Un incubateur pour l’innovation soft tech. Rencontre avec Emilie Alliot

Les « Hungry birds », la dernière promotion de l'Incubateur HEC
HEC
L’incubateur HEC est l’une des composantes du Centre d’entrepreneuriat de la grande école de commerce de Jouy-en-Josas. Sa vocation : apporter un accompagnement stratégique à des porteurs de projet de services soft tech. Rencontre avec sa jeune responsable, qui illustre à sa manière les voies multiples qui peuvent mener à l’entrepreneuriat.

On peut avoir consacré son cursus de formation à des études littéraires et entretenir une vocation d’entrepreneur. Et même accompagner des porteurs de projet de startup à fort potentiel. C’est en tout cas la démonstration qu’apporte Emilie Alliot, la nouvelle responsable d’un incubateur et non des moindres puisqu’il s’agit du très sélectif incubateur HEC dédié à l’accompagnement de projets soft tech.

Un bref retour sur le parcours on ne peut plus original d’Emilie s’impose…

Nous sommes en 2005. Emilie poursuit à la Sorbonne une maîtrise d’histoire contemporaine, sur un sujet pas si éloigné des enjeux économiques, puisqu’il s’agit de « la représentation des intérêts américains en Europe depuis les années 80 ». Autrement dit, des pratiques de lobbying. « Je montrais comment les Américains ont importé leurs méthodes à Bruxelles à partir de cette période. » Des méthodes qui continuent, observe Emilie, à imprégner les pratiques actuelles, moyennant quelques adaptations au contexte européen.

Des jardins secrets

Au terme de cette maîtrise, elle poursuit l’année suivante avec un Master spécialisé en lobbying européen à Sciences Po Grenoble. Ce diplôme en poche, elle s’oriente vers le secteur bancaire. « Mais très vite, je me suis aperçue que je n’étais pas faite pour cet univers. » De fait, rien de commun avec les jardins secrets qu’elle cultive par ailleurs. Des jardins au sens figuré comme au sens propre. Car Emilie a une autre passion entretenue depuis l’enfance : le jardinage ! « Toute petite, j’ai mis les mains dans la terre ! ». Au-delà du jardinage, elle s’intéresse au paysagisme, au point d’avoir songé reprendre ses études à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles (ENSPV) pour en faire son métier. Ou encore d’avoir survolé en avion le parc de Versailles pour mieux contempler la géométrie de l’œuvre de Le Nôtre. Car l’amour de la terre ne l’a pas empêchée de prendre les airs en apprenant à piloter !

Comment passe-t-on de cet univers à celui de l’incubation ? Le passage n’est pas évident. Emilie parviendra cependant à le négocier à la faveur de rencontres fortuites.

A commencer par celle d’une directrice de collection d’une maison de mode, qui, trois mois plus tôt, avait sauté le pas en créant sa propre société. En l’occurrence, un cabinet de chasse de têtes, qui se proposait d’identifier, pour le compte de grandes maisons, les compétences nécessaires dont elles pouvaient avoir besoin sur le plan de la création, des stylistes spécialistes des broderies, des couleurs, de la maille aux chefs de produit, en passant par les directeurs de collection, etc.

Une première expérience au milieu d’artistes

Nous sommes en 2007. Emilie commence par y faire un stage puis se prend très vite de passion pour ce travail et y restera finalement deux ans. Bien plus qu’un simple emploi, il s’agit d’une véritable expérience de création et de développement d’une entreprise. « Quoique simple salariée, j’y mettais mes tripes autant que l’aurait fait une associée ! »

Au bout de deux ans, Emilie décide cependant de voir d’autres horizons. « Pas simple de gérer des créatifs ! », lâche-t-elle dans un grand éclat de rire. Avant de quitter la toute jeune société, elle prend soin de rechercher la personne à même de lui succéder. C’est ainsi qu’elle fait connaissance avec des anciens du master HEC Entrepreneurs. Séduite par leur formation, elle candidate à son tour, et son profil de chasseur de têtes retient l’attention.

