Ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas (encore) faire avec l’IA. Retour sur la 5e édition des Smart Days

SmartDays2018-2Paysage
Le 7 décembre dernier se déroulait au Challenger - Bouygues Construction la 5e édition des Smarts Days, le rendez-vous de la CCI Versailles-Yvelines, avec pour thème, cette année, l’intelligence artificielle. Nous y étions au milieu de nombreux spécialistes et curieux. En voici un premier écho.

On ne compte plus les événements et autres séminaires, congrès, salons, consacrés à l’IA, en France comme ailleurs. Récemment se tenait à Montréal le congrès NeurIPS, considéré comme « the » rendez-vous des chercheurs et spécialistes du domaine (de fait, pas moins de 800 y assistaient, venus du monde entier). C’est dire si les organisateurs des Smart Days (CCI des Yvelines) avaient pris un risque en l’inscrivant au programme de leur 5e édition. Que dire en effet qui n’ait été déjà dit, redit, publié, débattu ? Eh bien encore beaucoup, à en juger par l’affluence enregistrée (380 personnes : des spécialistes du digital, de grands groupes, des dirigeants de PME, des startuppers…) et les nombreuses questions posées au fil des keynotes par le truchement de sms relayés par un sémillant animateur.
De fait, le domaine connaît des rebondissements et des accélérations suffisamment fréquents pour justifier d’y revenir encore et encore. De plus, l’IA, c’est une histoire plus ancienne qu’on ne le pense. Pour nous en rappeler les étapes, les organisateurs avait sollicité un spécialiste de choix : Bertrand Braunschweig, le directeur du centre de recherche Inria Saclay Île-de-France (du moins jusqu’à la fin de l’année car il vient d’être nommé directeur de coordination du programme national de recherche en intelligence artificielle – IA). Rappelons que la préparation du premier livre blanc d’Inria sur l’intelligence artificielle, c’est lui, de même que l’animation du groupe de travail « Industrialisation et appropriation des résultats de la recherche par les entreprises » de #France IA, la stratégie nationale en IA. Il revenait d’ailleurs tout droit du congrès susmentionné où il a pu, dit-il, mesurer l’existence d’une véritable communauté internationale autour de l’IA, de surcroît en pleine croissance (la première édition n’avait, a-t-il rappelé, mobilisé que quelques dizaines de spécialistes) et avec déjà ses experts vénérés comme des rock stars voire des demi-dieux vivants (et bien que nous soyons dans un événement à dominante académique ainsi qu’il s’est plu à le rappeler).

SmartDays2018-2L’IA, une histoire ancienne

Ancienne, l’histoire de l’IA l’est assurément : elle débute dès les années 50 avec notamment l’article d’Alan Turing sur « les machines de calcul et intelligence », les premières recherches sur les robots ou le neurone formel sans oublier, en 1956, le congrès de Dartmouth, qui propose une première définition de l’IA… Celle de Marvin Lee Minsky, autre illustre pionnier de la discipline, s’impose encore aujourd’hui. Rappelons donc là dans son exhaustivité : l’IA consiste dans « la construction de programmes informatiques qui s’adonnent à des tâches qui sont, pour l’instant, accomplies de façon plus satisfaisante par des êtres humains car elles demandent des processus mentaux de haut niveau tels que : l’apprentissage perceptuel, l’organisation de la mémoire et le raisonnement critique ».
Depuis, cette histoire plus que cinquantenaire a connu deux « hivers » selon l’expression de Bertrand Braunschweig. Un premier, en 1973, avec le Lighthill Report, puis un second, dans les années 90, à chaque fois pour cause de freins technologiques. Tout porte à croire que nous sommes entrés dans une saison plus estivale (pour filer la métaphore saisonnière). En témoigne la succession de « prouesses » réalisées ces toutes dernières années : en 2011, un ordinateur (l’IBM Watson) l’emporte pour la première fois à Jeopardy ; en 2012, l’apprentissage profond bat les algorithmes de référence en reconnaissance d’images ; plus récemment, en 2016 et 2017, Google Deepmind bat le champion du monde de Go avec de l’apprentissage profond et par renforcement. De nouveaux champs d’application connaissent des développements prometteurs : des logiciels (Microsoft Skype Translator, Google Trad, Pilot…) parviennent à traduire la parole en temps ; des assistants personnels de reconnaissance de la parole font leur apparition (Apple Siri, Microsoft Cortana, Amazon Alexa)… La robotique n’est pas en reste : des robots parviennent à conduire, à marcher dans des éboulis, à tourner des vannes, à monter des marches,… L’imagination et la créativité des spécialistes paraissent sans limites. Ce dont témoignait d’ailleurs le palmarès de l’AI Challenge Paris région 2018, la dizaine de start-up dévoilées à cette occasion proposant des solutions allant des lunettes intelligentes au scannage d’œuvres d’art en passant le casque audio de réalité augmentée, sans oublier la maintenance prédictive, etc.

