Un Labex pour une discipline sans frontières : l’informatique. Rencontre avec Christine Paulin-Mohring

Christine Paulin-Mohring
Christine Paulin-Mohring
Suite de notre série sur les Labex, avec cette fois DigiWorlds*, dédié à l’informatique. En charge de son pilotage, Christine Paulin-Mohring nous en rappelle la genèse et les ambitions.

* Attention, labellisé par l’ANR sous le nom de DigiWorlds, ce Labex a dû, pour des raisons de conflit avec une marque déposée, être rebaptisé. Depuis septembre 2012, il se dénomme DigiCosme.

- Le Labex DigiWorlds ne part pas de rien…

En effet, il s’inscrit dans la suite d’un processus ancien qui débute avec l’installation de l’Inria, sur le Plateau en 2002. Pour mémoire, cette implantation avait répondu au besoin d’extension de cette institution dédiée à la recherche en informatique appliquée. Trois lieux avaient été identifiés : Lille, Bordeaux et Saclay. L’Inria disposait déjà d’un site en Ile-de-France, à Rocquencourt. La stratégie de Bernard Larrouturou, le directeur de l’époque, était cependant de se rapprocher de l’Ecole Polytechnique et de l’Université Paris-Sud, là où sont les étudiants. De-là le choix de Saclay.

Comme d’autres, il faisait le constat suivant  : dans le système français d’enseignement supérieur, les grandes écoles, hormis les ENS, incitent peu leurs élèves à faire des thèses. Les étudiants qui entrent dans des écoles d’ingénieur avec un bon niveau en math, sont appelés à devenir des ingénieurs. Une alternative existe pourtant : devenir chercheur à partir d’une thèse. Mais rien ne les y encourage : pendant trois ans, ils seront payés nettement moins que ce qu’ils pourraient gagner en intégrant une entreprise à la sortie de leur école.

A Paris-Saclay, nous sommes beaucoup à vouloir remédier à cette situation. Naturellement, il ne s’agit pas d’amener tous les étudiants à faire une thèse et devenir chercheurs, mais au moins leur permettre un choix. Le contexte est favorable à cette évolution : les entreprises françaises se mondialisant, elles prennent la mesure de l’intérêt des thèses dans d’autres pays.

Les grandes écoles ont elles aussi pris conscience de la nécessité de parfaire leur formation. Seulement, étant de petite taille, elles ont du mal à construire des laboratoires performant, seules. D’où l’intérêt du rapprochement avec l’université.

- Qu’en est-il de l’informatique  ?

Depuis les années 2000, différentes évolutions ont contribué à mieux structurer sur le Plateau la recherche et la formation en informatique.

Une experte du multi-institutionnel

Après des études à l’EN de jeunes filles (entrée en 82), elle soutient une thèse en 89 en partenariat avec l’Inria et l’ENS, officiellement de Paris VII. « J’ai toujours été dans le multi-institutionnel ! ». De fait, chargée de recherche au CNRS, puis professeur en informatique à l’Université Paris-Sud en 1997, elle participe aux premiers projets communs entre laboratoires. Avec son ex-directeur de thèse, elle monte la première équipe commune entre l’Inria et un laboratoire CNRS à l'ENS Lyon.

L’arrivée de l’Inria a marqué un premier tournant en favorisant des coopérations entre l’Ecole Centrale, l’X, l’ENS Cachan et l’Université Paris-Sud, à travers des projets communs et des équipes mixtes. Il en a résulté le Pôle Commun de Recherche en Informatique (PCRI). Ces projets Inria ont pour particularité de s’inscrire dans la durée. Les chercheurs se fréquentent régulièrement, travaillent ensemble, en mettant à profit la proximité de leurs locaux respectifs, sur des durées un peu longue (une dizaine d’années en moyenne). Il y a eu ensuite l’étape Digiteo avec une extension des collaborations à d’autres partenaires, comme le CEA List. Les chercheurs ont par ailleurs pris l’habitude de travailler sur des sujets transversaux pour des projets type ANR. Mais il s’agit de projets courts et partiels. Le Labex devrait permettre de renforcer la structuration de l’informatique. Il regroupe 300 chercheurs et autant de doctorants, répartis sur les sites des 11 établissements : CEA, CNRS, l’Ecole Polytechnique, Supélec, Inria et Université Paris-Sud, l’Ecole Centrale Paris, l’ENS de Cachan, l’ENSTA, ParisTech, l’Institut Mines-Télécom, enfin, l’Université de Versailles St Quentin.

