Un Labex pour une discipline sans frontières : l’informatique. Rencontre avec Christine Paulin-Mohring (2)

Christine Paulin-Mohring
Suite de notre série sur les Labex, avec cette fois DigiWorlds, dédié à l’informatique. Après en avoir rappelé la genèse et ses ambitions, Christine Paulin-Mohring, en charge de son pilotage, aborde les enjeux relatifs à la formation et à la recherche doctorale.

Pour accéder à la première partie, cliquez-ci.

- Le Labex comporte aussi un important volet formation…

Nous sommes nombreux à penser qu’il est temps de consolider l’enseignement de l’informatique. Force est de constater la forte disparité actuelle. Alors qu’il existe des enseignements communs en physique ou en mathématique élaborés dans le secondaire et en classe préparatoires, en informatique, chaque université est libre de faire’élaborer le programme een informatique qu’elle souhaite. La majorité des scientifiques qui arrivent à Bac + 2 n’ont pas eu le moindre cours ensur les fondements de l’informatique. La situation n’est pas plus enviable dans les classes prépa, où l’informatique occupe encore une place marginale, et dans les écoles d’ingénieur, où elle est fondue dans d’autres enseignements, selon l’importance de l’équipe d’enseignants dans ce domaine. Alors qu’ils seront pour la plupart impliqués dans des projets d’informatique, la plupart des futurs ingénieurs n’auront reçu qu’un enseignement partiel.

L’enseignement supérieur n’est pas le seul concerné. Aucun n’enseignement d’informatique n’est proposé en collège et lycée. Comment, dans ces conditions, susciter des vocations  ? Pourtant l’informatique assure des débouchés  : nos thésards trouvent sans problème un emploi, dans l’industrie ou ailleurs.

Cette situation ne peut que pénaliser l’informatique, par rapport aux mathématiques et à la physique qui disposent d’un programme, certes anciens, mais qui a le mériteé d’exister. Pourtant, si notre discipline est relativement récente, au fil des années, nous sommes quand même parvenus à accumuler des connaissances et des enseignements en termes d’algorithmes, de données, de fonctionnement des ordinateurs… Nous disposons d’un volant de connaissances à transmettre. En l’absence d’un enseignement commun, les étudiants vont apprendre sur le tas. Ils en sont réduits à trouver sur le web des solutions. Une réalité qui n’est pas à la mesure de la révolution que constitue l’informatique.

Le sujet n’est certes pas nouveau. Nous en parlons depuis longtemps, entre collègues. Nous aimerions profiter de la constitution de l’Idex Paris Saclay, pour nous mettre enfin autour d’une table et définir ensemble un programme, quitte à ce que chacun l’adapte suivant ses besoins et contraintes.

- Quelle est l’état de votre réflexion sur l’intérêt de promouvoir des dispositifs de popularisation de l’informatique, sur le modèle de ce que font ici les physiciens, ou de ce qui est fait dans le cadre d’artsciencefactory  ?

Effectivement, on a besoin de donner le goût de l’informatique. Notre discipline a déjà en elle-même une dimension ludique : elle vise à résoudre des problèmes. Comment exploiter une capacité de calcul de ma machine pour élaborer ma solution ? Une question qu’on pourrait soumettre à de jeunes élèves. Je pense d’ailleurs à cet ouvrage canadien sur la manière d’enseigner l’informatique sans ordinateur dans l’enseignement primaire (cliquez ici pour la référence)…

- En quoi le territoire de Saclay pourrait-il permettre de remédier à cette situation  ?

Pour les étudiants, la proximité géographique est essentielle. On ne parviendra pas à partager un cours s’il leur faut parcourir de longues distances. Les chercheurs savent travailler à distance, même si c’est toujours mieux de se retrouver à la cafet’. En revanche, faire des cours à distance, c’est moins évident.

Au-delà de la proximité, il y a la nécessité de valoriser la mixité entre les étudiants de l’université et ceux des grandes écoles afin d’éviter de les enfermer dans des moules et d’aggraver les disparités. Concrètement, cela passe par des formations communes ou des possibilités de passage de l’université vers les grandes écoles et vice versa. La plupart de nos étudiants universitaires rêvent d’entrer dans une école d’ingénieurs. De grandes écoles en recrutent désormais. Inversement, il nous faut faire revenir les diplômés de grandes écoles vers la recherche universitaire.

