Un atelier participatif pour repenser… la rue. Rencontre avec Maria João Pita (2)

AtelierDaRuaPaysage
Suite de notre rencontre avec Maria João Pita qui revient sur la vocation de l'Atelier Da Rua et ses perspectives d'avenir, ainsi que sur sa rencontre avec le territoire de Paris-Saclay.

Pour accéder au premier volet de la rencontre avec Maria João Pita, cliquer ici.

- Vous avez créé l’Atelier Da Rua : quelle en est la vocation ?

L’Atelier Da Rua a vocation à promouvoir les conditions d’un dialogue sur le terrain pour résoudre les problématiques qui se posent ici et là, à l’échelle d’une rue. Par exemple : un encombrement des trottoirs par les voitures, un manque de lumière ou d’ombre, des problèmes de sécurité, une dégradation de l’environnement ou tout simplement des trous dans la chaussée.
L’objet du projet n’est pas proposé par nous, mais par ceux qui nous sollicitent. Nous nous bornons à être un facilitateur de dialogue entre les parties prenantes, à partir d’un processus « participé ». Nous recourons pour ce faire à des outils de conception architecturale et urbaine, en concevant notamment les dessins qui permettront de visualiser des solutions, au fil du travail de concertation, mais aussi à la recherche en sciences sociales, technologiques, etc. Notre équipe se compose d’ailleurs (et pour l’instant) de quatre architectes (outre moi-même : Pedro Marques Alves, Pedro Aguiar Mendes et Pedro Viana Botelho) et d’une sociologue (Ana Roseira Rodrigues).

- Qui sont appelés à participer à ces projets ?

Il y a bien sûr les riverains et tous les utilisateurs des parcelles : habitants aussi bien que passants. Dès lors que nous travaillons sur le domaine public, nous serons cependant amenés à nous associer, et c’est précisément ce que nous souhaitons, avec les acteurs publics (mairies, municipalités, administrations, services techniques, conseils de quartier…). A quoi s’ajoutent tous les autres acteurs privés et associatifs : concessionnaires, réseaux d’infrastructures, de transports, associations de quartiers… Bref, tous ceux qui participent au fonctionnement de l’espace public. Pour notre part, nous nous bornons à une logique d’appui technique et humain et, encore une fois, sans idée préconçue sur le projet.

- Comment vous y prenez-vous concrètement pour mener ensuite les projets ?

Nous procédons en trois phases. La première consiste à proposer une première esquisse du projet, à partir des premiers échanges avec les acteurs ; elle débouche notamment sur des scénarios envisageables, une prévision budgétaire et des pistes de financement possible, adaptées au contexte. La 2e phase approfondit la définition du projet, avec l’ensemble des parties prenantes ; enfin, la 3e correspond à l’implémentation sur le terrain de chaque projet, intégrant, là aussi, des contributions pratiques des acteurs engagés tout au long du processus.
Comme vous le voyez, nous nous engageons dans la durée : l’objectif n’est pas de faire « un coup », de venir puis de nous en aller, mais d’accompagner les parties prenantes aussi longtemps que dure le projet. Non que nous y resterons 7 jours sur 7, 24 h sur 24 – nous espérons être engagés sur plusieurs projets simultanément ! – mais au moins garderons-nous le contact pour faire des points réguliers et relancer la dynamique, si nécessaire.

- Sur quoi cela peut-il déboucher ?

L’amélioration d’une situation donnée peut passer par toutes sortes de solutions qui vont de la réfection des trottoirs pour faciliter l’accès des personnes à mobilité réduite à une nouvelle signalétique, en passant par de nouveaux revêtements pour la voirie, l’installation de jardins potagers, d’une table de pique-nique, l’organisation d’une fête de quartier, un nouvel éclairage public… Sans oublier le recours aux nouvelles technologies.

- La rue est souvent le grand oublié des urbanistes : quand ils s’intéressent à l’espace public, c’est d’abord aux places qu’ils songent. Comment en êtes-vous venue à vous y intéresser ?

En effet, les rues sont souvent les grandes « oubliées » de la réflexion urbanistique. Elles représentent pourtant 80% de l’espace public ! Il est vrai qu’elles constituent des espaces communs les plus à l’interface des espaces/parcelles privés. Ce sont donc des espaces difficiles à traiter. Pour nous, c’est précisément cette proximité entre public et privé qui en fait des espaces intéressants. Les rues déterminent la qualité de notre vie aussi bien privée que publique ; elles participent de l’attrait d’une ville, du fait qu’on s’y sente bien ou pas ; elles mobilisent pour leur entretien une diversité de compétences et de savoir-faire le plus souvent méconnus ou peu valorisés.
De manière générale, les rues ne sont pas toujours adaptées à la circulation des personnes à mobilité réduite. Je pense bien sûr aux personnes handicapées, mais aussi aux personnes âgées, dont beaucoup hésitent à sortir de chez elles, par crainte, tout simplement, de tomber sur la chaussée. Voyez aussi comment les enfants ont déserté la rue. Autrefois, il n’y a pas si longtemps, ils étaient nombreux à y jouer. Le règne de la voiture en a décidément autrement. Les rues sont désormais encombrées. C’est vrai en France, mais aussi au Portugal, en Belgique, etc. où des ménages se sont suréquipés en automobiles, disposant jusqu’à trois véhicules qu’ils ne savent plus où stationner sans entraver la circulation des piétons.
Sans qu’on s’en rende compte, cette invasion a eu un impact direct sur les liens de voisinage et, au-delà, sur la sociabilité urbaine. A travers la voiture, on a laissé l’espace privé grignoter l’espace public, transformé la rue en un espace contraint, entravé par des grilles et des barrières, source de dangers. On a oublié que la vocation première de la rue n’est certainement pas d’exclure, mais d’inclure, de fabriquer la civitas, ce qui fait qu’une ville est une ville.
C’est pourquoi nous souhaitons les remettre dans l’agenda de l’action publique, mais aussi de la recherche, avec laquelle nous souhaitons travailler étroitement. Non sans ouvrir de nouvelles perspectives aux architectes. Car, comme j’aime à dire, il n’y a jamais eu autant d’architectes à la rue, mais aussi de rues sans architectes !

