Solide comme un roc, malgré tout. Rencontre avec Julien Fleury

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Suite de notre découverte de La Fibre Entrepreneur à travers, cette fois, le témoignage de Julien Fleury, cofondateur de Weeroc, que nous avions déjà eu l'occasion d'interviewer. Il souligne ici les avantages que confère ce nouvel espace à une Spin-Off comme la sienne.

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- Si vous deviez de nouveau pitcher Weeroc…

Je procèderais à peu près de la même manière que la fois précédente ! Weeroc est une Spin-Off du CNRS, issue de l’IN2P3 (Institut national de Physique Nucléaire et de Physique des Particules). Nous développons des circuits micro-électroniques pour la lecture de photo-détecteurs et ce pour de nombreux domaines d’application, qui vont de l’instrumentation scientifique (des télescopes, par exemple) à l’imagerie médicale (pour la recherche contre le cancer, l’analyse du cerveau,…), en passant par la sécurité intérieure ou nucléaire (détection de bombes dites « sales » - autrement dit « radiologiques » - ; de substances radioactives dans des conteneurs,…), enfin, le spatial, un domaine à part qui mobilise d’autres compétences. Soit une demi douzaine de domaines, dont certains à fort enjeux sociétaux.

- Comment faites-vous pour investir des domaines aussi divers ? Est-ce à dire que, par-delà leurs spécificités, ils exigent les mêmes circuits microélectroniques ?

Hormis le spatial, qui requiert des compétences en design de circuits avec tenue de radiation (nos circuits microélectroniques doivent pouvoir résister à la sortie de l’atmosphère), les autres domaines mobilisent notre principal compétence, à savoir : la lecture de détecteurs de particules.

- Reste que ces domaines ne correspondent pas aux mêmes univers professionnels. Comment faites-vous pour négocier avec des interlocuteurs qu’on devine par conséquent très différents ?

En fait, qu’ils évoluent dans l’instrumentation scientifique, l’imagerie médicale, etc., nos interlocuteurs ne sont pas si différents : ce sont, comme moi, des physiciens issus de la recherche fondamentale avant d’en être venus à faire de la recherche appliquée pour l’industrie. Qu’ils conçoivent des dosimètres pour les centrales nucléaire, des appareils d’imagerie médicale ou encore d’autres équipements, ils font le même travail. Tant et si bien qu’ils passent d’ailleurs facilement d’un domaine à l’autre. A titre anecdotique, je viens de retrouver des collègues en Russie, dont j’avais fait connaissance en Allemagne : entretemps, ils avaient changé de domaine. La physique appliquée à des secteurs de haute technologie est un petit monde. Nous nous connaissons presque tous. Ce qui facilite le dialogue, quel que soit, encore une fois, le domaine d’application.

- Comment va Weeroc depuis le précédent entretien ?

Depuis cet entretien [mis en ligne en août 2014], beaucoup de choses se sont passées, de bonnes et de moins bonnes. Mais n’est-ce pas le lot de toute entreprise ? En créer et développer une n’est pas un long fleuve tranquille. Actuellement, après quelques difficultés de trésorerie et la nécessité où nous avons été de nous séparer d’un collaborateur, nous renouons avec une phase de croissance. Nous étions trois au moment de l’entretien. Nous sommes cinq aujourd’hui. Et puis Weeroc en est à sa quatrième année d’existence…

- Ce qui signifie que vous avez déjà passé un cap…

Oui, c’est ce que l’on prétend. Mais autant le dire : pas plus qu’au 3/7/15 ans dans la vie d’un couple, je ne crois à cette idée selon laquelle, passées les trois premières années d’existence, une entreprise est assurée de connaître un cycle de développement. C’est davantage le volant d’affaires, qui détermine sa capacité à survivre durablement. Or, en ce qui nous concerne, nous avons été confrontés à une dégradation de la conjoncture, quelque chose que, par définition, nous ne pouvions maîtriser et qui est d’autant plus dommageable dans notre cas que, comme je vous l’avais expliqué, Weeroc a pour particularité d’avoir été créée sur la base de contrats passés avec nos clients, sans recours à des levées de fonds, donc.

Cela étant dit, je crois aussi que Weeroc a pour elle d’avoir été créée par des physiciens dans l’âme, qui tablent davantage sur le partenariat avec des industriels sans se précipiter dans le développement de leur société, par le recours à des investisseurs extérieurs avec tout ce que cela impliquerait en termes de pressions pour un retour rapide sur investissement.

- Au final, pas de regret, donc, de vous être lancé dans la création d’une spin-off…

Les aléas font partie de la vie de l’entrepreneur. Mais c’est une chose de le dire, c’en est encore de le vivre ! Quand vous créez votre  entreprise, il n’y a plus personne au-dessus de vous, dont vous pouvez attendre une décision. C’est à vous de la prendre ! Au-début, vous êtes porté par le sentiment d’avoir gagné en liberté. En réalité, c’est loin d’être le cas, car, sauf à être dépourvu de sens moral, vous vous sentez responsable du sort de vos salariés. Vous ne pouvez pas quitter votre propre société sans vous être assuré qu’elle puisse vivre sans vous. La création d’entreprise relève du sacerdoce !