L’IA à l’heure du Big Data

C’est qu’entretemps, nous sommes entrés dans l’ère du Big Data, le carburant de l’IA, dont l’essor est allé de pair avec celui des capacités de production (sous l’effet de la profusion de capteurs et d’objets connectés), de stockage et de traitement. Non sans soulever des questionnements – peu évoqués au cours de la matinée – relatifs notamment à la cybersécurité ou au coût énergétique engendré par le stockage et les flux de données.
Aujourd’hui plus que jamais, l’IA, a encore pointé Bertrand Brunschweig, est l’objet d’une compétition internationale entre les entreprises (du « vieux » comme du « nouveau » monde), mais aussi entre les pays qui y vont de leur plan ou programme d’investissement, la France n’étant pas en reste avec sa stratégie AI for Humanity, définie suite au rapport Villani.
Cependant, prévient Bertrand Brunschweig, on est encore loin de réaliser tous les rêves des pionniers de l’IA : si d’indéniables avancées ont été obtenues dans la reconnaissance d’image, l’annotation, la traduction automatique, etc., il y a encore bien des choses « qu’on ne sait pas encore faire » : concevoir des machines qui sachent interpréter le sens d’actions (dans un film, par exemple) ; comprendre une situation en général (Bertrand Brunschweig prend l’exemple d’un match de hockey sur glace) ; traduire automatiquement quand le vocabulaire est trop riche et l’environnement bruyant. Plus problématique : on peut lui faire apprendre des corrélations, mais pas des relations de causalité. Et pour apprendre, la machine a encore besoin de mémoriser préalablement de nombreux exemples (en millions). Si la profusion de données lui permet de proposer des décisions, elle ne lui confère pas la capacité de les expliquer (une limite dans le développement du chatbot).

Le Meetic des grands comptes, start-up et PME

Voilà pour un simple aperçu d’une conférence dont nous ne saurions trop vous inviter à visionner la capture vidéo (elle devrait être accessible sur YouTube), tant elle est un modèle de pédagogie, du genre très sérieux mais sans que son conférencier ne se prenne trop au sérieux. Rien que pour cela, les Smart Days valaient le déplacement. Ajoutons-y tout de même un autre motif, qui fait toute la spécificité de l’événement. A savoir : son parti pris de s’inscrire au niveau « local » et même terre à terre, en s’attachant à éclairer les enjeux de manière concrète, de surcroît à l’intention de toutes les entreprises : les grands comptes comme les start-up, mais aussi les PME.
Car, et c’est sans doute l’autre enseignement à retenir de cette édition : l’IA concerne tout le monde ! Pas un secteur qui ne soit concerné, comme l’illustrait le panel de secteurs représentés au fil des keynotes : la construction (à travers les témoignages de Marie-Luce Godinot, Directrice générale adjointe en charge de la Transformation Numérique, de l’Innovation et du Développement Durable, chez Bouygues Construction, et de Nicolas Braud, Head of Tunnel Labs, chez Bouygues Travaux Publics), l’imagerie médicale (Jérôme Knoplioch, Directeur pour les logiciels de visualisation avancée, chez GE Healthcare), l’aéronautique (Stéphan Brunessaux, Senior Expert Artificial Intelligence and Data Analytics, chez Airbus Defence and Space), l’ingénierie (Jean-Luc Laurent, Head of Data Science & Artificial Intelligence, chez Segula Technologies) ou encore l’énergie (Athanasios Kontopoulos, directeur scientifique « Computanional & Data Science » chez Air Liquide).
Pour autant, l’IA n’est pas l’apanage des grands groupes comme pourrait le laisser croire le profil des intervenants indiqués entre parenthèses. Même si l’IA prend réellement tout son sens à partir de données massives (le Big Data), les PME peuvent commencer à en faire avec de premiers jeux de données. Etant entendu que l’IA ne se conçoit pas seul dans son coin, mais dans une logique d’open innovation. C’est un autre message fort qu’on fait passer les représentants des grands comptes, en se montrant ouverts à des collaborations avec des start-up mais aussi des PME qui auraient des idées mais pas les moyens de les traduire en nouveaux produits ou services. Non sans donner du même coup aux Smart Days des airs de Meetic (en l’occurrence entre grands comptes, start-up et/ouPME).

