Rendre populaire la supraconductivité, mode d’emploi

Animation autour de la supraconductivité pendant la journée « mega hypra giga supra » à Paris au Musée des Arts & Métiers.
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Rencontre avec Julien Bobroff, chercheur au laboratoire de Physique des Solides de l’Université Paris-Sud 11.

Spécialiste de la supraconductivité, Julien Bobroff, chercheur au laboratoire de physique des solides, est le lauréat 2011 du Prix Jean Perrin qui récompense chaque année  une personne ayant contribué à « populariser » la physique. Il témoigne de l’importance de la vulgarisation comme levier de mobilisation de la communauté scientifique du Plateau de Saclay et de France et de Navarre. 

« Un chercheur casanier », c’est en ces termes que Julien Bobroff se définit, non sans humour. De fait, c’est à la Faculté des sciences d’Orsay qu’il a poursuivi toutes ses études de physique, jusqu’à la thèse. Et c’est dans cette même Faculté qu’il a été nommé maître de conférences puis professeur de physique. De là une parfaite connaissance du Plateau de Saclay. En 2011, c’est à lui qu’a été confiée la mission d’organiser le programme d’actions pour les 100 ans de la supraconductivité. Ce qui lui a valu le prix Jean Perrin qui récompense chaque année une contribution à la popularisation de la physique.

Le prix Jean Perrin

Le prix Jean Perrin, du nom du fondateur du CNRS et prix Nobel de Physique, récompense chaque année un travail de popularisation de la physique. Le lauréat n’est pas nécessairement un chercheur. Par le passé, plusieurs journalistes se le sont vu décerner : Marie-Odile Monchicourt, en 2000 et Mathieu Vidard, en 2011.

Voici l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder à la cafétaria aménagée sur le toit du bâtiment 508 du Laboratoire de Physique des Solides, avec vue imprenable sur le CEA, le Synchrotron, Polytechnique, la Faculté… De quoi entretenir le rêve de fédérer cette communauté virtuelle des physiciens…


Démonstration de la Tour Eiffel supraconductrice à l'exposition « entrée en matière » du CNRS face à la vraie Tour Eiffel.

Comment avez-vous reçu ce prix ?

J’ai été bien évidemment très honoré. Mais il est important pour moi de dire que le travail pour lequel j’ai été récompensé est le fruit d’une démarche de toute une communauté de chercheurs.

D’ailleurs, ce prix récompense ce que nous avons réalisé dans le cadre de la célébration des 100 ans de la supraconductivité, ainsi que la démarche de vulgarisation entreprise par notre laboratoire auprès des lycéens.

Un travail de popularisation…

En vérité, si je connaissais l’existence du prix Jean Perrin, j’en ai découvert le sous-titre au moment où on me l’a décerné !

Cela dit, si la popularisation consiste à faire connaître une discipline méconnue (là où la vulgarisation vise, elle, à faire comprendre des savoirs), notre motivation était bien de populariser la physique des solides et, à travers elle, la physique quantique. A la différence de l’astrophysique ou de la théorie du big bang, celles-ci sont encore peu connues.

Depuis quand êtes-vous engagé dans cette démarche ?

Tout remonte à l’année de la Physique, en 2005. Cette année-là, comme d’autres chercheurs, j’ai commencé avec des collègues à organiser des interventions dans les lycées pour parler non pas tant de physique, que des conditions de la recherche dans ce domaine. Nous avions le souci d’apporter autre chose que ce qui se faisait déjà, à travers l’enseignement en lycée, les médias, les centres de culture scientifique et technique ou des lieux comme le Palais de la découverte.

Concrètement, nous avons constitué une équipe de chercheurs et de thésards, prêts à intervenir en lycées. Nous avons conçu une valise de manipulations, chaque chercheur témoignant ensuite de ses propres sujets de recherche, le tout pendant deux heures. En moyenne, nous réalisons 50-60 interventions par an, à travers la France, soit environ 5 000 élèves.

Avec quels financements ?

L’opération est peu onéreuse. Nous sommes soutenus par la Région, le Conseil général, Sciences à l’école et la Société Française de Physique (SFP). Nous intervenons à titre bénévole, mais nos interventions sont comptées par l’université sur nos heures d’enseignement.

Est-ce à un chercheur de faire de la vulgarisation ?

Nous nous sommes posé la question. Ne risque-t-on pas de faire moins bien que ceux dont c’est le métier, les médiateurs scientifiques en l’occurrence ? Ne serait-on pas plus utile dans son laboratoire ?

J’ai acquis la conviction que c’est non seulement pertinent et quelque chose de différent. A la différence des médiateurs professionnels, nous parlons de la pratique de la recherche, de ce qu’est le métier de chercheur. De surcroît, nous ne parlons pas de la même physique qu’eux. Là où ils ont tendance à parler d’une physique du quotidien, nous, nous parlons d’une physique nécessairement de pointe, qui n’a pas encore trouvé des applications, et qui, par conséquent, est encore peu médiatisée. Cela ne veut pas dire pour autant qu’on reste dans l’abstraction. Nos interventions débutent par des expériences avant un échange autour de la physique, de la recherche et du métier de chercheur.

Cherchez-vous à attirer plus d’étudiants en physique ?

Au début, nous avions clairement cet objectif, nous nous comportions en vrais prosélytes de notre science. Aujourd’hui, je vise simplement à changer auprès des jeunes l’image de la recherche et de l’université.

C’est d’ailleurs pourquoi, nous intervenons également auprès des élèves en classes prépa (un tiers de nos interventions). Ils sont appelés à occuper des postes à responsabilité, il importe donc de les initier au monde de la recherche et de l’université qu’ils méconnaissent le plus souvent. A cet égard, un motif de satisfaction est d’être parfois sollicité par des élèves d’écoles d’ingénieur qui souhaitent s’orienter vers la recherche, pour faire une thèse.