- Dans quelle mesure vous inscrivez-vous dans Parking Days ?

Oui, nous connaissons ce mouvement qui propose d’investir durant un jour des places de stationnement pour en refaire des espaces publics. Nous avons cherché à nous en rapprocher, quand bien même notre démarche veut s’inscrire plus dans la durée et met l’accent sur les enjeux plus sociaux de la rue.

- Cette problématique concerne-t-elle au même titre tous les pays ?

Il est clair que la problématique concerne de nombreux pays et contextes urbains, fût-ce à des degrés variables. Nous ambitionnons d’ailleurs de travailler à l’échelle européenne voire mondiale.

- Quel regard portez-vous sur la France en particulier ?

Plutôt que de la France, permettez-moi de parler du Grand Paris où j’ai travaillé plusieurs années durant et où je vis de nouveau. A Paris intra-muros, les rues ont un statut plus favorable qu’ailleurs. Les gens se déplacent facilement à pied contrairement à d’autres métropoles, moins bien irriguées par des transports en commun. Mais une fois qu’on sort de Paris, qu’on aborde la grande couronne, force est de constater un changement de décor : la largeur des trottoirs tend à rétrécir, la rue n’est plus le lieu où les choses se passent véritablement, en termes de sociabilité. C’est juste un lieu de passage.

- Et Paris-Saclay ? Comment en êtes vous venue à vous y intéresser ?

M’intéressant au Grand Paris, j’avais bien évidemment entendu parler de Paris-Saclay qui doit en constituer le pôle scientifique. La journée du 11 décembre 2014 organisée au PROTO204 sur le thème de l’ « innovation sociale et de l’économie collaborative » [pour accéder au compte rendu que nous en avions fait, cliquer ici] m’avait été signalée par une collègue de l’agence Reichen et Robert & Associés. Il se trouve que c’est un territoire auquel je m’étais intéressé par le passé à travers un projet d’agriculture urbaine, que j’avais développé, au point d’envisager d’en faire un départ de sujet de thèse, à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles (ENSPV). En 2009, j’ai même discuté avec le Collectif d’Enseignement et de Recherche en Agriurbanisme et Projet de Territoire (CERAPT), de l’idée d’aller observer un exemple extrême de territoire humain (Tokyo ! ) pour voir s’il y avait place pour une agriculture urbaine. Suite à cette discussion, je suis partie explorer le plateau de Saclay, avec le paysagiste (et très charmant) André Fleury… Mais en l’absence de moyens, j’ai préféré renoncer à aller plus loin. Récemment, un cinéaste philosophe, Jacques Lemière, m’a mis en lien avec un enseignant de l’école d’architecture de Versailles. Bref, des liens se sont tissés au fil du temps. En résultera-t-il quelque chose ? L’avenir le dira.

- Quel est votre diagnostic quant au statut de la rue ?

La problématique de la rue se pose aussi sur ce territoire où, en la matière, beaucoup reste faire, notamment sur le Plateau où la voirie n’a pas été jusqu’à ce jour conçue pour les déplacements pédestres. Je n’ignore pas que des espaces publics sont prévus. Reste à savoir dans quel esprit ils seront aménagés. De manière classique ou novatrice ? Avec les habitants et les usagers ? Et puis avec quel budget ? Dès lors que Paris-Saclay se veut être un cluster d’innovation, autant expérimenter jusque dans la manière de l’aménager et d’y envisager le statut de la rue, ses aménagements, sa conception.

- Revenons à l’Atelier Da Rua. Comment fonctionne-t-il ?

Il s’organise autour de deux « zones », l’une dédiée à son fonctionnement global, l’autre aux projets de rues in situ. La première comprend la gestion de l’organisation, une base de données systématiques et ouverte, le réseau développé avec les centres de recherche et les entreprises, un moteur de recherche de financements adaptés. La seconde correspond aux projets menés localement suivant les différentes phases que j’évoquais tout à l’heure.

- Quelles en sont les perspectives, dans l’immédiat ?

Rappelons que nous sommes dans une démarche entrepreneuriale sociale et solidaire avec tout ce que cela implique en termes de viabilité économique. Nous venons de faire un point avec nos partenaires, sur les neuf premiers mois de gestation. Il nous faut à l’évidence un premier pilote. Nous nous sommes donnés trois mois pour le décrocher. Nous avons pour le moment plusieurs pistes avec une huitaine de villes et associations (au Portugal, mais aussi en Allemagne, au Luxembourg et en France). Nous répondons par ailleurs à des appels à candidature en Ile-de-France et ailleurs. Nous proposons des formations, notamment en Economie Sociale et Solidaire (ESS). Quelle que soit l’issue de nos démarches, nous vivons l’Atelier Da Rua comme un manifeste, une expérience très riche, à même de mettre en lumière la contribution possible de l’architecte à la résolution de problèmes de la vie quotidienne, qui conditionnent directement le lien social et son devenir.

Pour entrer en contact avec l’Atelier Da Rua :

atelier.da.rua@gmail.com

Pour une présentation video des lignes directrices du projet et de l’équipe actuelle, cliquer ici.

 

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