Rendez-vous dans un Monde en Récits. Entretien avec Sylvie Mombo

SylvieMombosept.2021Paysage
Fin août, nous avons eu l’occasion de découvrir le nouveau spectacle de la conteuse palaisienne, programmé lors de la 26e édition du festival interculturel du Conte « Paroles de Conteurs », organisé sur les bords du Lac de Vassivière, avant de la retrouver quelques jours plus tard du côté de Corbeville, sur le plateau de Saclay. Et d’assister à la première édition du festival « Le Monde en Récits » dont elle est à l’initiative et qui se déroulera en divers lieux de l’Essonne du 8 au 31 octobre prochain.

- Vous faisiez une balade contée du côté de Corbeville, ce dimanche 29 août. Pouvez-vous rappeler les circonstances qui vous y ont amenée ?

Je suis effectivement intervenue, dans le cadre des balades contées programmées par Destination Paris-Saclay, dans le domaine de Corbeville, que j’ai découvert à cette occasion. Ce dont je suis la première surprise, car j’ai beau habiter Palaiseau depuis plus de vingt ans, je ne connaissais pas cet endroit. Il est vrai qu’il n’était pas accessible jusqu’à récemment puisqu’il avait été vendu avec son château et ses dépendances au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à une entreprise. Il est ensuite resté à vocation industrielle jusqu’au départ du dernier propriétaire [Thales]. Il n’y avait donc bien aucune raison que je pénètre dans ce domaine. Actuellement, il est à l’état de friche. Précisons encore qu’il jouxte le parc Eugène Chanlon, qui comprend les fameuses « roches bleues » – un vestige des anciennes carrières dont on extrayait des pavés pour les besoins de Paris. Cet espace boisé est une vraie invitation au récit…

- Un arbre en particulier retient l’attention avec cette étonnante béance dans le tronc. On imagine votre surprise en le découvrant tant il évoque l’arbre dont il est question dans un des contes de votre répertoire…

En effet, cet arbre est impressionnant de par sa taille et cette béance. Naturellement, j’y ai fait une halte le temps d’un conte où il est question d’un arbre qui recèle des victuailles en son sein… Je n’aurais pas pu rêver mieux pour donner un certain réalisme à mon récit…

- Preuve que les contes parlent à toutes les générations, parmi la vingtaine de personnes présentes (soit le maximum autorisé), on comptait aussi bien des enfants avec leurs parents que des adultes venus seuls…

En effet, et ce fut une agréable surprise. Souvent, le conte est perçu comme destiné d’abord à un jeune public. Si les parents sont là, c’est pour accompagner leurs enfants. Cette fois, en dehors de familles, des adultes, jeunes ou retraités, sont venus. Manifestement, la balade contée est perçue comme un bon prétexte pour découvrir le territoire d’une autre manière, à la façon du rêve, du récit, du mythe – et personnel, ajouterais-je, car tous autant que nous sommes, nous en repartons chacun avec notre propre cheminement intérieur, émotionnel.

- D’autres circonstances ont démontré s’il en était encore besoin que le conte touche tout le monde, de « 7 à 77 ans »… Je mets des guillemets car je sais que cette formule ne vous satisfait pas…

Et pour cause. On peut avoir plaisir à entendre un conte bien au-delà de 77 ans. Et puis, j’interviens aussi auprès de très jeunes enfants, de 0 à 3 ans.

- Les circonstances que j’évoquais, c’est le festival interculturel du Conte « Paroles de Conteurs » dont la 26e édition se tenait du 20 au 28 août, sur les bords du Lac de Vassivière, dans la Creuse. Pouvez-vous pour commencer nous en dire un mot ?

Le festival de Vassivière, c’est tout simplement la Mecque des conteurs et des amoureux du conte : il offre une programmation très riche et de qualité, et je ne dis pas cela parce que j’ai eu l’honneur d’y participer (rire). Il en est d’ailleurs à sa 26e édition et manifestement le public avait plaisir à y revenir enfin [pour cause de Covid, l’édition de l’an passé a dû être annulée]. C’est l’occasion d’y voir des conteurs talentueux, mais dont les apparitions sont rares. Des contes sont proposés presque à toute heure – le matin, au moment de l’apéro, de la sieste, le soir, au plateau disposé sous un chapiteau et jusqu’à tard, à l’occasion de veillée autour d’un poêle. Et puis, le festival, c’est un cadre magique : le lac de Vassivière. On n’est donc pas si éloigné de notre sujet précédent, puisque ce lac se situe au milieu de la nature.