Heureusement qu’il y a des environnements où on peut échanger avec d’autres entrepreneurs : je pense à Opticsvalley et d’autres réseaux professionnels. Bien sûr, je pense aussi à des lieux comme celui-ci.

- Justement, dans l’entretien que vous m’aviez accordé, vous fondiez des espoirs dans sa création…

Oui, en effet. Maintenant, La Fibre Entrepreneur vient d’être inaugurée. Il faut lui laisser le temps de trouver ses marques. Nous mêmes y sommes installés depuis septembre dernier. Personnellement, je n’ai pas encore beaucoup eu l’occasion d’échanger avec les autres entrepreneurs. Ce qui n’est pas en soi un problème car ma priorité était de pouvoir me rapprocher de mon laboratoire de recherche, Omega (lequel, je le rappelle pour mémoire, fait partie de l’IN2P3). De ce point de vue, La Fibre Entrepreneur donne pleinement satisfaction : mon associé Christophe, directeur d’Omega, est installé dans l’une des ailes du bâtiment. Cela a changé du tout au tout notre manière de travailler. Désormais, nous prenons le café ensemble, nous déjeunons ensemble. Bien plus, La Fibre Entrepreneur nous permet de combiner de la recherche fondamentale, de la valorisation, enfin, de l’enseignement. Trois choses qui, à notre sens, sont indissociables. Christophe vient d’ailleurs de reprendre des activités d’enseignement.

- En quoi cette proximité est-elle primordiale dans un monde que l’on dit a priori plus enclin aux échanges virtuels ?

Christophe a beau être dans la recherche fondamentale et moi dans la valorisation, en lien direct avec les industriels, nous avons besoin d’être en interaction quotidienne. Du temps où j’étais à IncubAlliance (Orsay) et, lui, au laboratoire Omega, nous avions déjà le sentiment d’être éloignés. En plus de faciliter les échanges, notre proximité nous a amenés à revoir notre business model. Désormais, Weeroc s’occupe de la vente de circuits pour le compte d’Omega, ce qui permet à celui-ci de se concentrer sur ses activités de R&D, qui sont bien plus dans ses gènes que le commerce. En sens inverse, nous sous-traitons plus de R&D au laboratoire. Bref, les rôles s’éclaircissent et chacun se concentre sur ce qu’il sait faire de mieux, gagnant ainsi en efficacité.

- L’effet cafét joue-t-il avec les autres entrepreneurs ?

Non, pas encore. Mais je n’en fais pas un motif de déception car, encore une fois, ma priorité était de me rapprocher d’Omega.

- Pourtant, n’est-ce pas l’intérêt de ce genre de lieu que de favoriser aussi les rencontres fortuites, informelles ?

Si, bien sûr. Mais pour l’heure, force est de constater que ce n’est pas simple, ne serait-ce que du fait de l’obligation d’utiliser un badge pour passer d’un endroit à l’autre. Certes, cela répond à un souci louable de protection des activités des start-up, mais cela réduit à l’évidence les possibilités d’interactions. Un espace a bien été spécialement aménagé pour favoriser les rencontres, mais je doute que cela se fasse ainsi, par le truchement d’un espace dédié. Par définition, les rencontres informelles doivent pouvoir se faire n’importe où.

C’est le seul bémol que j’émettrais. Il ne s’agit probablement que d’un défaut de jeunesse qui disparaîtra avec la mise en place d’une « committee manager », en la personne de Juliette, et d’une « business developper », Marjolaine. Et puis, je suis épaté par la performance qui a été réalisée : La Fibre Entrepreneur est sortie de terre en un temps record. Le bâtiment est plutôt joli à voir. Les startuppers peuvent déjà y recevoir leurs interlocuteurs dans des conditions qui ne peuvent que renforcer leur crédibilité.  Nos propres clients, à qui je le fais systématiquement visiter, ne manquent pas de faire part de leur émerveillement. Il en apprécie l’aspect High Tech, la proximité entre entrepreneurs et chercheurs. Pour le besoin de réunion avec des partenaires, c’est ici que ceux-ci disent désormais souhaiter se rendre.

- Et Paris-Saclay, dans quelle mesure cela joue-t-il aux yeux de vos interlocuteurs ?

Je doute que cela parle encore à nos clients. Peut-être en ira-t-il autrement quand les acteurs de l’écosystème joueront plus collectif.

- Et la suite pour vous, en quoi consiste-t-elle ?

Nous tablons sur le coup d’accélérateur que donnera notre présence ici, à La Fibre Entrepreneur, et plus globalement sur le campus de Polytechnique, un environnement devenu très favorable à l’entrepreneuriat innovant : on y sent une vraie volonté de l’encourager. Nous avons comme objectif rester de rester ici plutôt durablement, pour bénéficier de la proximité avec le laboratoire. Ce que notre contrat établi sur la base d’un an renouvelable permet d’envisager.

- N’est-ce pas aussi un vivier d’emplois pour vous ?

Si, les compétences sont là. Je doute cependant que nous ayons la possibilité de répondre aux exigences salariales des ingénieurs formés ici ! Mais au moins pouvons nous discuter avec des élèves, accueillir des stagiaires. Sans oublier la possibilité de valoriser le réseau des Alumni de Polytechnique. Un autre atout qui ajoute à notre crédibilité aux yeux de nos interlocuteurs.

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