Traduire Michel Houellebecq. Entretien avec Martin de Haan

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Les 4-5-6 octobre se déroulait à Gif-sur-Yvette la 7e édition de Vo-Vf, le festival dédié aux traducteurs. En voici un premier écho à travers l'entretien avec le traducteur attitré de Michel Houellebecq en langue néerlandaise, également auteur d’un ouvrage sur le romancier.

- Comment vous êtes-vous retrouvé à traduire Michel Houellebecq ?

L’éditeur néerlandais, qui avait acquis les droits de traduction des Particules élémentaires [Flammarion, 1998], avait perçu un lien de parenté avec l’œuvre du romancier Milan Kundera. Or, il se trouvait que j’en étais le traducteur. Il m’a donc demandé si j’étais intéressé à l’idée de traduire cet auteur français, qui publiait là son deuxième roman. J’avais entendu parler de Michel Houellebecq pour avoir lu des articles parus à son sujet dans la presse française. J’ai donc accepté de lire le livre, pour voir.

- Et alors, quelles ont été vos premières impressions ? Vous en souvenez-vous ?

Oui, très précisément. Je m’étais installé dans mon lit. J’ai commencé à lire et à partir de là, je n’ai pu m’arrêter. J’ai lu les Les Particules élémentaires d’une traite. Une expérience de lecture bouleversante. Je ne savais pas qu’une telle littérature était possible ! Cet auteur ne s’inscrivait manifestement pas dans la tradition française du « beau style » et c’est en cela qu’il m’a intéressé et continue à le faire. En disant cela, je ne dis pas que Houellebecq n’a pas de style comme on l’entend dire ici ou là. C’est tout le contraire. Mais c’est un style qui lui est propre. Lui-même le souligne d’ailleurs en citant la fameuse phrase du philosophe Schopenhauer : « La première – et pratiquement la seule – condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. » Une fois, alors que je traduisais un de ses romans, je lui ai fait remarquer qu’il répétait trois fois le même mot dans un passage. Je lui ai demandé s’il fallait que je change de termes en néerlandais. Sa réponse fut quelque chose comme : « Non, ce n’est pas nécessaire, ces répétitions ne me posent pas de problème » !

- Comment caractériseriez-vous ce style ?

C’est difficile à dire, car il emprunte tout à la fois à la poésie (rappelons que Michel Houellebecq est aussi l’auteur de poèmes, qu’à ce jour, je n’ai pas encore entrepris de traduire), mais aussi à l’histoire, à la théorie et à la science fiction, tout en offrant une analyse pertinente de la société. Un style que j’ai d’emblée apprécié, tant il est différent de tout ce que je connaissais jusqu’alors.

- Et de votre première rencontre avec lui, vous en souvenez-vous ?

Oui, elle intervint à l’occasion d’une interview pour les besoins du journal hollandais auquel j’ai l’habitude de collaborer. A l’époque j’habitais encore en Hollande. Lui se trouvait en Espagne, dans un village en bord de mer. Je m’y suis donc rendu. Quand j’y suis arrivé, j’ai découvert à ma grande surprise qu’il s’agissait d’un village pour nudistes. Il n’y avait personne hormis Michel Houellebecq… Vous imaginez la situation ! Elle était typiquement houellebecquienne ! Par chance, nous étions en plein mois de décembre, il faisait froid. Nous avons marché sur la plage en conservant nos vêtements… Je suis resté avec lui quatre jours. J’ai pu ainsi échanger de manière informelle, lui poser toutes les questions que je voulais sur sa vision de la littérature. Je l’ai revu quelques années plus tard, après la parution de La Possibilité d’une île [Fayard, 2005]. Cette fois, il avait décidé d’inviter les critiques littéraires de mon pays… dans les Vosges. Tous ne parlaient pas français. J’ai donc fait l’intermédiaire, tout en m’occupant aussi de son chien… Encore une situation typiquement Houellebecquienne. J’apprécie le « personnage », sans avoir l’impression qu’il joue un rôle, encore moins qu’il ressemble à la manière dont on en parle dans les médias français.

- Vous avez été présenté comme le traducteur, non pas « officiel » mais « attitré » de Michel Houellebecq, en langue néerlandaise. Dans quelle mesure cela engage-t-il ? Pourriez-vous « divorcer » d’avec cet auteur ? D’ailleurs, avez-vous été tenté de la faire à un moment donné ?

Oui et ç’était juste après ma première traduction ! Les Particules élémentaires représentait un livre si incroyable pour moi, que je me suis demandé si son auteur serait capable d’en écrire d’autres d’aussi surprenants. La suite m’a fait craindre que non : je pense à cette nouvelle, Lanzarote, qu’il a d’abord publiée dans le magazine Elle. Personnellement, je n’avais pas été très convaincu par ce texte ni par l’intérêt de la démarche (publier dans un magazine de mode). Je me suis dit que Houellebecq avait donné le meilleur dès ses deux premiers romans. Mais comme j’étais déjà en train de traduire le premier, Extension du domaine de la lutte [Editions Maurice Nadeau, 1994], je me suis ravisé en me disant que s’il continuait à publier des romans aussi intéressants, je pourrais, après tout, continuer à traduire le romancier. Et c’est ce que j’ai fait. Cela fait maintenant plus de vingt ans que je le traduis. Un divorce n’est plus envisageable ! (Rire).

