Un club d’affaires pour « encadrer l’informel ». Entretien avec Arnaud Mercier

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Chef d’entreprise, il a cofondé Versailles club affaires. C’est dire si nous aurions pu le rencontrer lors d’un de ces événements dédiés à l’entrepreneuriat, qui jalonnent la vie de l’écosystème de Paris-Saclay. Finalement, c’est à travers un échange par les réseaux sociaux, que nous avons fait connaissance. De surcroît en nous découvrant un intérêt commun pour une abbaye cistercienne de l’Yonne… Précisions à la fin de cet entretien dans lequel il revient sur la vocation de son club et ce que lui inspire la dynamique de l’écosystème Paris-Saclay.

- Si vous deviez, pour commencer, par pitcher Versailles club affaires ?

Il s’agit d’un club comme il peut en exister dans d’autres agglomérations, destiné à permettre à des chefs d’entreprise de se rencontrer de manière informelle, de développer leur business en saisissant des opportunités locales plutôt que de perdre du temps à prospecter des clients, des fournisseurs ou des sous-traitants loin de leur base. Je l’ai créé avec un ami, Thierry Treps (le trésorier), il y a une quinzaine d’années. Aussi curieux que cela puisse paraître, la ville de Versailles ne comptait alors aucun club d’affaires, malgré la présence sur son territoire de la deuxième plus grande CCI de France. Cette dernière faisait le job, communiquait, diffusait l’information, mais sans réelle interactivité avec les chefs d’entreprises. Le club a donc été créé avec pour vocation d’« encadrer l’informel », comme j’aime à dire, en favorisant la mise en relation des chefs d’entreprise, l’identification de fournisseurs et d’industriels locaux, la création conjointe de sociétés, et tout cela sans exclure la possibilité d’instaurer des liens d’amitié, car le monde des affaires, c’est aussi cela !

- C’est aussi des relations de concurrence… Comment gérez-vous les rapports entre des chefs d’entreprise présents sur le même marché ?

De fait, plusieurs de nos membres sont à la tête d’entreprises concurrentes. Cela ne les empêche pas d’échanger. Tout concurrents qu’on soit, on peut nouer des relations personnelles et cordiales. Et puis, la concurrence est quelque chose de sain. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est les coups bas. Un membre qui y recourrait sait pertinemment que sa réputation s’en trouverait aussitôt ternie, car cela ne manquerait pas de se savoir, a fortiori au sein du club. Cela étant dit, les relations de concurrence concernent d’abord les grandes entreprises, en quête de nouvelles parts de marché, moins les entreprises de petite taille, qui peuvent être concurrentes un jour, partenaires un autre.

- Aujourd’hui, quinze ans après, combien et quel type d’entreprises ont adhéré à votre club ?

Depuis quinze ans, c’est cinq cent chefs d’entreprise qui ont adhéré. Cela va de la personne qui s’apprête à créer sa société jusqu’à la grande entreprise (le plus gros de nos membres compte 2 000 salariés), en passant par des TPE-PME. Soit un panel représentatif de la réalité du monde de l’entreprise du territoire.

- Qu’est-ce qui vous a prédisposé à créer et faire vivre un tel club ?

Thierry et moi avions très tôt manifesté un intérêt pour l’entrepreneuriat. Nous avons suivi la même formation en expertise comptable. Du temps de nos études, nous avions déjà imaginé de créer un club d’affaires, mais en ayant cependant conscience qu’il nous fallait encore mûrir, nous confronter préalablement à la « vraie vie ». Professionnellement, à la différence de Thierry qui est expert-comptable, j’ai bifurqué vers l’informatique de gestion, en considérant que c’était un bon moyen de découvrir le monde de l’entreprise sous tous ses aspects. De fait, un gestionnaire en informatique est amené à interagir aussi bien avec des ingénieurs de production qu’avec des commerciaux, le service comptable, etc. Qui plus est, mes clients étaient des entreprises de différentes tailles : des TPE-PME comme des donneurs d’ordre.

- Pourquoi avoir créé ce club à Versailles ?

