Révolution de l’habitat chez le Roi Soleil

Solar Decathlon Paysage
Solar Decathlon, une compétition internationale qui vise à promouvoir des habitats innovants, se déroulera l'été prochain en France, à Versailles. Les vingt équipes qui y participeront ont été présentées en grandes pompes, à la Cité de l'Architecture & du patrimoine, en présence de Cécide Duflot, Ministre de l'Egalité des territoires et du Logement. Entretien avec Jérôme Mat, directeur de CSTB Solar, en charge de la maîtrise d'œuvre de l'événement.

Jérôme Mat est directeur général de CSTB Solar, filiale à 100% du Centre scientifique et technique du bâtiment, missionné et mandaté par l’Etat français et le Ministère de l’Egalité des territoires et du Logement pour assurer la maîtrise d’œuvre de Solar Decathlon Europe. A priori, rien ne le prédisposait à vivre cette aventure : juriste de formation, il n’a pas, comme il le reconnaît lui-même, de culture technique, encore moins d’ingénieur. Sa carrière professionnelle, il l’a poursuivie jusqu’à présent comme directeur de cabinet au sein d’une collectivité locale – Châlons-en-Champagne, « sa » ville, dont une photo décore son bureau – puis d’un Ministère – celui du logement. « C’est à cette occasion que j’ai entendu parler pour la première fois de cette compétition qui, en lançant défi à des étudiants du monde entier, n’a pas manqué de susciter ma curiosité. »

« Défi », on ne saurait mieux dire, puisqu’il s’agit de concevoir et de construire un démonstrateur d’habitat innovant, et ce, en dix-huit mois. A près de six mois de l’organisation de la compétition – elle est programmée du 16 juin au 19 juillet 2014, sur le site des Mortemets, au domaine national de Versailles – , il a bien voulu répondre à nos questions.

- Les équipes qui concourent à l’édition 2014 du Solar Decathlon ont été présentées officiellement le 6 novembre dernier à la Cité de l’Architecture & du Patrimoine. Pouvez-vous nous en décrire le profil ?

Au total une vingtaine d’équipes ont été sélectionnées à travers le monde. Toutes ont répondu précisément aux exigences techniques fixées dans le cahier des charges et, au-delà, aux attentes de la France, le pays hôte, qui, pour cette édition, a souhaité mettre l’accent sur six points particuliers :

Pourquoi Solar Decathlon ?

Lancée aux Etats-Unis en 2002, cette compétition est, depuis 2010, déclinée en Europe. Mais pourquoi cette appellation « Solar Decathlon » ? Solar, parce que les équipes en compétition sont invitées à exploiter les ressources du solaire (thermique et photovoltaïque), une source d’énergie a priori inépuisable. Pour autant, il ne s’agit pas de se limiter à cette dimension, mais d’engager une réflexion sur le fonctionnement général de l’habitat : son confort, son efficacité énergétique, son accessibilité financière et donc, au-delà, d’esquisser une ville durable. Decathlon, ensuite, parce que chaque équipe est soumise à 10 épreuves qui sont autant de mesures de leur démonstrateur (elles prennent en compte les conditions climatiques et d’ensoleillement du pays où il a été conçu).

- la densité, d’abord : nous avons demandé aux équipes de privilégier l’habitat collectif pour tenir compte de la rareté et du renchérissement du foncier, que l’on constate en France comme ailleurs, notamment dans les pays asiatiques où la pression démographique est particulièrement forte.

- la mobilité : le logement ne peut plus se concevoir indépendamment des moyens d’accessibilité et de modes de transport. Vous aurez beau faire les bâtiments les plus performants sur le plan énergétique, cela sera de peu d’utilité s’ils sont à l’écart des dessertes et des bassins de vie.

- le coût : il importe que les démonstrateurs conçus par les équipes puissent déboucher sur des solutions accessibles aux classes moyennes, et pas seulement aux hauts revenus. Sans quoi, cela risque de ne rester qu’un doux rêve pour happy few. Cela incite les équipes à être vigilantes dans le choix des matériaux.

- la sobriété énergétique : les propositions doivent bien évidemment être moins consommatrices d’énergie, tout en garantissant un confort. Sans quoi, les gens rechigneront à y vivre.

- l’innovation : les propositions doivent être novatrices, en matière de conception, mais aussi, encore une fois encore, dans le choix des matériaux. Il ne s’agit pas nécessairement de réinventer la poudre, mais de faire redécouvrir les vertus de techniques et de matériaux que l’on a oubliés ou délaissés.

- enfin, la contextualisation du projet : il importe que les démonstrateurs débouchent sur des solutions viables sous les latitudes où ils ont été conçus, et pas seulement dans le contexte de Versailles. Ils doivent donc répondre à des problématiques géographiques, climatiques, mais aussi socioéconomiques.

