Traduire le monde avec exigence. Entretien avec Hélène Pourquié et Pierre Morize.

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Où peut-on entendre à la fois un auteur tamoul et sa traductrice échanger avec le traducteur d’un auteur catalan après avoir découvert les coulisses d’Amazon, les paysages d’enfance d’une journaliste bulgare ? Découvrir une maison d’édition (Wild project) ayant vocation à faire découvrir des pionniers de la pensée écologique ? Danser au rythme de tangos du monde, au milieu de personnes de différentes générations ? À Gif-sur-Yvette bien sûr, à l’occasion du festival Vo-Vf, « Traduire le monde », dont la 9e édition se déroulait les 1er-3 octobre dernier. Nous y étions et en sommes reparti la besace pleine de livres et un entretien réalisé quelques heures avant la clôture avec Hélène Pourquié et Pierre Morize, les organisateurs de l’événement.

- Après une édition 2020 sous fortes contraintes sanitaires, qui avaient restreint les capacités d’accueil, nous aurions pu craindre que le public tarde à reprendre le chemin du festival Vo-Vf… Eh bien non ! malgré le temps pluvieux et l’instauration du passe sanitaire, il est revenu nombreux…

Hélène : De fait, les salles ont été de nouveau remplies et ce n’est pas encore fini. Ça circule beaucoup entre les étages du Château Val Fleury, au stand de livres, et entre les différents autres lieux où se déroule le festival. Les gens ont plus que jamais soif de découvrir des auteurs, leurs traducteurs. Et ce, malgré une programmation qui pouvait paraître encore plus exigeante que les années passées. Plutôt que des têtes d’affiches, nous avons en effet voulu faire découvrir des traducteurs pas forcément connus et des littératures de langues minoritaires : balte, tamoul, etc.

Pierre : D’ordinaire, nous avons pour souci de nous placer du point de vue du grand public, en veillant à éviter l’entre-soi, à faire de la traduction un domaine réservé à des spécialistes. Mais reconnaissons que, cette année, nous avons moins eu ce souci, en assumant une sélection d’auteurs moins connus tout en donnant davantage la parole à de jeunes traducteurs. Et malgré cela, le public a encore répondu présent. La plupart des salles ont été remplies. Voilà pour un premier bilan, à chaud, qui ne peut qu’être de bon augure pour la suite.

- Je peux témoigner de cette affluence pour avoir assisté à plusieurs conférences, y compris le matin. Mais, après tout, ne capitalisez-vous pas sur les fruits de ce travail d’acculturation à d’autres littératures et au métier de traducteur, que vous poursuivez depuis la création de ce festival ?

Pierre : C’est vrai. Désormais, il en va du programme de Vo-Vf comme d’une carte de restaurant qui proposerait des plats qu’on ne connaît pas : loin de faire la fine bouche, le public en redemande : il se rend aux conférences, un peu à l’aveugle, en nous faisant confiance. La conférence porte sur un auteur qu’il ne connaît pas ? Sur une littérature dont il ignore tout ? Raison de plus pour y assister ! C’est, je crois, le raisonnement que les gens tiennent. Ils sont avides de découvrir des univers nouveaux. Une preuve de curiosité dont on ne peut que se réjouir.

Hélène : En réalité, nous n’avons jamais joué la carte du bling bling. Les clients qui fréquentent notre librairie sont des gens curieux, qui ne demandent qu’à se laisser surprendre. Et le festival a su fidéliser au fil du temps : beaucoup de personnes reviennent d’une année sur l’autre, avec l’envie de découvrir d’autres auteurs, d’autres traducteurs, tout en ayant aussi plaisir à retrouver ceux qu’ils connaissent et apprécient. Leurs retours sont toujours positifs. Une vraie relation de confiance s’est nouée entre eux et nous. Ils savent notre exigence de qualité dans le choix des intervenants, au regard de l’intérêt qu’ils peuvent susciter autant sur le fond que sur la forme.

- On perçoit aussi un besoin non pas tant de s’échapper d’une actualité qui nous rapporte des nouvelles désespérantes, que de mieux comprendre le monde contemporain, au prisme d’œuvres traduites en français…

Pierre : Notre position a toujours été de rester lucide. Il ne s’agit pas de fuir le monde, mais bien de mieux le comprendre. Justement, rien de telles que la curiosité et l’intelligence pour le faire en toute lucidité. En cela, la littérature et la poésie sont précieuses, a fortiori quand elles sont issues d’autres langues, qui sont autant de points de vue singuliers sur notre monde.