« Juste géniale », « top »… Emilie ne manque pas de superlatifs pour traduire le sentiment laissé par cette année à HEC Entrepreneurs. La « littéraire » s’est pourtant retrouvée au milieu de diplômés d’HEC, mais aussi de Polytechniciens et d’autres ingénieurs. Loin d’en avoir souffert, elle dit l’avoir vécu comme une source d’enrichissement. « Nous n’avions pas appris à penser de la même façon, la confrontation des points de vue, dans le cadre des projets d’équipe, était d’autant plus passionnante. »

La formation se veut de surcroît aussi pragmatique et concrète que possible. Organisée autour de quatre séminaires,  elle aborde les différentes problématiques de l’entrepreneuriat, de la création au développement en passant par la reprise et la transmission d’entreprise. Son projet personnel visera à créer un « business » autour du… paysagisme, sur le web. Quand on s’étonne de cette association entre deux univers a priori à des années lumières l’un de l’autre, elle s’étonne à son tour de notre réaction : « Jardiner ou concevoir un jardin sont des activités passionnantes, pourquoi n’en aurais-je pas fait mon business ?»

L’année comporte aussi la rédaction d’une thèse professionnelle. Son sujet portera sur les opportunités que le web peut représenter pour le marché du paysagisme en France. En guise de tuteur, elle sollicite Aude de Thuin, la grande prêtresse du Women’s Forum for The Economy and Society. Une autre rencontre marquante. Aude de Thuin se trouve être par ailleurs passionnée de… jardins et de paysage, au point d’avoir monté un salon sur l’art des jardins au début des années 90.

Pour tester ses hypothèses, Emilie fait son stage de fin d’études chez le pépiniériste Jacques Briant, qui pratique la vente à distance de plantes et de matériel de jardinage depuis les années 1960. Finalement, le projet en reste à l’état de… germe. « Je me suis aperçue que le business model auquel j’avais pensé n’était pas adapté à la clientèle que je ciblais.» Emilie ne renonce pas pour autant à créer sa « boîte ». Avec un frère féru d’informatique, elle participe à la conception d’un outil de présentation en 3D sur le net.

Jusqu’à ce qu’une offre d’emploi se présente à elle. Une offre du genre de celles qui ne se refusent pas : responsable de l’incubateur HEC. Ce dernier, créé en novembre 2007, avait déjà près de trois ans d’existence, quand elle le rejoint, en juin 2011. De tête, elle en donne les chiffres clés : 110 projets accompagnés depuis sa création ; en moyenne 70 candidats pour une vingtaine d’élus par promotion ; entre 1 000 et 5 900 € de frais de participation par projet, selon que les entrepreneurs sont étudiants, jeunes diplômés de la Grande Ecole (moins de trois ans) ou d’un MBA (moins d’un an), etc. Une somme qui peut paraître élevée, au moins pour l’étudiant, mais qui constitue un investissement intéressant pour une startup. « Le passage par l’incubateur HEC vaut labellisation et, à ce titre, il peut notamment aider aux prises de contacts avec les investisseurs. » Pour autant, précise encore Emilie, aider à la levée des fonds n’est pas la finalité de l’incubateur. « Beaucoup de sociétés parviennent à se développer sans avoir à se soumettre à cet exercice. »

Avec la même efficacité, Emilie pointe les spécificités de l’incubateur dans le paysage actuel. D’abord, il accueille des projets innovants (en termes de produit ou de business model), qui n’exigent pas des investissements considérables en R&D. Des projets « soft tech » donc, qui vont de services web à la société de prêt-à-porter en passant par la commercialisation de produits cosmétiques, etc. Pour autant, ces projets n’en sont pas moins à fort potentiel.

Ensuite, l’incubateur place sa valeur ajoutée dans l’accompagnement des porteurs de projets sur le plan stratégique. Nul cours de comptabilité ou de marketing donc. Chaque équipe est censée être au fait dans ces domaines, grâce à l’HEC présent en son sein (une des conditions d’admission).