Que faites-vous pour promouvoir la recherche fondamentale auprès des entreprises ?

Au risque de vous décevoir, je suis une caricature du chercheur entièrement tourné vers la recherche fondamentale. Notre laboratoire équipe n’a jamais déposé le moindre brevet. Nous sommes à des années-lumière de la valorisation et de la recherche appliquée. Peut-être qu’à l’avenir nous aurons une culture d’entrepreneur. Pour l’heure, c’est loin d’être le cas. Cela dit, à titre personnel, si je devais m’engager dans une logique de valorisation, ce serait du côté de la vulgarisation.

Comment ?

Concrètement, on met au point des manipulations et des documents pédagogiques innovants, en mettant à profit nos compétences en matière de vulgarisation, mais aussi notre connaissance du milieu de la recherche. A plus ou moins longue échéance, on pourrait imaginer des structures dédiées à la diffusion de ces outils. Déjà, nous collaborons avec des musées scientifiques. On peut imaginer ensuite un travail d’édition comme on a commencé à le faire avec la Cité des sciences ou la Cité de l’Espace. C’est là que je vois une possibilité de valorisation, avec à la clé des dépôts de brevet. Une autre piste, tout aussi prometteuse, est la formation en entreprise. Ce serait un moyen de sensibiliser les industriels à la recherche fondamentale.

Le prix récompense aussi le travail accompli pour les 100 ans de la supra en 2011…

En effet. L’idée de mettre à l’honneur la supraconductivité à l’occasion de ses 100 ans est venue de l’Institut de physique du CNRS, qui m’a confié la mission de l’organisation d’actions de vulgarisation.

Des personnes nous ont dit qu’on allait droit à l’échec, considérant que c’était un sujet trop pointu (sans compter que 2011 était aussi l’année de la chimie). Nous avons tenu bon, en commençant par créer un environnement propice à l’implication des chercheurs qui souhaitaient y participer : outre la conception de manipulations, nous avons réalisé un site, un film, une expo, un blog collaboratif… Il revenait ensuite aux chercheurs de s’en emparer pour concevoir leurs actions. Une centaine de physiciens ont répondu présent, à travers la France. Toutes sortes d’initiatives ont ainsi maillé le territoire, drainant jusqu’à 100 000 visiteurs.

En réalité, le public est curieux. Il veut savoir ce qu’est l’azote liquide, une lévitation… Il veut savoir aussi en quoi consiste la recherche, comment on parvient à des découvertes.

L’année de la supraconductivité a-t-elle suscité l’intérêt d’industriels ?

Malheureusement non. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. La supraconductivité a été quelque peu abandonnée par les industriels français, hormis Nexans (spécialiste du câble). Mais qui sait, un jour peut-être…

Avez-vous cherché à promouvoir un dialogue entre science et art ?

Je doute d’un apport possible des artistes à la recherche fondamentale en physique quantique. En revanche, le dialogue peut être enrichissant au plan de la vulgarisation. Entre autres exemples, nous avons, trois mois durant, collaboré avec des élèves de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI), autour de la supraconductivité. Nous avons produit un ensemble d’objets qui permettent d’imaginer le futur de la supraconductivité. Ils ont été exposés à la Cité des sciences et à l’Espace Pierre-Gilles de Gennes.

Quels ont été les échos ici-même, sur le Plateau de Saclay ?

Dès le début, nous avons tenu à mobiliser l’ensemble de la communauté du Plateau. La supraconductivité s’est révélée un formidable thème fédérateur entre Polytechnique, le CEA, le Synchrotron, l’Université Paris Sud XI et le CNRS. Nous sommes intervenus dans le cadre de la nuit des chercheurs à Polytechnique, à l’Institut d’Optique, à l’Université…

Cela a-t-il été simple à réaliser ?

Non, autant le reconnaître ! Si les chercheurs ont la culture de la collaboration, en revanche, leurs institutions respectives peinent parfois à travailler ensemble.

Nous comptons cependant profiter de la dynamique enclenchée par l’année de la supraconductivité pour structurer l’effort de vulgarisation autour d’autres sujets. Nous avons ici les meilleurs chercheurs et étudiants en physique. Autant en profiter. Déjà, avec deux autres professeurs (l’un de Cachan, l’autre de Polytechnique), nous nous sommes amusés à développer un autre enseignement où on accompagne des étudiants dans un travail d’enrichissement du contenu scientifique de Wikipédia.

Cette dynamique trouve des prolongements en dehors du Plateau et même au niveau international. Je suis en train de procéder à des échanges de bonnes pratiques avec des collègues étrangers.

A vous entendre, la vulgarisation est un levier de mobilisation.

Parfaitement. On a trop tendance à la réduire à des personnalités médiatiques s’adressant au grand public. Elle est aussi et peut-être d’abord un moyen de mobiliser une communauté de chercheurs.

Y avait-il quelqu’un d’autre que vous pour assumer ce rôle de fédérateur au niveau du Plateau, vous qui y avez poursuivi toutes vos études ?

Une chose est sûre, pour fédérer, il faut bien connaître sa communauté et le territoire dans lequel elle est insérée. Je doute qu’un professionnel de la médiation puisse assumer cette tâche, précisément parce qu’il n’a pas une connaissance fine de cette communauté et de son territoire. Ensuite, il importe de bien connaître le monde de la médiation lui-même, les services de communication des institutions d’ici ou d’ailleurs.

Propos recueillis par Sylvain Allemand

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2 commentaires à cet article
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