- On ne peut de surcroît qu’être enthousiasmés à entendre les traducteurs expliquer les difficultés qu’ils peuvent rencontrer dans leur travail de traduction, le temps qu’ils passent à réfléchir à la manière de traduire un mot, à partager leurs éventuels échanges avec l’auteur… À se demander si on ne touche pas là à des enjeux plus essentiels que ceux dont on nous rebat les oreilles dans certains médias…

Hélène : Oui, et parce que cela touche ni plus ni moins à cet enjeu de la communication avec l’autre. Un enjeu on ne peut plus essentiel en cette période qui donne parfois l’impression qu’on ne prend plus la peine de s’écouter…

Pierre : Avec les traducteurs, on s’ouvre à une autre mondialisation : pas celle des marchandises et de la finance, mais celle des idées, qu’on ne cherche pas à imposer mais qu’on défend pour donner à voir d’autres réalités, tout en les confrontant à d’autres idées. Dès lors qu’on vit sur la même planète, on ne peut faire autrement que de s’ouvrir aux autres. Et les traducteurs nous y aident en nous permettant de surmonter la barrière des langues, tout en nous sensibilisant à leur diversité. Comme le disait joliment, en 2018, la romancière polonaise Olga Tokarczuk, « le traducteur sauve le monde ». De fait, sans traducteurs, il n’y a aucune communication possible entre les langues ; les hommes ne pourraient pas se comprendre. D’autant que traduire, c’est bien plus que passer d’une langue à une autre : c’est exprimer une pensée, une vision du monde, une culture. Et c’est précisément à cela qu’œuvre Vo-Vf « Traduire le monde ».

- Vous avez souligné la fidélité du public. Qu’en est-il de celle des traducteurs. Ont-ils définitivement inscrit Gif-sur-Yvette sur leur carte du monde ?

Hélène : Comme le confiait Olivier Mannoni, directeur de l’École de Traduction Littéraire (ETL), le festival est devenu le rendez-vous annuel de l’ouest parisien de ses promotions, avant l’autre grand rendez-vous des traducteurs, les Assises de la traduction qui se tiennent à Arles. Forcément, cela nous ravit d’autant que, par définition, il s’agit de jeunes traducteurs, qui font ainsi du festival Vo-Vf un phénomène générationnel.

- Le pari n’était pas gagné au sens où le festival se déroule dans un « village » de la grande banlieue parisienne… En quoi cela a-t-il été une difficulté ou, au contraire, une chance ?

Hélène : Si difficulté il y a, elle tient aux aléas du RER B ! (rire). Pas plus tard qu’hier, ce samedi, plusieurs de nos intervenants étaient coincés dedans… Ceci mis à part, le cadre surprend agréablement ceux qui viennent de Paris. On a beau n’être qu’à 45 mn, il y règne un air de campagne, de tranquillité. Ici, le centre ville est à taille humaine, de sorte que les gens peuvent aller et venir d’un endroit à l’autre, se croiser dans la rue, les cafés ou les restaurants des alentours. Et c’est précisément ce que nous voulions : créer comme un cocon, propice aux rencontres informelles, entre lecteurs et traducteurs.

Pierre : Et puis, Gif-sur-Yvette est, dit-on, la ville la plus diplômée d’Île-de-France. La proportion de diplômés y est très élevée. On y croise beaucoup de chercheurs, d’enseignants, de cadres… C’est dire s’il y a une adéquation avec l’esprit de ce festival qui a vocation à faire venir parmi les meilleurs lecteurs qui soient : les traducteurs !

Hélène : Nous sommes à l’évidence à the right place. C’est dire aussi si nous espérons bien que les nouveaux résidents du plateau de Saclay prendront le pli de descendre jusqu’ici, dans la vallée.

- À vous entendre, il y aura bien une 10e édition et, donc, un anniversaire en perspective… Vous y projetez-vous déjà ?

Pierre : On y pense, forcément ! Nous essayerons de faire une édition encore plus belle, plus festive, plus intelligente…

Hélène : … et définitivement libérée de la Covid-19 !

Crédit photo : Juliette Berny. En illustration ci-dessus : conférence avec Dominique Vitalyos, la traductrice mise à l’honneur lors de cette édition 2021 du festival Vo-Vf.

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