« Sous prétexte d’innovation », vraiment ?

IconopourMondediploPaysage
En octobre dernier, un article paraissait dans le vénérable Monde diplomatique, sur l’innovation à l’œuvre sur le Plateau de Saclay, qu’il présentait comme un simple prétexte au… « bétonnage » du territoire. Une vision dans laquelle nous ne nous retrouvons pas et à laquelle nous avons souhaité apporter quelques correctifs…

Aucun projet urbain ne laisse indifférent ni ne suscite a priori un consensus total. A fortiori quand, comme c’est le cas de Paris-Saclay, il a une ambition mondiale, avec tout ce que cela implique en termes de fréquentation par plus d’étudiants, plus de chercheurs, plus d’entrepreneurs et d’investisseurs, ou encore de personnels administratifs. Mais après tout, quoi de plus naturel et même de plus souhaitable ? Un projet gagne toujours à s’enrichir des objections, reproches, réserves, critiques qu’il suscite.
Mais que plus que dix ans après son lancement, il continue à faire l’objet de procès à charge nous interroge. De surcroît, quand ce procès prend la forme d’un article publié dans un journal censé informer en faisant autant que possible la part des choses (ne serait-ce qu’en donnant a minima la parole à « la défense », en l’occurrence, celles et ceux qui croient en ce projet et qui sont nombreux !). Au risque de paraître naïf, nous avons la faiblesse de penser que le rôle de la presse, quelle qu’en soit la ligne éditoriale, est de nous préserver des analyses en 280 caractères et que c’est précisément son attachement à entretenir cette vocation qui lui assurera un avenir (du moins, l’espère-t-on).
Toutes ces considérations nous ont trotté dans la tête à la lecture d’un article paru en octobre dernier dans Le Monde Diplomatique et qui nous avait échappé (de là le temps mis à réagir). Ses auteurs sont deux journalistes d’un journal local indépendant de Palaiseau et de la Communauté Paris-Saclay (le ZPL). Le titre annonce la couleur : « Sous prétexte d’innovation ». Comprendre : la promotion de cette dernière ne serait destinée qu’à justifier l’expropriation de terres agricoles, pour y bétonner encore et encore. La suite n’a fait que nous mener de sujets d’étonnement en sujets d’étonnement.

Des sujets d’étonnement

Premier sujet d’étonnement : l’article ne donne la parole qu’à des personnes ou structures connues pour être plutôt opposées au projet de cluster – en l’occurrence, un agriculteur et des membres du même collectif, Saclay Citoyen (cités à plusieurs reprises). Leur point de vue est respectable et ne se discute pas. En revanche, de journalistes (c’est ainsi que se présentent les auteurs), on s’attend à ce qu’ils donnent le point de vue d’autres personnes, quand bien même seraient-elles favorables au projet de cluster – il y en a de nombreuses, qui n’ont pas pour autant l’âme de « bétonneurs »…
Deuxième sujet d’étonnement : les approximations sur les établissements et organismes participant à ce cluster. On passe sur le passage qui évoque des entreprises comme étant déjà présentes sur le Plateau de Saclay, alors que leurs futurs locaux ne sont pas encore construits. En revanche, on tique à la lecture du passage suivant : « Vingt trois grandes écoles (Polytechnique, CentraleSupélec (école d’ingénieur), Ecole normale supérieure de Cachan [sic], Ecole des hautes études commerciales (HEC)… – et universités – Paris-Orsay [sic], Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines… – ont accepté de déménager à Saclay ou d’y inaugurer des locaux » (c’est nous qui soulignons). Quiconque s’intéresse un tant soit peu à Paris-Saclay sait que la plupart de ces établissements sont implantés de longue date dans le périmètre de l’OIN Paris-Saclay. HEC l’est depuis 1964 (à Jouy-en-Josas), Polytechnique depuis 1976, Paris-Sud, quelques années plus tôt, etc. Seuls parmi les établissements cités, Centrale et l’ENS Paris-Saclay ont été transféré(e)s ou sont en passe de l’être dans la perspective du cluster ou du campus Paris-Saclay. A l’image, précisons-le au passage, de l’ENSAE, de Télécom ParisTech ou encore d’AgroParisTech.
C’est dire si loin de s’écrire sur une page blanche, le projet de cluster renoue avec un histoire ancienne qui a débuté dans l’immédiat après Seconde Guerre mondiale, avec l’implantation de premiers centres de recherche (ONERA, CEA,…) et qui s’est poursuivie dans les années 60-70 avec les établissements d’enseignement supérieur évoqués plus haut, mais sans que la « mayonnaise ne prenne ». Si donc le projet de cluster présente un intérêt, c’est celui de créer les conditions à même de renforcer les synergies entre des centres de R&D et des établissements d’enseignement supérieur et de recherche, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils avaient tendance à vivre repliés sur eux-mêmes, hormis les unités mixtes de recherche ou les formations communes.
Qu’il faille maintenant construire des logements pour les étudiants, les enseignants, les chercheurs, mais aussi les familles des salariés, quoi de plus normal ? On restera toujours très loin de la densification du Plateau de Saclay, que prévoyait le  Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région de Paris (SDAURP), défini en 1965 par Paul Delouvrier. C’est qu’entre-temps, on a assisté à la contestation du principe des villes nouvelles, mais aussi à une sensibilité accrue en matière de préservation de l’environnement, à laquelle l’écosystème de Paris-Saclay se fait largement l’écho.

