérerait une relation filiale entre lui et nous. De fait, nous sommes un peu ses enfants spirituels : nous avons fait nôtre l’esprit de cette agence tout en y apportant des touches personnelles. La plupart des architectes qui y travaillent sont recrutés au sortir de l’école. Ils sont formés à parler aussi bien le langage des mathématiques que de la philosophie, à solliciter aussi bien leur tête que leurs mains. »

Crédit : Renzo Piano Building Workshop. Légendes : visite du chantier du couvent des sœurs Clarisse (en illustration de l’article) ; une vue du projet de l’ENS Cachan (en Une, grand format) ; façade double peau (en Une, petit format).

 

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