- Les équipes venant de pays du Sud ne risquent-elles pas d’être désavantagées par les conditions climatiques de Versailles où seront effectuées les mesures ?

Non, car nous avons prévu, pour les besoins de l’évaluation, de mesurer les performances, en fonction des données climatiques du pays où le démonstrateur a été conçu. A cette fin, nous nous appuyons sur un data center dans lequel nous avons enregistrées notamment les informations relatives au degré d’ensoleillement propre à chaque pays représenté. Solaar Decathlon n’a certainement pas vocation à promouvoir un logement standard, mais, au contraire, à valoriser la diversité des solutions envisageables, selon le contexte géographique, climatique, social…

- Quelles sont les contraintes imposées à la composition des équipes ?

Contrairement à ce que suggère le nom de la compétition, il ne s’agit pas de se limiter aux ressources solaires, mais de considérer l’habitat dans toutes ses dimensions. Ce qui suppose des équipes pluridisciplinaires et multi-métiers. Une université ou une école, aussi réputée soit-elle, ne peut prétendre porter seule un projet. De fait, les équipes sélectionnées sont diverses dans leur composition : on y trouve des architectes, des ingénieurs, des designers, mais aussi des communicants et des spécialistes de marketing. Toutes ces compétences sont nécessaires pour concevoir et construire le projet, et ensuite en défendre le concept, sa viabilité socio-économique, auprès des jurys internationaux (au nombre de six).

- Combien d’équipes françaises ont-elles été retenues ?

On en compte deux (l’une constituée d’étudiants de l’Université Paris Est ; l’autre d’élèves de Ecole nationale supérieure d’architecture et l’Ecole supérieure du bois de Nantes) et même quatre si l’on compte les équipes mixtes (l’une franco-américaine, l’autre franco-chilienne ). Mais il y aurait pu n’en avoir aucune ! Le jury n’a retenu que les critères posés par la France. Il n’était astreint à aucun quota et a donc fait l’abstraction de la nationalité des équipes. Les équipes françaises sélectionnées en ont d’autant plus de mérite. Au total, la vingtaine d’équipes retenues représentent 16 pays et 3 continents (l’Europe, les Amériques du Nord et du Sud), soit plus que lors des éditions précédentes, organisées en Espagne.

- Où seront accueillies les équipes ?

L’ensemble des équipes (soit 800 personnes, en comptant l’ensemble des étudiants et de leurs enseignants), seront hébergées sur le site même, dans les Decathlètes, un éco-quartier éphémère, conçu spécialement pour la durée de l’événement. Ce qui constitue une autre originalité de l’édition française du Solar Decathlon. Cet écoquartier se veut lui-même novateur par rapport à ce qu’on peut voir dans les magazines ou les reportages, en apportant la démonstration que de l’habitat collectif peut être durable, de qualité et peu coûteux.

- Comment s’est fait le choix de Versailles ?

Cette ville s’est très tôt positionnée pour accueillir la compétition. Sa candidature a d’emblée séduit les fondateurs américains du Solar Decathlon. Versailles est une ville mondialement connue (aux Etats-Unis, on n’ignore pas que c’est là qu’a été signé le Traité d’Indépendance du pays). A lui seul, le Château draine 7 millions de touristes. C’est dire le potentiel de visiteurs que pourra accueillir notre manifestation. Pas moins de 10 ha ont été mis à disposition sur le site des Mortemets, en cours de requalification, pour y aménager la Cité du Soleil, laquelle comprendra, outre le quartier des Décathlètes, une agora et les quartiers de la compétition, des colloques, de l’organisation et des partenaires.

- A-t-on assez de recul pour savoir dans quelle mesure les propositions lauréates percolent le monde des professionnels de l’habitat ?

Rappelons que la compétition a été inventée par le département américain de l’énergie. Dans son esprit, il ne s’agissait pas de créer une énième compétition pour le plaisir d’en organiser une, en invitant des étudiants à s’amuser à construire un prototype. Solar Decathlon a dès le début eu l’ambition de susciter le meilleur de l’innovation et du développement pour l’habitat de demain. A travers les équipes, ce sont des universités et des écoles réputées qui s’engagent, mais également des partenaires industriels. Celles en compétition cette année représentent pas moins de 25 millions d’euros de R&D, apportés par leurs partenaires industriels. C’est donc bien plus qu’une simple épreuve académique. L’enjeu est bien que les démonstrateurs débouchent ensuite sur une industrialisation et une commercialisation à plus ou moins grande échelle. Le lauréat de Solar Decathlon 2012 (un projet français d’habitat collectif, baptisé Canopea), en fournit un belle illustration : le prototype a été acheté par un promoteur immobilier ; il prendra vie près de Grenoble, d’ici 2015.

