Souvenirs d’Irène et de Frédéric Joliot-Curie à « Paris-Saclay ». Entretien avec Pierre Joliot (3/3)

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Suite et fin de notre entretien avec Pierre Joliot, qui revient ici sur ses souvenirs du Plateau de Saclay, qu’il a connu du temps où ses parents ont contribué à en faire un pôle de recherche en physique nucléaire.

Pour accéder au premier volet de l’entretien, cliquer ici ; au second volet, cliquer ici.

- Venons-en au Plateau de Saclay et au rôle qui ont joué vos parents, dans l’aménagement de nouveaux centres de recherche, à commencer par le CEA. En discutiez-vous avec eux (vous étiez encore adolescent lorsque le CEA a été créé) ?

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ma mère dirigeait l’Institut du radium, mon père, un grand laboratoire au sein du Collège de France. J’ai le souvenir d’un problème qui avait déjà préoccupé Marie Curie, ma grand-mère, à savoir : le fait que les équipes de recherche se sentaient à l’étroit dans les laboratoires de l’Université de Paris et qu’il n’y avait plus de place disponible pour y installer de nouveaux équipements. Le problème s’est particulièrement manifesté dans le domaine de la physique nucléaire. A partir des années 50, ma mère s’est donc mise en quête de nouveaux terrains. Elle porta d’abord son attention sur la Halle aux vins de Paris. Elle se heurta alors à une levée de boucliers : personne ne voulait transformer ce lieu en une annexe de l’université ! Ma mère continua sa prospection en se servant de moi comme chauffeur. Ensemble, nous nous rendîmes à Bagneux, pour y voir un grand terrain. Nouveau refus au prétexte que le terrain était inconstructible. Je souris aujourd’hui quand on voit ce qu’il est devenu : des immeubles y ont été construits, que l’on peut voir depuis le RER de la ligne B. Mais pas de regret à avoir, il se serait vite révélé trop petit au vu des besoins ultérieurs des chercheurs.
Il y eut ainsi d’autres visites et d’autres refus ou empêchements. Avec ma mère, nous avons donc prospecté plus au sud… Elle avait entendu parler d’un terrain disponible à Orsay – un parc avec un château que l’Etat avait placé sous séquestre, pour cause de collaboration de son propriétaire (l’ancien directeur du Matin, Maurice Bunau-Varilla). Je me souviens d’être arrivé devant une grande grille [laquelle existe toujours et marque le début du domaine de l’Université Paris-Sud]. Ma mère m’a intimé l’ordre (c’est le mot !) de l’escalader pour voir. Je me souviens encore d’avoir gravi le chemin qui mène jusqu’au petit Château. Il était envahi par la végétation et il m’avait fallu à peu près un quart d’heure pour parcourir la distance. Je n’ai pu aller au-delà, mais j’en avais vu assez pour convaincre ma mère que le terrain pouvait accueillir des activités de recherche. Suite à quoi elle a cherché à savoir comment le récupérer. Les tractations avec l’Etat s’annonçant longues, c’est finalement un terrain situé tout près de la gare d’Orsay qui a été choisi pour y installer un laboratoire de physique nucléaire – sa construction n’a pu effectivement démarrer qu’après la mort de ma mère, en 1956. Il y eu aussi la construction du Laboratoire de l’accélérateur linéaire (LAL). Je me souviens de mon père me décrivant les problèmes qu’il avait rencontrés pour acheminer les grandes bobines de cuivre. Comme elles ne passaient pas sous les caténaires au niveau d’un passage à niveau de la ligne de Sceaux, celle-ci avait dû être interrompue la nuit… Mon père est décédé en 1958, avant son achèvement. Voilà pour les premiers souvenirs que j’ai de ce qui ne s’appelait pas encore le Campus d’Orsay.

Volet3FreJoliotchantier - crédits @Université Paris-Sud- Avez-vous des souvenirs relatifs la construction du CEA ?

Si je remonte encore dans le temps, j’ai celui d’une visite avec mon père alors Haut-commissaire à l’énergie atomique, des tout premiers locaux du CEA, au Fort de Châtillon : des ateliers dédiés à la construction de la première pile atomique (Zoé), aménagés dans les anciens tunnels du fort.
Je me souviens aussi d’une visite du chantier de Saclay. Le château d’eau était en construction, nous marchions dans la boue. A mon retour, je me suis aperçu que j’y avais laissé tombé mon portefeuille ! Le lendemain, un adjoint de mon père, Etienne Bauer, m’avait ramené sur place, en Jeep ! Nous avons cherché ensemble. Par chance, je l’ai retrouvé.
Je garde aussi le souvenir de mon père intervenant devant une cinquantaine agriculteurs lors d’une réunion publique organisée à l’initiative du maire de la commune directement concernée. Cela se passait dans une grange située tout près du Christ de Saclay. J’ai pu mesurer à quel point mon père était un bon orateur : il avait à cœur de convaincre ces agriculteurs du bienfondé du projet.
De manière générale, c’est quelqu’un qui aimait aller à la rencontre des gens. Quand nous séjournions en Bretagne, il était le seul à prendre le temps de discuter avec les marins. Il avait une facilité de contact, quel que soit le milieu social de ses interlocuteurs.
Mon père m’avait à plusieurs reprises mis en garde contre les risques que j’encourrais si je faisais trop apparaître mes origines et mon éducation. Ses conseils m’ont été bien utiles pour survivre à mon service militaire pendant lequel j’ai été confronté à un échantillonnage aléatoire de la population française. Nul doute que je ne me serais pas aussi bien intégré si je m’étais comporté en « sachant » ! Comme j’ai pu en faire l’expérience, c’est paradoxalement lorsqu’on ne cherche pas à imposer ses connaissances que les gens vont à votre rencontre. Ce fut le cas de cet officier de carrière qui, se méfiant de moi au début, mais voyant que je me gardais de le regarder de haut, n’hésita plus à me solliciter pour recueillir mon avis sur telle ou telle question.

- Avez-vous été amené à revenir à Paris-Saclay ?

Oui. J’y suis revenu récemment pour voir défiler mon petit-fils à Polytechnique, ce qui n’aurait pas manqué de faire retourner mon père dans sa tombe car il était très critique vis-à-vis de cette école. Il était également très réservé vis-à-vis de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Ce qui au demeurant ne l’a pas empêché de soutenir de nombreux polytechniciens ou normaliens. De même, et bien que simple produit de l’université, cela ne l’a pas empêché de devenir le premier directeur du département de biologie de l’ENS, lors de sa création (rire).

- Que vous inspire le projet actuel de Paris-Saclay ?

Je ne peux prétendre en dire quoi que ce soit d’intelligent, faute d’en connaître en détail le contenu et d’y être impliqué en tant que chercheur. Tout ce que j’en sais est que ce projet vise à intégrer universités et grandes écoles. Pour l’heure, cette intégration paraît se heurter encore à des difficultés. Pourtant, si elle se réalisait, nul doute que ce serait un grand pas dans la bonne direction.

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