Retour sur les Assises Européennes de la Fabrication Additive

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Suite de notre compte rendu des Assises Européennes de la Fabrication Additive à travers un entretien avec Alain Bernard, vice-président de l’Association Française de Prototypage Rapide, organisatrice de l’événement. L’occasion de revenir sur l’engagement ancien de ce dernier en faveur de cette innovation technologique qui offre déjà des perspectives nouvelles à plusieurs secteurs industriels.

Pour accéder au précédent article consacré à cette manifestation – l’entretien avec Laurent Michard, du CSIS – cliquer ici.

- Du 24 au 26 juin dernier, vous avez organisé les Assises Européennes de la Fabrication Additive. Pouvez-vous rappeler la finalité ?

Ces Assises, organisées par l’Association Française de Prototypage Rapide (AFPR) ont vocation réunir chaque année les acteurs majeurs du marché de la fabrication additive, aussi bien des professionnels que des chercheurs, pour échanger sur les nouveautés technologiques, les nouvelles applications ainsi que les bonnes pratiques, qui ont pu apparaître au cours de l’année. Pour être « européennes », elles n’en sont pas moins ouvertes à d’autres continents. Parmi les intervenants, plusieurs venaient d’ailleurs des Etats-Unis ou de pays émergents : Inde, Chine…

- Il s’agissait cette année de la 19e édition. Or, l’intérêt médiatique pour l’impression 3D est bien plus récent. Comment interprétez-vous ce décalage ?

L’AFPR a, elle-même, été créée il y a plus de vingt ans en vue de promouvoir ce qui ne s’appelait pas encore la fabrication additive. Le dépôt du premier brevet remonte à 1984 et il est français. La première machine industrielle est arrivée en France, en 1988. C’est dire si ce nouveau champ d’innovation technologique est ancien.

Le buzz actuel concerne principalement l’impression 3D ; il est lié à l’arrivée des premières imprimantes grand public et relativement bon marché qui permettent de fabriquer à un prix abordable de petits objets à partir d’un modèle numérique. La fabrication additive concerne, elle, les technologies industrielles, lesquelles ont été développées dès la fin des années 80. Pour mémoire, le premier brevet a été déposé en 1984 et il est français !

- Les technologies de fabrication additive sont-elles elles-mêmes devenues suffisamment bon marché pour l’industrie ?

Oui, a fortiori si on considère globalement les avantages qu’elles apportent, à savoir des solutions de fabrication qui permettent de se passer d’outillages pour produire en petites séries des pièces différentes à partir d’une même machine. Des avantages qui constituent des arguments en faveur de l’appropriation de ces machines en complément des technologies traditionnelles.

- Est-ce que pour autant l’industrie en général et française en particulier a pris la mesure de son potentiel ? Y-a-t-il encore des efforts à faire pour convaincre les industriels ?

Tout dépend de ce qu’on entend par industrie. Si c’est de l’Industrie avec un grand I, la situation est naturellement variable selon les domaines que l’on considère. Tous ne se sont pas encore également intéressés à la fabrication additive. Tant qu’il n’y a pas de preuve par l’exemple, les industriels se montrent encore réticents à faire le premier pas. Mais il suffit qu’ils assistent à une démonstration, pour les voir changer d’attitude. C’est tout l’enjeu des stands que nous organisons en parallèle à nos plénières. Cette année, pas moins d’une douzaine de sociétés sont venues exposer leur savoir-faire et ce qu’il était possible de faire avec les technologies de fabrication additive, que ce soit en aval, avec des opérations de parachèvement ou, plus en amont, avec de la création numérique, laquelle consiste à adapter les méthodes et modèles aux domaines d’application. De nombreuses sociétés, y compris de service ont investi le domaine de la fabrication additive. Le temps est venu d’accompagner cette dynamique, depuis la recherche jusqu’à l’industrialisation et le développement, sans oublier la certification et l’édiction de normes, enjeu dont les adhérents de l’AFPR se sont saisis depuis plusieurs années.