- A quelques mois de l’organisation, quelle est votre appréciation de l’événement ?

J’ai le sentiment que la France a eu le nez fin en se proposant d’accueillir cette compétition ! Elle permet de mobiliser tous les acteurs : des universitaires, des industriels et tous ceux qui vont fabriquer la ville de demain à commencer par les professionnels du BTP sans oublier les élus. Le Solar Decathlon constituera une vitrine sans équivalent pour donner à voir les innovations de nos pôles de compétitivité des secteurs des matériaux et de l’énergie et plus largement de nos entreprises, qu’il s’agisse de grands groupes, de PME ou même de start-up. Reste à former les professionnels en conséquence, à inventer de nouveaux métiers et, au-delà, à mettre en place une nouvelle filière professionnelle. La vocation de Solaar Decathlon est aussi de sensibiliser à ces enjeux.

- En encourageant une logique pluridisciplinaire et multi-acteurs, vous êtes en phase avec la logique de cluster de Paris Saclay, dans lequel s’inscrit Versailles…

Solar Decathlon est en effet en phase avec cette dynamique de cluster, dans la mesure où il s’agit de favoriser le partenariat entre les universités et leurs étudiants avec des professionnels, pour leur faire bénéficier de leur savoir-faire et, en sens inverse, d’enrichir la R&D des groupes industriels. Rétrospectivement, ce parallèle que vous invitez à faire rend d’autant plus pertinent le choix de Versailles.

- A certains égards, Solar Decathlon n’est pas sans rappeler non plus le principe des expositions universelles…

Cela y participe en effet. L’ambition est bien plus qu’une foire commerciale. La manifestation s’adresse aux professionnels, ainsi qu’aux élus, aux prescripteurs (Chambres de commerce et d’industrie, Chambres des métiers et de l’artisanat, bailleurs sociaux…), sans oublier les cabinets d’ingénierie et d’études, etc. Bref tous ceux qui font l’habitat et la ville.

- Pour autant, la manifestation ne s’en veut pas moins aussi grand public…

Oui absolument, l’accès au site sera d’ailleurs gratuit.

- Sur quelle organisation vous appuyez-vous ?

Elle est structurée en 5 pôles : une administration générale et financière ; un pôle compétition, qui suit au jour le jour les équipes, de façon à répondre à leurs inévitables interrogations (elles travaillent à la conception de leur prototype sur la base d’un règlement qui fait 200 pages ! Ce même pôle valide les stades d’avancement des prototypes, sur la base des livrables que les équipes sont invitées à lui remettre tous les trois mois) ; un pôle événement et communication ; un pôle aménagement et logistique  ; enfin, un pôle monitoring et scoring (en charge des mesures qui seront faites de chaque prototype, de la qualité de l’air à l’éclairage, en passant les taux de CO2, de composés volatils,…).

- Qui finance cet événement ?

Le Ministère de l’Egalité des territoires et du Logement en finance une partie. Charge à nous de trouver le complément auprès des industriels. Plusieurs ont d’ores et déjà répondu présent. D’eux, nous attendons autre chose qu’une simple participation à travers un logo sur nos supports de communication. Nous souhaitons qu’ils se saisissent du Solar Decathlon comme d’un outil de démonstration de leur savoir-faire et de leurs solutions, et, au-delà, qu’ils montrent comment elles s’agencent les unes aux autres pour répondre au défi d’un habitat et d’une ville durables.

- On vous sent particulièrement impliqué…

Comment pourrait-il en être autrement ? C’est un projet passionnant, qui ne peut que transcender les clivages partisans : après tout, ce qui est en jeu, c’est l’avenir de la planète et de nos enfants. Je suis moi-même père de famille. La manifestation, je la conçois comme un moyen d’approfondir l’éducation au développement durable. Tout le monde est encore loin d’avoir conscience de ses enjeux. L’éveil se fait il est vrai au plus jeune âge. C’est donc dès maintenant qu’il faut sensibiliser nos enfants que la maison dans laquelle ils habitent aujourd’hui avec leurs parents ne sera plus forcément celle dans laquelle ils vivront une fois devenus adultes. Face aux enjeux planétaires, il faut réinventer la manière d’habiter, de se déplacer, de consommer. Solar Decathlon offre l’occasion de montrer que c’est possible, que demain est déjà là.

Légendes des photos : 1) en Une, grand format : les équipes concourant à l’édition 2014 ; 2) en Une, petit format : Jérôme Mat ; 3) illustrant l’article : la signature de la convention d ‘engagement des partenaires de l’édition 2014, en présence de Cécile Duflot, Ministre de l’Egalité des territoires et du Logement.

5 commentaires à cet article
  1. Sylvain Allemand

    Oui, en effet, c’est bien Decathlon qu’il fallait lire. Merci de votre vigilance.

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