La différence est encore trop caricaturale entre les étudiants de l’université et ceux des grandes écoles. Nous avons une responsabilité à cet égard. Nous avons envie de tirer les étudiants vers le haut. Une offre de formations et d’enseignements qui assurent une possibilité d’intégrer une grande école, ne peut être qu’une source d’attractivité supplémentaire pour l’Université.

Avant de diriger l’école doctorale, j’ai été responsable de las licences et maîtrises en informatique de l’Université Paris-Sud. J’ai pu constater que le rêve de nos étudiants en licence et maîtrise était de candidater auprès d’une grande école. Cela nous faisait mal au cœur de voir les meilleurs nous quitter avant la thèse. Mais maintenant, s’ils s’en vont dans les grandes écoles du Plateau, on aura toujours moyen d’entretenir la possibilité de les faire revenir vers l’université pour une thèse sinon dans les labos de l’Université. Nos meilleurs étudiants resteront dans le périmètre. Tout le monde sera gagnant.

A l’heure actuelle, de grandes écoles conduisent de plus en plus de leurs élèves vers des thèses, mais très peu dans leur propre laboratoire. Elles les forment si bien qu’ils partent la faire à l’étranger. Finalement, elles en attirent d’autres. Cette mobilité n’est pas un mal en soi. Au contraire, c’est plutôt sain pour les étudiants de bouger et de découvrir d’autres horizons. Mais à terme, on pourrait leur offrir des perspectives de mobilité au sein de l’Idex Paris Saclay.

- Où en êtes-vous  avec le Labex ?

Le Labex a été labellisé début mars. Un colloque est prévu en août pour son lancement opérationnel.

- Digeteo, Labex… Que répondez vous à ceux qui considère que l’on s’y perd entre ces différents labels…  ?

En tant que RTRA, Digiteo n’a pas vocation à perdurer. A terme, il doit se fondre dans ce qui sera un département d’informatique de Paris-Saclay, en tant que réseau, avec pour rôle d’animer la communauté de recherche en informatique. Le Labex, je le conçois comme un projet structurant au sein de ce département, qui nous aidera à amorcer ce travail de constitution d’une discipline à part entière.

Je précise que notre Labex sera terminé (fin 2019) lorsque toutes les équipes seront réunies dans la même université. Il nous aura finalement aidé à anticiper cette arrivée en servant de catalyseur à une nouvelle structuration des laboratoires. Nous sommes plusieurs équipes à avoir des intérêts communs, mais en étant répartis dans plusieurs endroits (Cachan, X, université…). Quand on sera réuni physiquement au même endroit, il suffira de faciliter la mobilité des équipes, d’un labo à l’autre. En bref, l’enjeu est de créer une sorte de Schengen des sciences, en permettant aux chercheurs et aux enseignants de traverser les frontières administratives des établissements en simplifiant les procédures. Ce n’est pas simple, mais j’y crois. Dans cette perspective, on peut faire l’économie d’une fusion des laboratoires.

- Et l’Idex, qu’en attendez-vous  ?

En tant que personnel de l’Université Paris-Sud, il est actuellement exclu que je rejoigne le laboratoire d’une grande école, comme l’Ecole Polytechnique, par exemple. Maintenant, avec la construction de l’Université Paris-Saclay, l’établissement qui m’embauche pourra trouver un intérêt à me laisser mener ma recherche dans le laboratoire le mieux adapté.

Même chose pour l’enseignement. On devrait pourvoir intervenir dans d’autres établissements que le sien. A l’heure actuelle, si un enseignant veut faire un enseignement ailleurs, même de quelques heures, cela suppose une convention signée par le département, l’UFR et le président ! On perd un temps précieux au détriment de la recherche. L’Idex devrait faciliter les choses. En attendant, le Labex devrait aider à la conception d’un enseignement commun, charge à chacun de le défendre auprès de son établissement. Des formations co-créditées entre plusieurs établissements existent déjà.

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