Retour sur le WAW Séminaire autour du temps (suite). Entretien avec Fatima Bakhti

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Suite de nos échos au 2e séminaire du WAW Lab sur le thème du temps, avec, cette fois, le témoignage de Fatima Bakht (ici, lors de la restitution d'un atelier), que nous avons recueilli à chaud, au sortir de la conférence d’Etienne Klein.

- Fatima Bakhti, nous vous voyons toute enthousiaste au sortir de la conférence d’Etienne Klein…

Comment ne pas l’être ? Ce qu’Etienne Klein nous a dit a de quoi bousculer notre vision du temps. Je n’avais pas pris la mesure du décalage qui pouvait exister entre le niveau de connaissances que nous avons acquis grâce aux sciences et aux diverses théories, et le niveau de langage auquel on est encore réduit pour exprimer notre rapport au temps, au quotidien, que ce soit le « je n’ai pas le temps », qui dit bien autre chose qu’on pense (selon Etienne Klein, loin d’exprimer une incapacité à agir, on ne fait par là qu’exprimer sa liberté de se consacrer à ce dont on a envie) ou « le temps s’accélère », qui du point de vue de la physique, et comme nous le rappelle ce même Etienne Klein, est proprement absurde (l’accélération est un accroissement de la vitesse et non du temps). Sans oublier non plus ce qu’il a dit sur le vieillissement, lequel ne dépend pas du temps, ni n’est le résultat mécanique des années cumulées, mais de notre probabilité à décéder à tel ou tel âge de notre vie, laquelle probabilité peut rester constante au cours d’une même tranche d’âges. Preuve s’il en était besoin que le simple fait de s’attarder sur le sens des mots permet de prendre du recul. Nul doute que son intervention va me faire réfléchir sur la manière dont je parle du temps.

- En quoi les propos d’un philosophe par ailleurs physicien peuvent-ils néanmoins faire résonance auprès de la manager que vous êtes, au sein d’une organisation de travail ?

Ils font d’autant plus résonance que je suis moi-même ingénieur physicien de formation (diplômée de l’Ecole de physique de Grenoble, je suis par ailleurs docteur en optique !). A ce titre, je suis donc sensible à la précision des mots qu’on utilise. Au sein d’une organisation, cela ne peut qu’aider à mobiliser le personnel autour des objectifs qu’on se fixe. Car, alors, on permet aux salariés de se les approprier en les considérant autrement que comme de simples mots d’ordre. Comme vous l’aurez compris, c’est la manager qui parle, à la lumière de mon expérience du programme mené sur la Cité de l’Innovation et désormais à l’échelle des autres centres de R&D du groupe Nokia.
Pour en revenir au temps, l’explicitation d’une telle notion permet de conjurer un certain fatalisme : au prétexte qu’il « s’écoule » (autre expression remise en question par Etienne Klein), on pense qu’il n’y a rien à faire. A partir du moment que vous montrez que cette vision est discutable, que si le temps est irréversible, en revanche, toutes nos actions ne le sont pas, vous ménagez la possibilité de retrouver une capacité à agir sur le cours des choses.

- A un moment donné, Etienne Klein s’est amusé à dire qu’il pourrait déborder sur son temps de parole qui lui était imparti, quitte à en prendre à l’intervenant suivant, Ce qui, a-t-il ajouté, supposerait de « négocier » avec lui… Que vous inspire cette idée exprimée subrepticement, selon laquelle le temps, en définitive, est aussi un enjeu de négociation et donc une réalité sociale…

J’y étais bien sûr sensible. Il me semble d’ailleurs qu’il ne disait pas autre chose en expliquant ce qu’il fallait entendre par le « je n’ai pas le temps », qu’on utilise tous. A savoir, la revendication d’une forme de liberté, celle de décider ce à quoi on souhaite consacrer son temps. Autrement dit, quand on dit qu’on n’a pas le temps, il faut entendre : « Je ne veux pas perdre mon temps à faire ceci ou cela, j’ai mieux à faire ».
On en vient là d’ailleurs peut-être au vrai enjeu, à savoir celui de la difficulté à choisir, dans une société où on est de plus en plus sollicité. C’était d’ailleurs le propos de Fabien Boutard, le premier intervenant invité à témoigner sur la manière de gérer son temps. En préambule, il a rappelé, à travers la métaphore du tabouret à trois pieds, combien nos existences étaient partagées entre trois sphères : celle de l’activité professionnelle, celle de la famille, enfin celle que l’on consacre à soi. Tout un chacun est tiraillé entre ces trois sphères. Pour sa part, il a dit être parvenu à un équilibre en prenant conscience de sa tendance à privilégier le travail sur tout le reste, jusqu’au jour où il est devenu papa. Depuis lors, il a décidé de choisir d’allouer son temps entre les trois sphères. Et manifestement, cela marche.

- Mais comment faire vivre une organisation avec des individus qui agiraient selon des choix personnels quant à leur manière de gérer leur temps ?

(Sourire) Je crois que c’est justement ces individualités qui contribuent à l’intelligence et l’efficacité d’une organisation ! Ce qui vaut pour l’individu vaut pour celle-ci. Si elle n’appréhende son personnel qu’au regard de sa force de travail, elle finira tout au tard par le payer en termes de turn over, de burn out ou d’autres symptômes de ce genre. Elle peut tenir un temps, mais pas longtemps. Pour être durable, inscrire sa performance dans la durée, il faut parvenir à cet équilibre entre les trois temps évoqués par Fabien Boutard. Le temps de travail est utilisé d’autant plus efficacement qu’il est réduit, a fortiori s’il se fait en équipe et dans la bienveillance. Et puis on sait désormais combien l’innovation exige de pouvoir se nourrir de rencontres fortuites, de réflexions dans la durée, d’échanges n’ayant en apparence rien à voir avec l’objet de sa recherche.
C’est aussi tout l’intérêt de l’autre démarche Mindfulness, dont a témoigné Laurence Commandeur, consultante RH chez d’HPe. Une démarche à laquelle je crois, surtout à l’heure de cette robotisation et automatisation de plus en plus exacerbée. Face au risque de se sentir démunis, nous devons en effet commencer par retrouver en nous-mêmes les ressources pour rappeler l’importance de la valeur ajoutée de humain et de l’intelligence collective dans les processus d’innovation. Le fait que Laurence soit issue d’une grande société informatique n’est pas anodin, me semble-t-il.

- Trois intervenants d’horizons professionnels et disciplinaires très différents…

C’est la marque de fabrique du WAW Lab. Quiconque expérimente des solutions et méthodes contribuant au bien-être au travail est le bienvenu. Qu’il en résulte un tableau impressionniste n’est pas problématique, selon moi. Au contraire. C’est en prenant en compte la diversité des parcours et des contextes qu’on aidera chacun à trouver sa propre voie. Le bien-être au travail ne se résume pas à une seule dimension. Ni à des indicateurs. Il peut se manifester à travers ne serait-ce que la joie communicative d’un intervenant heureux à l’idée de partager son expérience. Mixer les regards et les expériences permet de construire son propre modèle, en fonction de sa propre trajectoire et de son milieu professionnel. WAW Lab ne promeut pas de solutions clés en main mais permet à chacun de composer sa propre recette en en faisant profiter les autres.

A lire aussi les témoignages de Thierry Roussel (pour y accéder, cliquer ici) et Nicolas Dortindeguey (cliquer ici).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : Le bien-être au travail au défi du temps. Entretien avec Thierry Roussel | Paris-Saclay

  2. Ping : « Un champ de possibles, propice à une saine émulation ». Rencontre avec Nicolas Dortindeguey | Paris-Saclay

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