- La recherche, dites-vous : c’est précisément une autre originalité de vos assises que de faire se rencontrer les chercheurs et les industriels engagés dans la fabrication additive…

En effet, nous faisons venir des chercheurs mais aussi des enseignants-chercheurs, car nous considérons que la diffusion de la connaissance passera également par un effort en matière de formation. Sont également conviées des sociétés de conception ou de services, des maillons tout aussi essentiels dans la mesure où elles permettent de travailler sur de premières études de cas. Toutes ces parties prenantes sont en passe de constituer une filière technologique. Même s’il reste difficile, y compris pour une association comme la nôtre, pourtant investie au quotidien sur le terrain, d’avoir une vision exhaustive de ce qui se passe dans le domaine de la fabrication additive, force est de constater qu’une dynamique est bel et bien enclenchée. Il convient maintenant de la soutenir pour l’accélérer.

- En disant cela, en appelez-vous aux pouvoirs publics ? Avez-vous le sentiment qu’ils ont pris la mesure du défi ?

Il importe que ceux qui décident des orientations des politiques publiques, se rapprochent des experts et des industriels du domaine pour aller plus loin, renforcer la dynamique nationale, au-delà des opérations ponctuelles qui peuvent être menées ici et là. Au lieu de mettre les acteurs en compétition sur des appels à projet, sans doute faudrait-il créer une task force, qui bénéficierait de moyens plus conséquents, afin d’engager un processus non pas de mutation technologique, mais d’évolution de grande ampleur pour que la fabrication additive puisse prendre toute sa place dès la conception des pièces. Qu’on soit vraiment capable de concevoir des produits de plus en plus complexes, de façon à utiliser la matière au juste endroit, économiser de l’énergie et du temps, bref diminuer les coûts de fabrication. Nous serions ainsi dans un cercle on ne peut plus vertueux dans le contexte économique français actuel. La responsabilité des industriels est aussi engagée : il importe qu’ils s’impliquent davantage dans l’appropriation des technologies de la fabrication additive, mais aussi les avancées au plan de la connaissance à travers, par exemple, le recrutement de doctorants en convention Cifre.

- Depuis la création de votre association, avez-vous observé des ruptures dans ce domaine ou se heurte-t-il encore à des blocages ?

Il y a eu en effet des évolutions majeures. Au démarrage, l’objet produit en fabrication additive était soit un objet de démonstration ou de validation de concept, soit un élément intermédiaire dans un processus plus complet (un modèle de copiage, de fonderie ou autre) pour ensuite fabriquer des outillages à partir de ces pièces. Puis, dans le milieu des années 90, on a assisté à un développement assez fulgurant de la fabrication d’objets en polymère, grâce à l’apparition du frittage de poudre, mais aussi du fil fondu (le procédé FDM-Fused Deposition Modeling). Des marchés qui sont arrivés aujourd’hui à maturité avec des matériaux ayant gagné en fiabilité, y compris des plastiques ignifugés, dans l’aéronautique par exemple. Un autre tournant a été pris au début du XXIe siècle avec des entreprises pionnières, arrivées sur le marché de la fabrication additive dès la fin du siècle dernier. Je pense en particulier à celles spécialisées dans le frittage de poudre comme, par exemple, EOS, qui est aujourd’hui un des leaders du domaine au plan européen. Si rupture il y a aujourd’hui, elle réside dans le développement d’une fabrication de pièces métalliques, dont la qualité est tout à fait conforme à ce qu’on peut obtenir en fonderie ou en forge, pour un certain nombre de leurs caractéristiques, du moins. A certaines conditions, on peut désormais réaliser des pièces sans la moindre porosité. Bien sûr, tous les matériaux ne se prêtent pas à la transformation par fabrication additive. Il y a certes encore beaucoup de progrès à faire, dans les capacités de reproductibilité et de fiabilité. Rien que de plus normal, et c’est tout l’enjeu des discussions autour des normes, que nous avons également abordées au cours de nos assises. Les technologies de la fabrication additive sont encore jeunes, et on a donc besoin de progresser pour convaincre des industriels à s’investir dans ce domaine, en recrutant des spécialistes, ou en former en interne.