- En principe un Labex se doit d’être un pluridisciplinaire, or vous avez fait le choix de privilégier l’informatique…

C’est vrai : l’interdisciplinarité était un des critères, mais manifestement pas le plus décisif, comme en témoigne notre sélection. En faisant le choix d’un Labex disciplinaire, nous ne renonçons pas à l’interdisciplinarité. Dans le cadre de l’Idex, des équipes pourront poursuivre des recherches transversales avec des biologistes, des physiciens, etc. Nous avons déjà des relations intéressantes avec des labos de physique pour observer les systèmes de calcul comme un système physique.

Mais, à la différence d’autres disciplines, comme la physique ou les mathématiques, l’informatique est encore une discipline relativement jeune qui a du mal à trouver sa place. Elle est présente dans tant de disciplines qu’elle n’est pas encore parfaitement reconnue en tant que telle. Elle tend à être considérée comme une science, mais au service des autres sciences. Les informaticiens sont le plus souvent tirés vers les interfaces, sans pouvoir faire reconnaître un noyau scientifique spécifique. Nous assistons à une explosion de la société de l’information, c’est une évidence, mais si on peutveut en tirer les conséquencesbénéfices, il faut une réflexion de fond et de susciteré des modèles nouveaux. Avec ce Labex, nous avons donc voulu défendre le cœur de la science de l’information.

Il ne s’agit pas de couvrir toutes les problématiques relatives à l’informatique, mais de travailler sur des axes fondamentaux : la programmation, les données et les communications, soit le cœur de l’informatique. Pour chacun de ces axes, on a cherché à identifier des défis. A l’heure actuelle, le principal défi concerne les données : de plus en plus volumineuses et hétérogènes, distribuées. On est passé du temps des calculateurs autonomes à un système décentralisé. Les modèles changent, les algorithmes s’en trouvent modifiés.

- Ce retour au cœur implique-t-il de se retrouver entre informaticiens  ? Ou solliciterez-vous d’autres compétences  ?

De fait, nous nous retrouvons essentiellement entre informaticiens, autour de projets resserrés car c’est le gage d’une meilleure implication des chercheurs. Du point de vue universitaire, les aspects informatiques et réseaux ne relèvent pas des mêmes sections, ni des mêmes laboratoires. Le Labex a pour vertu de renforcer les synergies à l’intérieur de l’informatique. Cependant, nous comptons mobiliser les compétences d’autres disciplines. Les systèmes informatiques ont tant gagné en gigantisme que les techniques d’observation et de modélisation se rapprochent de la physique. Les collaborations avec des physiciens s’imposent donc. Nous souhaitons aussi développer des liens avec les sciences sociales et humaines.

- Se centrer sur le cœur de l’informatique  : est-ce à dire que vous privilégierez une recherche plus fondamentale qu’appliquée  ?

Je ne ferai pas ce distinguo. Le chemin entre recherche fondamentale et recherche appliquée est très court en informatique, à la différence d’autres disciplines (physique, mathématiques,…). Les problèmes que nous abordons sont liés aux applications. Si nous n’avons pas retenu l’imagerie médicale alors qu’elle mobilise l’informatique, nous avons retenu les problèmes de certification et de corrections qui vont des capteurs jusqu’aux modèles les plus élaborés. Toutes les thématiques que nous avons développées sont en lien direct avec les applications.

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