Traduire dans une société interculturelle. Entretien avec Victor Collard

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Du 31 juillet au 7 août 2020, le Centre culturel international de Cerisy accueillait un colloque sur « La traduction dans une société interculturelle ». En voici un écho à travers le témoignage d’un doctorant en sociologie (au premier rang, à droite sur la photo) à l’EHESS, qui a donné ses premiers cours à l’université d’Evry (rattaché au pôle de l'Université Paris-Saclay).

- Si vous pouviez, pour commencer, vous présenter…

Doctorant en sociologie à l’EHESS, je travaille sur la figure de Bourdieu, son œuvre et son rapport au spinozisme. Avant cela, j’avais suivi un cursus à l’IEP de Lille puis un master à l’EHESS. J’ai donné mes premiers cours à l’Université d’Evry (membre de l’Université Paris-Saclay) en tant que jeune enseignant vacataire avant d’avoir la chance d’être recruté en tant qu’ATER (Attaché temporaire d’enseignement recherche) – un contrat d’un an pour lequel j’ai été renouvelé pour l’année universitaire à venir et qui me donne l’opportunité d’achever ma thèse dans les meilleures conditions. Dans ce cadre, j’ai pu dispenser des cours qui m’ont fait approfondir mes connaissances dans différents champs de ma discipline : la sociologie urbaine, la sociologie des sciences, la sociologie du travail…

- Comment vous êtes-vous retrouvé au Centre culturel international de Cerisy (CCIC), à l’occasion du colloque sur « La traduction dans une société interculturelle », qui s’y déroule durant une semaine [ pour en savoir plus, cliquer ici ] ?

Comme j’aime à dire, je ne suis ici qu’une « pièce rapportée » : je suis venu à Cerisy avec ma compagne, Solange Arber, qui, elle, était invitée à intervenir – sa communication portait sur « la question de l’adaptation culturelle dans l’œuvre du traducteur Elmar Tophoven ». Concrètement, elle s’attache à analyser dans le détail le travail de ce traducteur dont le nom n’évoque rien au grand public – il a pourtant traduit Beckett, Robbe-Grillet, Sarraute et bien d’autres, depuis le français vers l’allemand. Elle l’étudie en mettant en œuvre les outils de la génétique textuelle comme on le ferait pour un auteur littéraire : elle porte son attention sur les brouillons de ses différentes traductions, ses éventuelles correspondances avec les auteurs traduits. Ainsi, elle appréhende le traducteur comme un acteur à part entière dans la production d’une œuvre : bien plus qu’un simple passeur qu’il faudrait invisibiliser, il est un agent intermédiaire entre l’œuvre initiale et l’œuvre traduite. Elle va même plus loin en essayant de montrer que ses traductions ont beau être dérivées d’un texte source, elles n’en constituent pas moins une œuvre originale. Bien que Solange ne soit pas sociologue, son approche est au final éminemment sociologique. Moi qui suis plongé depuis des années dans cette littérature sociologique qui s’articule notamment autour de la théorie des champs développée par Bourdieu, je suis très admiratif de la façon dont elle se l’est appropriée pour nourrir une réflexion originale, utile à traductologie tout en questionnant en retour certains éléments de la perspective bourdieusienne, notamment quant à l’existence d’un champ des traducteurs autonome.
Travaillant moi-même sur la manière dont les idées circulent d’une œuvre à l’autre, je suis sensible à la manière dont elle et moi, nous nous « influençons » réciproquement dans notre travail – je le dis entre guillemets, tant cette notion d’influence peut être sujette à caution, a fortiori quand on se place dans une perspective sociologique, car elle ne dit rien de précis sur la manière dont les idées circulent concrètement.

- Comment avez-vous appréhendé votre venue à Cerisy ?

Une semaine avant d’apprendre que je pourrais m’y rendre, je venais de lire la biographie que Benoît Peteers a consacrée au philosophe Jacques Derrida [Derrida, Flammarion, 2010] et dans laquelle il rend compte du rôle joué par Cerisy dans son cheminement intellectuel. On y trouve d’ailleurs plusieurs photos prises lors de colloques qu’il y a dirigés. C’est dire si j’étais quelque peu intimidé. D’autant plus qu’à la lecture du programme, je découvris que Gisèle Sapiro, une sociologue spécialiste de Bourdieu, y intervenait. Je n’imaginais pas alors que l’occasion me serait donnée de pouvoir échanger avec elle, de surcroît de manière informelle, lors des pauses. Chose difficilement envisageable dans un colloque ordinaire. Mais, ici, nous disposons de temps : le colloque dure pas moins d’une semaine !