- Quitte à ce que votre modestie en souffre, je précise que vous étiez une des têtes d’affiche avec Jihad Darwiche, François Morel, Alberto Garcia Sanchez & Tom Diakité, etc. ; vous avez même fait la clôture avec un conte que vous donniez pour la première fois à entendre…

J’ai effectivement fait la clôture avec un nouveau spectacle « De la ligne B du RER au bout du monde », mais, heureusement, tout le poids de l’enjeu ne reposait pas sur mes seules épaules, puisque ma racontée a été suivie d’un concert donné par le très épatant Duo Kanto Malina Roumegas et Félix Liperi. J’ai d’ailleurs trouvé génial que le festival se termine en nous incitant à danser ! C’était d’autant plus bienvenu que mon conte traitait de sujets graves et sérieux…

SylvieMomboaoût21Paysage- De fait, il y était question du sort de migrants originaires d’Afrique…

C’est vrai, même si plutôt que de « migrants », je préfère parler de « voyageurs », en essayant de comprendre ce qui amène des hommes et des femmes à quitter leur pays, à parcourir des milliers de km, dans des conditions souvent difficiles ; pourquoi ils/elles ont tant envie de repousser les frontières, d’aller voir ailleurs. Et si c’était d’abord la curiosité, l’envie de découvrir d’autres paysages, d’autres personnes, d’autres langues, d’autres modes de vie ? C’est davantage une approche géopolitique, qui nous incline à réduire cela à « la question des migrants ». Or, derrière ce mot de migrants, il y a des hommes et des femmes, aux aspirations singulières, aux parcours qui le sont tout autant au point d’en amener certains à vouloir revenir au pays. De fait, le « migrant » n’a pas toujours vocation à rester dans son pays d’accueil.
Pour ma part, je fais donc le récit de « voyageurs », de surcroît de générations différentes et qui n’ont pas connu le même parcours migratoire. Monsieur Bah, par exemple, a quitté son pays pour l’ex-Tchécoslovaquie (il a fait partie de ces étudiants africains encouragés à venir faire leurs études dans des pays de l’ex-bloc soviétique) avant de finalement décider de résider en France, sans rompre toute attache avec son pays d’origine où il se rend de temps en temps. Boulingui, lui, est d’abord mu par cette curiosité que j’évoquais ; quant à « Braguette d’or », il est contraint de fuir son pays (de tous les personnages, c’est celui qui se rapproche peut-être le plus de la figure du migrant tel qu’on se l’imagine, même si lui aussi est un être singulier). Autant de personnages dont les destins vont se croiser, avec pour point commun le fait de migrer vers l’Europe et, aujourd’hui, l’espace Schengen. Entre autres personnages, il y a encore Chanel, étudiante, qui, elle, décide de rester au pays pour contribuer à son développement.
Alors, oui, on touche là à de graves sujets, mais dont j’espère qu’ils n’empêchent pas à certains endroits ni légèreté ni poésie ni même de rire. Le propre du conte est de permettre de prendre du recul par rapport à tous les sujets possibles, y compris les plus pesants.

- Cela a manifestement été le cas : quoiqu’ému, le public a ri aussi à différents moments. A se demander encore si le conte ne permet pas de traiter de sujets d’actualité tout en en saisissant le caractère à la fois universel et intemporel…

Je ne saurais mieux dire ! Il s’agit bien de réinscrire des histoires contemporaines dans une sorte d’Odyssée, d’être au plus près de la réalité dont je parle (il ne s’agit pas d’enjoliver les choses), tout en restant fidèle à la parole contée, par définition onirique et poétique et donc, effectivement, universelle et intemporelle…

- Votre actualité ne s’arrête pas là, puisque vous vous apprêtez à inaugurer une première édition d’un festival dédié au conte, « Le Monde en Récits », du 8 octobre au 31 octobre prochain…

Je suis effectivement la marraine d’un festival dont la première édition va avoir lieu cette année. Cela fait longtemps que l’idée me trottait dans la tête. Naturellement, la crise sanitaire n’a guère arrangé les choses, nous contraignant à différer notre projet. Mais en toute chose malheur est bon : cette crise nous aura aussi permis de le maturer encore un peu plus. Il voit enfin le jour avec le concours de Tchekchouka et L’Art et la Marmaille. Pour cette première édition, nous avons fait le choix de commencer relativement petit avec l’espoir de convaincre d’autres partenaires, d’autres écoles de se joindre à nous à l’occasion de la 2e édition.

- « Relativement petit » avez-vous dit. En réalité, le programme est déjà riche…

De fait, nous commencerons fort puisque Muriel Bloch, une conteuse dont la parole porte loin, ouvrira le festival à la librairie « Mille Feuilles », à Bièvres. Nous avons des partenariats avec des écoles, des collèges, qui y accueilleront des conteurs. Pour plus de détail, je vous renvoie au site de Tchekchouka.

- C’est donc une invitation au voyage – on y revient – par l’imaginaire mais aussi physiquement, puisque le festival se déploie à différents endroits du territoire essonnien…

Votre remarque est l’occasion pour moi de préciser que le festival est soutenu par le département de l’Essonne. Pour boucler la boucle, précisons encore que nous y retrouvons Destination Paris Saclay parmi nos partenaires : il donne rendez-vous dans le parc de La Jonchère, à Saulx-lès-Chartreux, pour une balade contée d’Ange Grah, un conteur qui nous vient de Côte d’Ivoire.

Pour en savoir plus sur le festival « Le Monde en Récits », cliquer ici.

Crédits photos : Séverine Cren (photo figurant dans le texte), DR (photos figurant au dessus du texte et dans la colonne de la page d’accueil du site).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>