Tout simplement parce que c’est ma ville et que j’y suis très attaché, au point d’être soucieux de contribuer à son développement économique. Avant de créer le club, j’ai animé une radio locale et me suis engagé politiquement. J’ai pu constater à quel point les élus, même de bonne volonté, méconnaissaient le monde des entreprises, y compris celles présentes sur leur territoire. Mais ce constat vaut aussi pour les entreprises : elles méconnaissent le tissu économique de leur propre territoire, ignorant souvent qu’il en existe tout près, avec lesquelles elles pourraient travailler. Aussi, quand j’ai créé ma propre société d’informatique de gestion, j’ai voulu faire profiter des contacts que j’avais noués au cours de ma quête des sous-traitants dont j’avais besoin. C’est ainsi que la création du club s’est précisée avec déjà l’idée de l’ouvrir tout à la fois à des chefs d’entreprise et à des élus, à la condition toutefois que ceux-ci viennent à titre personnel et non de leur fonction élective, encore moins de leurs opinions politiques. Formellement, il en va de même pour les chefs d’entreprise : ils sont invités à adhérer à titre personnel, de sorte qu’ils peuvent rester membres même en cas de rachat de leur entreprise.

- On est bien dans l’esprit du club : ceux qui y adhèrent laissent leur « étiquette » à l’entrée…

En effet. L’important est que les membres se retrouvent dans une volonté commune de développer le business, dans leur intérêt et celui du territoire. Même si tous les membres n’ont pas le même degré d’attachement que moi à ce dernier, tous sont animés du souci de faire vivre le réseau d’entreprises locales.

- Un territoire, précisons-le, qui s’inscrit dans l’OIN Paris-Saclay, lancée quelques années après la création de votre club. En quoi cela a-t-il d’ailleurs changé la donne ?

Naturellement, la création de cette OIN n’avait pas manqué de retenir notre attention, d’autant qu’elle était censée rapprocher le monde de la recherche du monde de l’entreprise. Nous avons donc pris contact avec l’équipe en charge de la préfiguration de l’Etablissement public d’aménagement. C’était il y a un peu plus de dix ans. Ses bureaux étaient installés à Toussus-le-Noble. Nous nous y étions rendu pour savoir comment elle envisageait ce rapprochement entre le monde de la recherche et celui des entreprises. Aujourd’hui, je suis encore un peu sceptique.

- Pourquoi ?

Parce que ce rapprochement tarde à se concrétiser. Et puis, il y a trois-quatre ans, j’ai été invité à participer à une journée avec d’autres acteurs économiques de Paris-Saclay. L’intention était louable. Il s’agissait pour l’établissement de mieux appréhender le monde économique et de comprendre ses attentes. Malheureusement, force est de constater la multiplicité des acteurs en présence et la dissolution des responsabilités, entre ceux en charge de la construction de nouveaux bâtiments et ceux en charge des infrastructures, de l’innovation, etc.

- Rappelons que le développement économique fait partie des missions de l’EPA Paris-Saclay, lequel doit cependant composer avec un paysage d’une grande complexité, du fait de la multiplicité des acteurs en charge de ce développement, à différentes échelles territoriales…

Cette multiplicité me paraît moins problématique que le manque de suivi dans la durée par l’Etat. Je crains qu’il n’accorde trop d’importance aux effets d’annonce, sans toujours s’assurer du passage à l’acte. A priori, l’EPA Paris-Saclay est un interlocuteur de choix : à travers lui, on s’adresse ni plus ni moins à l’Etat, auquel on peut ainsi faire entendre la nécessité de valoriser les entreprises présentes sur le territoire, à travers les marchés publics liés aux projets de constructions. Sauf que les initiatives allant dans ce sens exigent du temps, de l’ordre de trois ans, pour se mettre en place. Entre-temps, les interlocuteurs changent, de sorte que nous devons repartir parfois de zéro. Loin de moi de dire pour autant que rien ne se fait. Au contraire, le projet de Paris-Saclay progresse. Mais sans qu’on sache toujours qui prend les décisions.

- Permettez-moi de préciser que l’EPA Paris-Saclay, ce sont aussi les collectivités (communes, intercommunalités, départements, région) concernées par le projet et qui participent à sa gouvernance, au même titre que l’Etat…

Effectivement, mais, de notre point de vue, cela ne fait que conforter le sentiment d’incertitude quant à la manière dont les décisions sont prises. Qui plus est, pour avoir été élu de l’agglomération de Versailles Grand Parc et participé à ce titre à l’élaboration du Plan local de déplacement, je peux témoigner d’une tendance à privilégier la construction de nouveaux équipements sur l’amélioration de l’existant.