- Vous avez cité Jacques Derrida. Mais il y a un autre intellectuel qu’il importe de citer tout particulièrement au regard de votre sujet de thèse, c’est Pierre Bourdieu lui-même, qui y est venu à l’occasion du colloque qui lui avait été consacré en 2001, quelques mois avant sa disparition [pour en savoir plus, cliquer ici ].

Mais oui, bien sûr ! J’en avais d’ailleurs lu les actes, Le symbolique et le Social [éditions de l’Université de Liège, 2005], mais sans avoir fait le rapprochement !

- Pour y avoir été, j’ai pu échanger avec lui autour d’une proposition d’interview que je lui avais faite pour les besoins du magazine pour lequel je travaillais alors. A ma grande surprise, la première question que j’eus l’opportunité de lui poser a été « Pourriez-vous me passer la confiture ? »… C’est que Cerisy, c’est aussi cela : la possibilité d’échanges ordinaires du fait notamment des repas que l’on prend collectivement…

(Rire) En effet, Cerisy, c’est aussi cela. Et qu’on soit doctorant ou professeur émérite, on peut se retrouver à la même table. On peut aussi échanger avec des personnes a priori les plus éloignées de son champ de recherche, mais qui n’en permettent pas moins de profiter d’éclairages des plus instructifs – je pense en particulier à ce couple d’ingénieurs habitués de Cerisy et qui travaillent dans le secteur de l’aéronautique. C’est la preuve s’il en était besoin de l’importance des échanges interdisciplinaires ou encore interculturels – a fortiori lorsque le colloque porte sur la traduction comprise en un sens large, dans une perspective interculturelle. Bref, ici, je n’ai pas perçu ce risque inhérent aux colloques scientifiques : se retrouver au milieux d’universitaires un peu névrosés par l’obsession de leur sujet de recherche…

- De fait, les colloques de Cerisy ne sont pas des colloques scientifiques, mais bien des moments de rencontres entre des personnes porteuses de différentes formes d’expertises (académique, professionnelle, artistique,…), autour de sujets non encore inscrits dans l’agenda de la recherche académique ou de l’action…

De là, encore une fois, cette richesse des échanges, qu’on ne retrouve pas forcément dans les colloques classiques. Loin de réduire la qualité des débats, la présence de non spécialistes l’enrichit, ne serait-ce qu’en soulevant des questions, qui, pour paraître en décalage, permettent aux chercheurs de faire des pas de côté.

- Pour n’avoir été qu’une «pièce rapportée», vous n’en avez pas moins eu un rôle majeur au cours du colloque, puisque vous avez assuré l’enregistrement des communications et des échanges, non sans que cela ne vous ait empêché d’intervenir…

En effet. J’ai assuré cette tâche en contrepartie du tarif préférentiel qui m’avait été accordé au titre de mon statut d’étudiant. D’ailleurs, je profite de cet entretien pour remercier Edith pour sa proposition…

- Edith Heurgon, la directrice du CCIC…

Une femme impressionnante ! On peut la voir sur plusieurs des photos de colloques, exposées dans le hall. Je suis impressionné par le nombre de personnalités qu’elle a côtoyées au fil du temps, depuis les années 70 à nos jours : Rolland Barthes, Philippe Sollers, Alain Touraine…

- Un mot sur l’écosystème Paris-Saclay auquel vous participez au titre de jeune enseignant de l’université d’Evry…

J’y suis en effet, et comme indiqué, attaché depuis cette année, au titre d’ATER. De facto, je fais donc partie de l’Université Paris-Saclay. Mais, à la différence de Solange, plus investie que moi dans les activités administratives de son université (elle en a présidé le collectif doctoral), je suis resté à l’écart des débats relatifs à sa création. Cela dit déjà en soi quelque chose de la difficulté d’un tel projet à communiquer réellement avec toutes les parties prenantes. D’après les échos que j’en ai eus, le rapprochement n’avait pas recueilli tous les suffrages de mes collègues. Il a été perçu comme une source de nouvelles contraintes – des maquettes à revoir – sans garantie que les budgets suivraient pour sa mise en œuvre. D’aucuns ont pu craindre que cette intégration ne fût synonyme de suppression de postes. Aujourd’hui, mon sentiment est que le projet prend corps. Outre le nouveau cours de sociologie des sciences que j’assure comme ATER, je relève des réflexions autour de la probable mise en place d’une année de propédeutique. Au-delà de cela, j’espère que l’intégration de l’Université d’Evry dans celle de Paris-Saclay se traduira par la rénovation des bâtiments amiantés du campus…

La cloche sonne, annonçant l’heure du repas.

- Vous entendez la cloche. Je crains qu’il nous faille écouter notre entretien…

En effet, car ici, quand la cloche vient à sonner, il faut obtempérer et se diriger vers le réfectoire, qu’on soit professeur émérite ou pas !

Crédit photo : CCIC.

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