Un enjeu de recherche et de société : les nanosciences. Rencontre avec Serge Palacin

Suite de notre série sur les Labex avec Nanosaclay qui, comme son nom l’indique, est dédié au nanosciences. En quoi le Plateau de Saclay est-il un terreau favorable à leur développement ? Mais quels sont aussi les risques associés à ce domaine ? Eléments de réponse de Serge Palacin, directeur adjoint du Labex de Nanosaclay.

Nanosaclay est un des six premiers Labex du Plateau de Saclay. Où en êtes-vous un an après ?

D’après l’Agence Nationale de Recherche (ANR), notre Labex a officiellement démarré en avril 2011. En pratique, la première réunion du comité de pilotage s’est tenue début octobre. Les premières actions n’ont commencé à être financées qu’en 2012.

Cela étant dit, nous sommes dans une temporalité normale. Il est clair que le Labex n’allait pas démarrer le jour même de l’annonce des résultats de l’évaluation. Il a fallu du temps pour que le comité de pilotage et les différents bureaux se mettent en place, prendre en compte le montant effectivement attribué par le jury et donc réévaluer notre budget, lancer les premières actions et recruter les premiers chercheurs…

Quel est l’intérêt d’un Labex comparé aux autres appels d’offre de l’ANR ?

La vocation des Labex est de faire coopérer des établissements suffisamment proches les uns des autres pour fonctionner comme un vrai laboratoire. C’est particulièrement vrai de Nanosaclay puisque d’ici un an environ, 40% des effectifs du Labex seront réunis au même endroit, dans les bâtiments de NanoInnov-C2N. Il s’agit donc d’un mode de coopération a priori plus dynamique que celui des projets habituels, qui pousse à s’appuyer sur les compétences locales, qui sont très souvent excellentes. C’est une logique opposée à celle des projets européens, qui imposent des associations internationales pas toujours faciles à gérer…

En quoi le Labex est-il adapté aux recherches en nanosciences ?

Il a le mérite d’être inscrit dans la durée : 8 ans, c’est exceptionnellement long comparé aux autres projets financés par l’ANR. Deuxième aspect positif : il assure sa propre gouvernance (avec cependant une évaluation à mi-parcours). C’est un gage de souplesse particulièrement appréciable. Nous pourrons opérer des changements significatifs en fonction des découvertes acquises. Imaginons qu’on connaisse une avancée aussi importante que l’invention du microscope à effet tunnel dans les années 90 et qui, en permettant de voir à l’échelle de l’atome, a été d’ailleurs à l’origine de l’essor des nanosciences. On pourrait changer très vite l’orientation de nos recherches sans craindre une remise en cause des financements. Ce qui est un changement notable.

J’ajoute qu’à ses origines, le projet de Nanosaclay a été porté par un petit groupe de personnes qui constituent encore pour l’essentiel le comité de pilotage actuel. Ce qui est un gage de continuité. Moi-même, j’ai participé à la phase finale de la rédaction du projet.

Dans quelle mesure le Plateau est-il un territoire favorable à la réussite de votre Labex ?

L’Ile-de-France dans son ensemble est un territoire favorable aux nanosciences. D’après une étude réalisée en 2008 par le programme européen NanoChart sur la base des publications scientifiques, cette région s’impose comme le seul cluster européen de taille mondiale dans ce domaine.

Un Marseillais devenu Saclaysien

Chimiste de formation, Serge Palacin a grandi à Marseille avant de s’installer en région parisienne à l’âge de 20 ans. Depuis 1988, il habite à l’autre bout du Plateau de Saclay, à Saint-Quentin en Yvelines, mais travaille au Plateau depuis plus longtemps encore : il a été recruté au CEA en 1984 après y avoir fait sa thèse. C’est dire s’il connaît la problématique des transports ! « Travaillant au CEA, j’ai eu la chance de bénéficier du système de transport par cars. Mais les responsabilités managériales de plus en plus importantes sont allées de pair avec un allongement du temps de travail. Les horaires des transports en commun n’étaient plus adaptés. Je me suis donc organisé pour échapper aux embouteillages : j’arrive plus tôt et je repars plus tard ! » Naturellement, il suit de près les projets de transport (métro automatique et bus en site propre). Dans son intérêt mais aussi celui de ses collaborateurs les plus jeunes. « Tous n’ont pas les moyens de se rendre en voiture au CEA ou à l’Ecole polytechnique, deux sites assez peu desservis par les transports en commun.»

Le Plateau en constitue l’une des principales composantes, avec l’Université Paris-Sud, l’Ecole Polytechnique, le CEA, des écoles d’ingénieurs comme l’Institut d’Optique, ou encore Thalès particulièrement engagé y compris en matière de recherche fondamentale, sans oublier l’Université de Saint-Quentin. Il constitue un terreau particulièrement favorable, et une richesse qu’il convient d’exploiter au mieux.