- Vous avez mis l’accent sur la rupture liée aux possibilités de transformation du métal… On peut ajouter celle observée dans le domaine biomédical… Plusieurs des communications proposées au cours de vos assises y étaient d’ailleurs consacrées.

Des applications existent déjà ans le domaine médical, toutes très intéressantes, notamment dans le domaine de la prothèse et des implants. Un domaine qui s’est développé, grâce à des méthodes de fabrication de pièces, directe ou indirecte (par fabrication de cire servant ensuite à réaliser des outillages qui permettront, eux, de couler des pièces nécessaires à la fabrication des prothèses ou des implants). D’importants progrès ont aussi été réalisés dans la fabrication de tissus cellulaires au moyen de machines basées sur la mise en œuvre d’hydrogel que l’on couple à des cellules vivantes. A terme, l’objectif est de fabriquer des tissus vivants et si possible vascularisés, implantables dans des corps humains. Des expérimentations sont actuellement en cours sur des animaux dont le métabolisme est assez proche du nôtre.

- Vous-même avez été un pionnier dans le développement de la fabrication additive en France au sein de l’Ecole Centrale de Paris…

Au-delà des personnes, ce qui compte avant tout, c’est la dynamique qu’on parvient à impulser. J’ai eu la chance de croiser sur ma route des personnes qui m’ont aidé à démarrer dans ces technologies au tout début des années 90 : le directeur de l’ECP (Daniel Gourisse) et le directeur de mon laboratoire (Jean-Claude Bocquet). Elles m’ont fait confiance pour monter un centre de compétences dans ce qu’on n’appelait pas encore la fabrication additive. Aujourd’hui, j’utilise les technologies dans différentes conditions et pour divers projets. Pour autant, et il m’importe de le souligner, je ne fabrique pas ces technologies. J’œuvre seulement au transfert technologique et au soutien à ce qu’on appelle la recherche méthodologique en assemblant des compétences et savoir-faire existants. J’identifie ce qu’il convient d’approfondir au niveau de la recherche et m’emploie à développer des procédures qui permettent de gagner en efficacité, d’aider à la décision. Bien d’autres spécialistes font profiter de leurs compétences pour améliorer le processus complet dans lequel s’insère la fabrication additive, que ce soit en matière de CAO ou de modélisation des créations numériques, ou dans l’optimisation des matériaux, ou encore du côté du parachèvement, du contrôle, etc. Vous l’aurez compris : la fabrication additive requiert de nombreuses compétences. Elles se trouvent déjà dans nos laboratoires. A nous de savoir en tirer profit pour intégrer davantage la fabrication additive dans nos systèmes de production industrielle.

Légende photo : le créateur du trophée AEFA 2014, Christian Lavigne (à gauche) ; à ses cotés : Olivier Jay (DTI et cochairman du programme avec Alain Bernard, le 3e en partant de la gauche), le Président Georges Taillandier (5e à partir de la gauche), les lauréats des trophées (Christophe Tisserand de la société Renishaw, Pascale Scirocco et Philippe Vannerot de la société 3A à coté du Président, Ashok Varma de la société EFESTO) et Sylvestre Nunes, Secrétaire et Webmaster de l’AFPR.

 

 

5 commentaires à cet article
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  3. Denis

    Cette technologie est vraiment étonnante…

  4. Olivier

    Oui c’est vrai je suis allé dans un fablab et c’est dingue ce que l’on peut faire avec une imprimante 3d.

  5. Allemand

    Bonjour Denis et Olivier,
    Merci pour vos commentaires qui me confortent dans l’idée de suivre de près cette filière et son actualité à Paris-Saclay. D’ores et déjà, je ne saurais trop vous inviter à lire L’Industrie, notre avenir, l’ouvrage que j’ai chroniqué pour le Média Paris-Saclay. Un chapitre est consacré aux perspectives offertes notamment à cette technologie.
    Bien à vous,

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