- Est-ce à dire que vous ne seriez pas favorable à la construction de la ligne 18 du Grand Paris Express ?

Si, au contraire. En l’occurrence, la construction de cette ligne est une nécessité. Malheureusement, il nous faudra encore de nombreuses années avant qu’elle ne voie le jour et soit prolongée jusqu’à Versailles. Cela étant dit, des lignes existantes gagneraient à être améliorées, à commencer par celle qui relie la vallée de la Bièvre à une ville comme Massy, aux portes du Plateau de Saclay. Si, par ailleurs, on pouvait faire en sorte que les trains partent et arrivent à l’heure, cela contribuerait à faciliter la vie des entreprises et de leurs salariés. Que dire de la N118. Nous avons demandé à corps et à cri qu’elle soit élargie. Malheureusement, ce n’est pas à l’ordre du jour. Résultat, cet axe de circulation est le plus souvent saturé très tôt le matin et en fin de journée.

- A vous entendre, on perçoit le sentiment d’un décalage entre le temps de l’entreprise et celui de l’aménagement…

C’est exactement cela. Le temps de l’entreprise n’a guère à voir avec celui d’un tel projet. Mais si un club comme le nôtre a un rôle à jouer, c’est justement celui de permettre à des acteurs pris dans des temporalités différentes – les pouvoirs publics, d’une part, les entreprises d’autres part – d’échanger, en le faisant concrètement autour de ce qui m’apparaît être l’enjeu majeur et commun à tous : la question des transports. C’est la qualité de ceux-ci qui conditionne l’attractivité d’un territoire et, concrètement, la capacité des entreprises à recruter les compétences dont elles ont besoin. A Vélizy, un club des plus gros employeurs a été d’ailleurs spécifiquement créé pour traiter de cette question des transports avec pour résultat tangible la construction d’une ligne de tramway, au terme, il est vrai d’un long processus puisque cela aura pris plus de 30 ans… C’est dire si nous sommes lucides quant au fait de devoir être patients pour ce qui concerne l’amélioration des conditions d’accès au Plateau de Saclay. Mais pour être sceptique et critique, je n’en reconnais pas moins qu’un long chemin a somme toute été déjà parcouru. Mais que de perte d’énergie aussi, parfois ! Voyez la difficulté rencontrée quand il s’est agi de créer un incubateur commun. Plutôt que de mutualiser les efforts, des grandes écoles (HEC, Polytechnique, CentraleSupélec…) se sont empressées de créer le leur…

- Pour autant, l’idée d’un incubateur commun n’a pas été enterrée. Pour preuve, le démarrage de la construction du futur Incubateur – Pépinière – Hôtel d’entreprise (IPHE). Pour clore notre entretien, Je ne résiste pas à l’envie de préciser que c’est par le truchement des réseaux sociaux que nous avons fait connaissance. Vous avez attisé ma curiosité en réagissant à mes liens avec l’association des Amis de Pontigny et Cerisy…

(Rire). Il se trouve que je suis un passionné de patrimoine historique. Alors, forcément, l’évocation de Pontigny n’a pas manqué de retenir mon attention : ce village de l’Yonne possède sans doute une des plus belles abbayes cisterciennes, jouissant de surcroît d’une acoustique magnifique. Je l’ai découverte à l’occasion d’interventions chez un client implanté dans les environs. Je m’y suis rendu un certain nombre de fois.

- Saviez-vous qu’elle a été un haut lieu de la vie littéraire et intellectuelle française, de 1910 à 1940, à travers les « décades de Pontigny » dont le centre culturel international de Cerisy, situé, lui, au cœur du Cotentin, perpétue la tradition ?

Non, je l’ignorais. Mais il se trouve que j’ai de la famille de ce côté-ci de la Manche. J’avais donc entendu parler de ce centre, mais sans faire le lien avec Pontigny. Toujours est-il que c’est d’abord le patrimoine historique qui me passionne, au point de m’inciter à créer un autre club d’affaires qui serait, cette fois, spécialement ouvert à des chefs d’entreprise, fous comme moi, de ces lieux chargés d’histoire.

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