En quoi…

Les établissements partenaires de Nanosaclay sont proches les uns des autres. Leurs chercheurs ont l’habitude de coopérer entre eux. On gagne donc en réactivité. J’ajoute qu’ici, sur le Plateau, on dispose de deux des plus grandes salles blanches en France, qui vont être réunies au sein du C2N. C’est un plus pour les laboratoires du Labex que d’être en contact direct avec les équipes de ces centrales de technologies.

Que dites-vous à ceux qui pourraient craindre que le Plateau ne polarise les recherches sur les nanosciences ?

D’abord, le Campus Paris-Saclay est bien assez vaste, et divers, pour se permettre une opération phare comme Nanosaclay sans pour autant mettre en péril ses nombreux autres domaines d’excellence. N’oublions pas que le plateau accueille plus d’une dizaine de labex, et est partenaire de près d’une trentaine ! Les nanos ne sont qu’un des domaines d’excellence du campus, qui aidera à coordonner les actions des équipes du plateau. D’autre part, il reste, heureusement, de nombreuses équipes « nano » d’excellent niveau en dehors du plateau. Le fonctionnement de NanoSaclay n’empêchera en aucun cas les collaborations hors plateau, de même qu’elle ne supprimera pas la concurrence qui est inhérente au processus de la recherche.

Certes, il y a eu une compétition pour obtenir le label, mais, passé cette étape, la logique des collaborations a repris le dessus. Moi-même, je continue à participer à une entité régionale : le C’Nano Ile-de-France, un centre de compétences en nanosciences, créé pour gérer les investissements de la région Ile-de-France dans ce domaine qu’elle a considéré comme étant d’intérêt majeur pour elle. Retenu lors d’une première vague de sélection, il a été reconduit pour quatre années supplémentaires. D’une certaine façon, il préfigurait le Labex, mais au plan régional. Des collaborations continuent à se monter entre lui et des partenaires de Nanosaclay. La recherche se poursuit à plusieurs échelles.

Comment appréhendez-vous les inquiétudes exprimées à l’égard des nanosciences ?

Il est évident que nous devons prendre en compte ces inquiétudes. On bénéficie pour cela de l’expérience de C’Nano Ile-de-France dont un des axes d’action – « nanosciences et société » – propose justement de promouvoir la réflexion, y compris sur les projets de recherche en nanotoxicologie, c’est-à-dire les risques éventuels pour l’homme d’une utilisation massive des nanotechnologies. Plusieurs des membres du comité de pilotage de Nanosaclay y ont participé ou y participent encore. C’est mon cas. Bien plus, il s’agit d’appréhender ce domaine relativement nouveau comme un cas d’école de ce que pourrait être un bon dialogue entre les scientifiques et la société. Il ne s’agirait pas de reproduire les malentendus qu’il a pu y avoir malheureusement pour les OGM ou lors du débat national organisé en 2009 autour des nanotechnologies. Le moins qu’on puisse dire est que ce débat n’a pas su réunir les conditions d’un vrai dialogue. Il était censé orienter les choix de l’Etat dans ce domaine, en fait, il les a gelés pendant plus d’un an ! Notre Labex apportera sa pierre à cette réflexion nécessaire.

Par définition, un cluster a aussi vocation à créer un continuum entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. En quoi est-ce un défi pour vos chercheurs ?

Je ne pense pas que ce soit réellement un défi pour les laboratoires de recherche engagés dans les nanosciences, dont l’un des moteurs est la microélectronique ou, plus généralement, le traitement de l’information. C’est en s’approchant de cette échelle « nano » que l’industrie microélectronique a mis en évidence un impératif de compréhension des phénomènes physiques particuliers observés à cette échelle. Les chercheurs qui ont investi les nanosciences ont donc une familiarité « naturelle » avec les applications technologiques. Le dépôt de brevet n’est pas un tabou. Même s’ils sont nombreux à être d’abord motivés par la recherche fondamentale, je crois qu’ils ont une capacité à entrevoir les applications possibles, et pas d’opposition de principe au passage de la recherche fondamentale à la recherche appliquée.

Et vous-même, pourquoi vous êtes-vous personnellement impliqué dans ce Labex ?

Je suis chercheur depuis plusieurs années. Au fil du temps, les responsabilités managériales ont pris le dessus. Mon travail est désormais de réunir les éléments pour que mes collègues travaillent dans les meilleures conditions possibles et produisent les plus beaux résultats. De par les financements dont il bénéficie – ne nous le cachons pas – un Labex était une opportunité à saisir.

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