Un écrin pour une école alternative… et viable. Rencontre avec Marie Gervais et Katherine Frégnac

ECRIiN2019Paysage
Depuis son lancement, il y a près de deux, ans, nous avons suivi avec intérêt le projet d’école alternative, porté par Marie Gervais (1re en partant de la droite, sur la photo) et d’autres bénévoles. En voici des nouvelles, à commencer par son changement de nom. Fini « L’Ecole - 1 école & 1 tiers-lieu », place désormais à ECRiIN. Six lettres en forme d’acronyme, qui disent bien l’ambition : s’inscrire dans une double logique intergénérationnelle et interdisciplinaire, adossée à de la recherche.

Comme elle a eu l’occasion de le faire depuis le début de l’aventure, Marie Gervais renoue contact avec nous pour donner des nouvelles de son projet d’école alternative : « L’Ecole – 1 école & 1 tiers-lieu ». Nous sommes d’autant plus impatient d’en avoir que, dans le précédent entretien qu’elle nous avait accordé, elle annonçait une ouverture à la rentrée 2019. En septembre dernier, nous y étions, sauf qu’il n’y eut toujours pas d’ouverture… Que s’était-il donc passé ? Quels sont les nouveaux obstacles qui se seraient présentés ? C’est ce que nous voulions savoir. Ce jour-là, le 7 octobre dernier, Marie est accompagnée de Katherine Frégnac (2e en partant sur la droite, sur la photo ci-dessus), qui a rejoint le projet en janvier de cette année.

Des compétences en management

Quelques mois auparavant, elle était encore Project manager au sein de l’Unité Neurosciences Intégratives & Computationnelles (unité de recherche du CNRS, aujourd’hui intégrée à l’Institut des Neurosciences Paris-Saclay, Neuro-PSI). A ce titre, elle a participé à la création de l’institut Européen des Neurosciences Théoriques (EITN) dans le cadre du Human Brain Project (HBP) – un projet scientifique d’envergure, qui vise à l’horizon 2024 « à comprendre le fonctionnement du cerveau humain pour une mise en application dans les domaines de la médecine liée au cerveau, l’informatique et les neurosciences ». Ni plus ni moins. Katherine était en charge de coordonner l’action des quelque 21 partenaires européens impliqués dans le programme. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises… Nous apprenons encore qu’au préalable, elle avait été monteuse son designer sonore pour les besoins de productions audiovisuelles ou cinématographiques, avec un statut d’intermittente du spectacle, et qu’en parallèle, elle faisait de l’intérim pour de l’assistance de direction. En ayant commencé, précise-t-elle, comme hôtesse d’accueil… Aussi différentes qu’elles fussent, ces activités n’en ont pas moins contribué à cultiver son sens du management : « Au fond, il s’agissait à chaque fois d’accompagner des projets de A à Z ». A ce moment précis, nous mesurons à quel point elle sera précieuse à la conduite de celui qui occupe Marie depuis près de deux ans.

oznorUn projet inscrit dans son écosystème

Les deux se sont rencontrées en décembre 2018, au PROTO204, à l’occasion d’une de ces réunions d’information que programmait régulièrement Marie pour présenter son projet auprès de parents potentiellement intéressés. Katherine était venue par curiosité et s’était laissé convaincre d’emblée de l’enjeu du projet. « La pédagogie que propose l’Education nationale a certainement fait ses preuves, mais elle n’est pas adaptée à tous les enfants. Il est donc important de pouvoir proposer des approches différentes, non pas contre l’institution, mais en complémentarité avec elle. A commencer sur le territoire de Paris-Saclay où il y a une forte demande, qui est encore loin de trouver satisfaction. » (En illustration : « Créé l’école de tes rêves », un atelier animé par Marie, dans le cadre de StartUpForKids, à Centrale, en juin 2019). La même confie avoir apprécié une autre caractéristique du projet : son principe d’ouverture sur le territoire. « Je trouve bien que la pédagogie s’appuie sur les ressources liées à la présence de laboratoires de recherche scientifique, que le projet s’insère dans l’écosystème. »