Une autre caractéristique de l’incubateur réside dans cette volonté de faire évoluer l’accompagnement pour être au plus proche des besoins des incubés. C’est ainsi que, récemment, ont été mises en place des séances de créativité, de media training ou encore de team building… « L’incubateur est tout sauf une structure figée, il a vocation à s’ajuster en permanence. Quoi de plus naturel ? Nous passons notre temps à encourager les incubés à innover. C’est la moindre des choses que d’innover nous-mêmes en sachant ajuster notre accompagnement pour challenger au mieux nos projets. »

Organisé chaque année, le Forum de l’incubateur donne un aperçu de la diversité des projets comme de la parfaite maîtrise des principes du business plan. Reste une interrogation : ces projets concernent pour l’essentiel des niches. Le commun des mortels ne peut s’empêcher de se demander si autant de compétences ne seraient pas plus utiles à des projets d’intérêt général. « Une réflexion a été engagée à HEC, en vue de créer un accompagnement spécifique pour les projets à vocation sociale ». « Une initiative, précise encore Emilie, portée par le département à l’égalité des chances d’HEC ». La même n’en justifie pas moins l’intérêt de l’incubateur qu’elle anime en soulignant que les projets qu’il accueille sont à fort potentiel de développement. Autrement dit, créateur d’emplois.

Perspectives par rapport à l’écosystème

Et pour cultiver sa spécificité, Emilie n’en conçoit pas moins l’incubateur dans son écosystème : à travers le Centre d’entrepreneuriat, dont il est une composante, il s’emploie à créer de plus en plus de liens avec d’autres acteurs du Plateau de Saclay. Déjà des porteurs de projets ont noué des partenariats avec des laboratoires de recherche pour valoriser leurs actifs et, le cas échéant, aider à la levée de fonds.

Est-ce pour autant en jardinière qu’Emilie appréhende cet écosystème où l’on parle aussi de pollinisation, d’hybridation, de pépinière, etc. ? La question ne manque pas de la faire sourire. « En son sens premier, rappelle-t-elle, le mot incubateur réfère au monde agricole. Il désigne l’équipement destiné à mettre des poussins dans un environnement privilégié pour en assurer la croissance et en faire des poulets mâtures. » Naturellement, Emilie ne pousse pas l’analogie jusqu’à ranger ses propres incubés parmi les gallinacés. « La finalité n’est pas qu’ils se fassent dévorer, mais qu’ils volent de leurs propres ailes et haut ! »

Et la même de signaler une autre étymologie, d’ordre plus métaphysique cette fois : « Dans certains cultes, l’incubation désignait le fait d’aller dormir dans un temple pour recevoir de la divinité les réponses à ses questions. » « Certes, s’empresse-t-elle d’ajouter, non sans humour, nos incubés n’ont guère le temps de s’endormir ! Ils sont mis au  contact direct du marché avec tout ce que cela implique en termes de réactivité. Mais, encore une fois, l’incubateur se veut aussi être une phase transitoire, propice à une réflexion stratégique. » En guise de conseil, ils peuvent compter sur des tuteurs, recrutés parmi des enseignants d’HEC par ailleurs entrepreneurs. « Des gens qui ont de la bouteille ».

Parmi les autres ambitions pour l’incubateur, Emilie signale un accompagnement vers l’international. « Il importe que les projets intègrent le plus en amont possible cette dimension. » Elle développe aussi de l’incubation de reprise consistant « à accompagner des projets qui proposent une vraie re-construction stratégique, une vraie re-création du business model. »

Quand on lui fait remarquer qu’elle parle avec une réelle passion de son métier, sans tomber dans l’écueil du « tout communication », elle répond au quart de tour : « De belles sociétés sont passées par l’incubateur, comme Leetchi, Dealissime, Pneu Wyz, Ophta Point Vision, ou encore Crazy-Voyages, The Tops, Anima Athletica, Dermance et bien d’autres encore, écloses ou en passe de l’être. Leur réussite vaut tous les discours de communication ! »

Post-scriptum

Emilie nous informe que la prochaine promotion de l’incubateur démarrera fin octobre 2013, et que la deadline pour le dépôt des dossiers de candidature est fixée au 16 septembre 2013 à minuit ! Toutes les infos pour postuler sont accessibles en cliquant ici.

Pour une présentation plus complète de la dernière promotion en date (les « Hungry birds »), cliquer ici.

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