Une gouvernance avec les élus

Troisième sujet d’étonnement : la vision que nos journalistes donnent de la gouvernance du projet, suggérant un Etat omnipotent, imposant son point de vue aux habitants comme aux élus. Outre le fait que la Commission nationale du débat public n’ait pas été saisie pour débattre du bien-fondé de l’OIN, ils voient dans la création de celle-ci, « une manœuvre [qui] permet de marginaliser les élus locaux et les habitants réfractaires ». C’est ne pas rendre justice à l’intense travail de consultation de la population (au travers de réunions publiques prévues par ladite Commission nationale du débat public) et oublier le changement de statut que l’Etablissement public d’aménagement a connu en 2015, en vue de renforcer le rôle des élus dans la définition du projet Paris-Saclay.
Les auteurs évoquent bien la création de la ZPNAF (une zone de protection des espaces naturels, agricoles et forestiers), mais pour déplorer qu’elle ne concerne qu’une « petite portion du plateau ». Elle fait pourtant 4 115 ha (chiffre que les auteurs omettent de préciser), dont près de 2 500 consacrés aux activités agricoles, les autres étant composés de forêts, de cours d’eau, d’espaces naturels et de rigoles. Rappelons que la création de cette ZPNAF, arrêtée par décret le 27 décembre 2013, doit beaucoup à la mobilisation des agriculteurs et d’associations locales. Preuve s’il en était besoin que l’Etat n’est pas le seul maître en son OIN, qu’il sait ajuster les projets qu’il initie en fonction des circonstances et des attentes des acteurs locaux (sans compter les divergences entre les ministères de tutelle impliqués, l’Etat étant loin de la figure monolithique que d’aucuns se plaisent à décrire pour mieux accréditer ses risques d’omnipotence).
Enfin, nous ne pouvons manquer de nous interroger sur ce parti pris de ne considérer l’innovation que comme un prétexte au bétonnage, allant de surcroît à l’encontre des intérêts de l’environnement et de l’agriculture. En réalité, l’innovation telle que mise en œuvre dans l’écosystème (à dominante technologique, mais pas que) concerne tout autant le premier, l’environnement (cf. les mesures de protection de la biodiversité, dont la ZPNAF, une innovation réglementaire s’il en est) que la seconde, l’agriculture (cf. la présence d’une importante R&D dans le domaine agricole, incarnée notamment par l’INRA et AgroParisTech). Ajoutons le rôle majeur joué par l’association Terre et Cité, dans la valorisation des espaces agricoles et, bien plus, dans l’implication des agriculteurs comme acteurs de l’innovation (et non des Indiens enfermés dans leur réserve, la ZPNAF en l’occurrence), aux côtés des chercheurs, des habitants, des associatifs, des startuppers,…

Et la ligne 18 ?

Naturellement, l’article évoque le projet de ligne 18 du Grand Paris Express, mais à notre sens en défendant un argumentaire discutable. D’un côté, les auteurs citent la Cour des comptes et les réserves qu’elle exprimait en février 2017 sur la manière dont « l’Etat s’est lancé dans le projet très ambitieux de Paris-Saclay sans avoir au préalable défini clairement les moyens permettant de la réaliser » (en l’occurrence, une navette qui permettrait de rendre le plateau plus accessible, soit précisément l’enjeu de la ligne 18). D’un autre côté, il se fait l’écho de l’opinion d’une opposante pour qui sa construction entraînerait celle d’un nombre de logements forcément important pour ne serait-ce que garantir la rentabilité de la ligne. Outre le fait que son matériel roulant est configuré pour répondre aux besoins induits par le surplus de population appelés à fréquenter ou résider dans l’écosystème, le volume de logements a d’ores et déjà été programmé, en tenant compte de surcroît des exigences de préservation des espaces de la ZPNAF. Si, donc, la ligne induit la construction de logements, c’est en un nombre déjà connu, fixé de surcroît en accord avec les élus dans le cadre de contrats de développement territorial.

Le lecteur l’aura compris : nous avons eu quelque peine à nous reconnaître dans la vision que l’article veut donner du Plateau de Saclay et de l’innovation qui y est promue. Elle ne correspond pas à celle que nous en avons en l’arpentant ou en assistant aux nombreux événements qui s’y déroulent. Certes, les grues sont bien là, en nombre, augurant de nouvelles constructions, de surcroît le plus souvent en béton, mais celles-ci sont circonscrites dans certains périmètres (Zac de Moulon, Zac de Polytechnique…). De sorte que l’impression qui prime, c’est l’alternance des paysages (urbains, semi urbains, ruraux, agricoles, forestiers,…), mais aussi une diversité patrimoniale héritée des siècles passés (dont les maisons en meulière, le fameux système de rigoles et d’étangs destinés à alimenter les fontaines du parc de Versailles, etc.), qui concourent à l’attractivité du cluster. Pour peu qu’on interroge les gens qui y vivent et/ou y travaillent, y étudient, s’y adonnent à leurs loisirs, autrement que sur le mode « pour ou contre » (et si possible plus contre que pour) le cluster de Paris-Saclay, mais sur le rapport intime sinon personnel qu’ils entretiennent avec ce territoire, on entend à coup sûr des points de vue plus nuancés et constructifs.

* Sabrina Belbachir et Raphaël Godechot, « Sous prétexte d’innovation », Le Monde diplomatique, octobre 2018.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>