Ecosystème qu’elle a appris à connaître et pas seulement parce qu’elle a grandi à Gif-sur-Yvette, et est Saclaysienne depuis maintenant plus d’un an. « Le laboratoire auquel j’ai été rattachée pour les besoins de Human Brain Project en faisait partie. J’ai pu mesurer la métamorphose du territoire et l’intérêt d’y créer une école entrant davantage en résonance avec lui. »
Pas besoin d’aller plus loin pour comprendre qu’elle et Marie étaient faites pour se rencontrer. Cette dernière : « La volonté de Katherine de s’impliquer tombait à pic, car, avec Isabelle Jambou et Titaua Izern (respectivement 1re et 3e sur la photo, en partant de la gauche), qui m’accompagnaient dans l’aventure, nous avions le sentiment d’être arrivées au bout de nos compétences. Nous ne savions plus par quel côté poursuivre le projet. Katherine est arrivée pile au bon moment pour y injecter une nouvelle énergie en plus de ses compétences en management, des compétences dont nous étions dépourvues ».

Une démarche entrepreneuriale et professionnelle

L’intéressée confirme non sans modestie : « Au-delà de l’expertise acquise au fil des mes expériences professionnelles, je pense avoir aussi apporté de la fraîcheur dans l’approche du projet. Ce dernier était de toute évidence bien maturé. Il était juste temps de passer à l’action. » Son propre investissement est d’autant plus précieux, qu’elle s’engage elle aussi à titre bénévole.
Et pour cause, le projet cherche encore son modèle économique. L’équipe est en passe de l’avoir trouvé. Mais en bonne professionnelle, Katherine coupe court à toute discussion sur ce point : « Il est encore trop tôt pour communiquer là-dessus car notre modèle est en cours de validation par l’expert-comptable ». La même : « Nous avons l’ambition d’être professionnelles, autant au plan pédagogique qu’au plan financier ». Elle dit encore « comme une entreprise ». Et non « comme une start-up » quand bien même le contexte de Paris-Saclay pourrait y incliner. Mais c’est oublier qu’une start-up procède par essai-erreur, en n’hésitant pas à prendre des risques, jusqu’à valoriser l’échec comme une source d’apprentissage. Or, faut-il insister, un projet d’école engage le bien-être et l’avenir d’enfants. Il ne peut se permettre d’échouer, en tout cas d’une manière qui pourrait leur être préjudiciable (en les contraignant notamment à réintégrer l’école « normale » plus tôt que prévu, en cours d’année).
Marie : « C’est justement pour éviter cela que nous réfléchissons à un modèle économique aussi solide que possible ». Qu’elle se garde d’expliciter, comme Katherine… Elle relève cependant, pour le regretter, le modèle binaire qui dominerait en France, avec d’un côté l’école laïque « gratuite » – du moins en apparence (« en réalité, nous la payons via nos impôts… ») -, de l’autre des écoles privées, qui fonctionnent sur la base de frais de scolarité. A part des exceptions (de grandes écoles privées parisiennes ou de grandes villes), force est de constater que les deux catégories d’écoles sont confrontées à des restrictions de leurs moyens. « Dans ce contexte, les frais de scolarité exigés par des écoles alternatives ne reflètent pas la réalité car, en cours d’années, les parents peuvent être de nouveau sollicités pour financer des activités… Bref, le modèle financier “ privé ” reste très précaire. »

En quête d’un modèle économique solide

La même : « Avant que Katherine n’arrive, nous nous apprêtions à opter pour des frais de scolarité relativement élevés, quitte à assumer le fait que notre école ne soit pas encore accessible à tous les enfants. Nous aurions toujours, pensions-nous, le temps d’imaginer la manière de les réduire. Katherine nous a aussitôt mises en garde contre cette illusion en nous invitant à réfléchir le plus en amont possible, avant même l’ouverture de l’école, à un modèle aussi transparent que possible. » Si, donc, cela prend du temps, c’est que l’équipe prend aussi celui de la réflexion. Mais aussi de bien s’entourer. Marie : « Dès le début, nous avons pris le soin de nous appuyer sur un « comité d’éthique » (lequel comptait un certain Cédric Villani), en soumettant notre projet à un maximum d’experts, que ce soit en pédagogie, en IA, en santé, etc., non sans élargir les champs d’expertise – nous avons également consulté une juriste, un expert comptable,… Nous échangeons aussi avec des entrepreneurs, qui nous apportent leur vision des choses. Une habitude prise et maintenue, quitte à ce que la gestation du projet prenne encore du temps… »