SmartDays2018-3Un allié, plus qu’un adversaire

S’il est un bémol qu’on souhaite apporter, il concerne au final l’intitulé de cette édition : « L’IA à l’assaut (c’est nous qui soulignons) des entreprises ». Comme si l’IA était une force extérieure susceptible de tout emporter sur son passage avec de surcroît de mauvaises intentions. A l’évidence, nombre d’entreprises du « monde ancien » ont non seulement survécu, mais ont su faire de l’IA un allier plus qu’un adversaire. Tous les intervenants l’ont dit d’ailleurs à leur façon : elle n’a de sens que si on l’envisage en complémentarité avec l’intelligence humaine. Nicolas Braud le résume bien : « L’IA aura besoin de l’Homme pour se perfectionner et l’Homme de l’IA pour augmenter ses capacités de décision, prendre de bonnes décisions ». Sur le stand de Segula Technologies, un poster la définissait judicieusement en termes d’ « assistant intelligent ».
Parmi les illustrations les plus tangibles de cette complémentarité : la maintenance prédictive, un des champs d’application majeurs de l’IA, qui, d’après le témoignage d’Athanasios Kontopoulos, se traduit déjà par des économies pouvant se chiffrer en dizaines de millions d’euros. La pertinence de cette forme de maintenance dépend de la qualité des data recueillies, mais aussi de la capacité à les interpréter au prisme d’une connaissance fine des process, ce qui relève jusqu’à nouvelle ordre de compétences humaines. Le propos est revenu tel un leitmotiv dans la bouche des industriels, qui parlent d’expérience, non sans du même coup relativiser la problématique des data scientists : si ceux-ci sont les oiseaux rares que les grandes entreprises s’arrachent encore à prix d’or, leur compétence ne vaut que si elle qu’appuie sur l’expertise des gens de métier (a priori les plus à même d’interpréter les données). En l’état actuel, aucune smart machine n’est en mesure de prendre seule des décisions, si tant est que ce soit d’ailleurs la finalité de l’IA (sur ce point, nous renvoyons à cette idée d’ « intelligence augmentée » par le président de l’IRT SystemX, Michel Morvan, dans l’entretien qu’il nous a récemment accordé – pour y accéder, cliquer ici).
Dès lors que l’IA recouvre un visage plus humain, on ne s’étonnera pas que ce sont des valeurs élémentaires, qui soient remises au goût du jour, comme celle de « confiance », par exemple. On en vient au risque d’un 3e hiver, évoqué par Bertrand Braunschweig, qui pourrait, selon lui, survenir faute, justement, d’une capacité des entreprises à proposer des solutions aussi fiables et transparentes (dans leur manière de traiter des données) que possible. C’est précisément l’obstacle qui se dresse sur la route des véhicules autonomes.

Une mobilisation à tous les étages

On l’aura compris : non seulement le monde économique s’est saisi de l’IA mais il a conscience des enjeux, y compris éthiques, qu’elle soulève. Les institutions et collectivités locales elles-mêmes ne sont pas en reste, comme ont aussi donné l’occasion de le montrer les Smart Days. On pense bien sûr à la CCI Versailles-Yvelines, organisatrice de l’événement et dont le président Gérard Bachelier (informaticien de formation) s’est montré plus que convaincant dans sa propre maîtrise du sujet. On pense aussi à la Région Ile-de-France et à son Plan IA 2021, présenté en détail par Alexandra Dublanche, Vice-présidente de la Région Ile-de-France, chargée du développement économique, de l’agriculture et de la ruralité (un portefeuille qui illustre au passage la porosité de l’IA…) et elle aussi revenue tout droit du congrès de Montréal.

SmartDays2018-1De l’importance des échanges en face à face

La suite des Smart Days devait se dérouler dans une ambiance plus propice aux échanges informels et au networking, le temps du lunch, des visites de stands installés dans l’atrium de Challenger et a fortiori des rencontres B2B qualifiées, rythmées au son d’une cloche, durant pas moins de cinq heures. On en vient à l’ultime enseignement qu’on retiendra de cette édition : même à l’heure et surtout à l’heure de l’IA, il n’y a rien de plus précieux que de pouvoir trouver le temps de se rencontrer. A se demander si, au final, la première vertu de cette IA n’est pas de révéler en creux la part irréductiblement humaine de l’intelligence, qui présidera au bon fonctionnement des chatbots, des véhicules autonomes, des usines du future et de tout autre objet connecté.

A lire aussi les entretiens avec Milie Taing, la fondatrice de Lili.ia, une start-up, qui a l’ambition de mettre l’IA au service d’une gestion de projets mieux maîtrisée (pour y accéder, cliquer ici) et Jean-Luc Laurent, le directeur des Activités Big Data chez Segula Technologies, qui revient sur l’apport de l’intelligence artificielle dans les métiers de l’ingénierie (cliquer ici).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : De l’IA au service d’une gestion maîtrisée des projets. Entretien avec Milie Taing | Paris-Saclay

  2. Ping : « Je ne vois pas comment on pourrait remplacer les humains par de l’IA ». Entretien avec Jean-Luc Laurent | Paris-Saclay

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