- Manifestement, vous êtes parvenu à une relation faite de confiance et de respect mutuel, du traducteur pour l’auteur et de l’auteur pour le traducteur…

Oui, nous nous connaissons suffisamment bien, maintenant. Il sait comment je travaille. Je continue à le contacter de temps en temps, mais davantage pour relayer des propositions de conférences ou d’interviews en provenance des Pays-Bas, que pour lui demander des précisions sur tel ou tel passage, tel ou tel mot.

- Vous avez également publié un livre sur lui et son œuvre…

Oui, en effet. Je ne conçois pas de ne faire qu’un travail de traduction. Il me semble normal de donner aussi mon interprétation de l’œuvre de celui que je traduis. Cela fait partie du traducteur idéal tel que je le conçois. Pour autant, je me garderai de traduire moi-même mon ouvrage en français, car, comme vous le savez, on ne traduit jamais mieux que dans sa langue maternelle.

- Vous entretenez donc une relation de proximité avec Michel Houellebecq à la différence d’autres auteurs que vous avez traduits et qui ne sont pas de vos contemporains (Diderot, Proust…). Jusqu’où un traducteur peut-il, doit-il entretenir cette relation de proximité, dont on perçoit bien l’intérêt mais aussi les risques ?

Il y a plusieurs manières de répondre à votre question. Vous avez parlé de « risques ». Je l’entends au sens fort, c’est-à-dire au sens où j’expose ma propre vie compte tenu des positions de Houellebecq sur un certain nombre de sujets d’actualité. Des traducteurs se sont d’ailleurs demandé s’ils ne devaient pas emprunter un pseudonyme. Cela a été le cas pour des traductions de Soumission [Flammarion, 2015]. Je me suis moi-même posé la question : faut-il que je sois directement concerné par les controverses suscitées par les ouvrages de Houellebecq ? Finalement, j’ai fait le choix de traduire sous mon propre nom. Après tout, je ne fais que mon travail, aussi bien que je le peux.
Je ferai une autre réponse en rappelant que le traducteur est aussi un auteur. Naturellement, celui de l’ouvrage original a ses idées, ses convictions, mais il n’a pas forcément toujours raison ! Par exemple, quand Houellebecq dit qu’il déteste l’humour parce que se serait, dit-il, une défense contre le monde et, donc, une forme de mise à distance avec lui, nous ne sommes pas obligés d’avoir la même théorie ! D’autant moins qu’il va juste à en tirer la conclusion qu’il faudrait l’abolir, cet humour, de façon à renouer un rapport plus direct avec le monde. Pourtant, l’humour est un élément essentiel de ses romans et c’est d’ailleurs ce que j’apprécie. Quand, donc, Houellebecq en minore l’intérêt, là, je dis non, je ne suis pas d’accord avec lui !

- Mais peut-être est-ce de l’humour de sa part ?

Non, en l’espèce, ce n’en est pas ! (Rire). Toujours est-il qu’on peut avoir un bon ou un mauvais rapport avec l’écrivain qu’on traduit. Par chance, je crois que c’est désormais une relation d’amitié qui me lit à Houellebecq. Et cela me va très bien.

- Un mot sur le Festival Vo-Vf : est-ce la première fois que vous y participiez ?

Oui, c’est la première fois mais, comme je l’espère, pas la dernière, car j’ai beaucoup apprécié le principe même de ce festival et l’ambiance qui y règne. Les gens qui viennent ici ont un réel intérêt pour la traduction et tout le monde discute avec tout le monde, qu’il soit intervenant ou simple participant. Les gens disent aussi franchement ce qu’ils ont sur le cœur. J’ai pu le constater à l’occasion du dîner organisé la veille de mon intervention : une voisine de table n’a pas hésité à me dire tout le mal qu’elle pensait de Michel Houellebecq. En cela, elle était représentative d’une opinion très largement partagée dans votre pays. Je crains que, vous autres Français, ne mesuriez pas toujours la chance que vous avez d’avoir un aussi grand écrivain de langue française !

A lire aussi les entretiens avec Yves Citton, professeur de littérature et media à l’Université Paris 8 (pour y accéder, cliquer ici) et Jean Sellier, géographe et historien, auteur d’Une Histoire des langues et des peuples qui les parlent, aux éditions de La Découverte (cliquer ici).

Pour en savoir plus sur Martin de Haan, consulter son blog : www.hofhaan.nl/francais/

Crédit photos : Martin de Haan (illustration ci-dessus) et Inigo Garayo (portrait de Martin de Haan, sur la page d’accueil du site).

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