Pourquoi l’ECRiIN

En dehors du modèle économique, reste encore à trouver… un lieu. Dans son précédent entretien, Marie annonçait être en pourparlers pour en occuper un. Que s’est-il donc passé ? Marie : « Effectivement, nous avions une opportunité, qui finalement, ne s’est pas concrétisée. » Ainsi vont les projets, qu’un simple changement d’interlocuteur suffit à remettre en cause, provisoirement. Rien que de plus normal, donc.
Sans attendre, un premier changement majeur est intervenu : dans la dénomination même du projet. Au revoir « L’Ecole – 1 école & 1 tiers-lieu », place désormais à… « ECRiIN », six lettres qui cachent en réalité un acronyme : « ECole & Recherche Intergénérationnelles Interdisciplinaires ».
Pourquoi ce changement ? Marie : « Au tout début, nous avions longuement réfléchi au nom de notre projet. Ce fut donc “ L’Ecole – 1 école & 1 tiers-lieu ”. Après tout, c’en était bien une que nous proposions. Mais avec le recul, force a été de constater que cela manquait d’identité propre. D’ailleurs, beaucoup de personnes ne se doutaient pas que ce nom désignait notre projet. Avec Katherine, et les personnes qui nous accompagnent, nous avons donc repris la discussion. Il en est ressorti le besoin que le nouveau nom exprime notre volonté d’être dans une logique multi-âge. Or l’Ecole etc. connotait trop l’enfance… Ressortit aussi la volonté de valoriser nos échanges avec des experts, le fait d’être dans une logique de recherche, d’autant que cela nous différencierait de la plupart des écoles alternatives. » On devine la suite… Marie : « ECRIiN offrait l’avantage de n’être pas qu’un acronyme, d’évoquer l’esprit du projet, par lui-même. De fait, un écrin, cela évoque le cocon, mais aussi quelque chose d’ouvert. »

Des bénévoles

Un signe qui ne trompe pas quant à la confiance qu’elles ont dans leur projet : Marie, Katherine, Isabelle et Titaua s’y engagent toutes à plein temps et… bénévolement. Pour faire entrer des revenus dans son foyer, Marie continue cependant à écrire (elle publie prochainement un nouveau livre en plus d’animer des ateliers autour de la parentalité et de la créativité). Katherine est, elle, inscrite à Pôle Emploi mais avec un statut de « cadre en création d’entreprise ».
Nous ne pouvons nous empêcher de les questionner encore sur la prochaine échéance. Marie se dit consciente de la forte attente sinon impatience de plusieurs parents. Mais elle sait ce qu’il peut en coûter à trop se précipiter. « Aujourd’hui, rien que de plus facile ou presque que d’ouvrir une école alternative. Les porteurs de projets disposent aujourd’hui d’une plus grande liberté dans les choix pédagogiques. Mais, justement, le risque est d’ouvrir une école dans la précipitation. » Elle parle d’expérience pour avoir déjà cofondé, rappelons-le, une « école démocratique », laquelle a ouvert en septembre 2015, avant de la quitter au bout d’un an, n’étant plus en ligne avec la confrontation du modèle à la réalité. « Nous avions voulu l’ouvrir rapidement, trop sans doute… » La même : « Beaucoup d’écoles alternatives se sont ouvertes ces dernières années, mais plusieurs doivent fermer faute, encore une fois, de s’être assurées de la solidité de leur projet. Que ce soit au plan financier ou pédagogique. Or, l’approximation en la matière n’est pas possible – les enfants que les parents font le choix d’inscrire dans des écoles alternatives, sont souvent en souffrance ; il faut donc savoir les accompagner à travers une pédagogie appropriée. »
Aussi Marie préfère prendre encore le temps de la maturation. « Nous souhaitons ouvrir dans de bonnes conditions avec une équipe suffisamment étoffée. » Dès l’année prochaine, elle envisage de programmer de nouvelles réunions d’information et s’engage à nous en informer. A suivre, donc.

 

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