Un bracelet contre la dépression. Rencontre avec Denis Fompeyrine

MyndbluePaysage
Suite et fin (provisoire) de notre découverte de La Fibre Entrepreneur à travers les entrepreneurs qu’elle abrite avec, cette fois, Denis Fompeyrine, cofondateur de MyndBlue : une start-up qui a mis au point une solution pour prévenir les risques de dépression.

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- Si vous deviez pitcher votre concept…

MyndBlue a mis au point un bracelet permettant de supporter le diagnostic de la dépression. Equipé de capteurs, il enregistre des données d’un individu liées à sa physiologie (rythme cardiaque, tension artérielle, température du corps etc.), à certains comportements et à l’environnement, ainsi que les émissions électroniques auxquelles il est exposé. Les données sont triées grâce à un système algorithmique et peuvent être récupérées par le médecin traitant sur son ordinateur ou son Smartphone pour être interprétées.
Notre solution permet ainsi de suppléer l’absence de suivi régulier une fois que le patient sort de l’hôpital ou du cabinet de son médecin. Désormais, on poursuit le suivi de manière plus précise, sur des plages horaires plus larges et disposer ainsi d’informations plus fines. On a ainsi de grande chance de redécouvrir le tableau clinique de la dépression et faire diminuer le taux de rechutes.

- Votre solution concerne-t-elle toutes les dépressions ?

Non. Il convient de distinguer la déprime que nous pouvons tous connaître dans la vie et qui est normale, et la dépression profonde qui se traduit par des effets sur la santé physique et qui constitue une vraie maladie. Elle est d’autant plus difficile à traiter que les symptômes apparaissent bien après. C’est à elle que s’applique notre solution. D’après les chiffres de l’OMS, elle touche désormais plus de 615 millions de personnes contre 350 au début des années 2000. Une partie est amenée à séjourner en hôpital. C’est dire le coût économique, qu’une solution comme la nôtre peut contribuer à réduire en favorisant le suivi. Pour l’heure, nous envisageons de nous adresser d’abord aux patients qui sortent de l’hôpital ainsi qu’aux professions à risque telles que les personnels humanitaires et les forces armées.

- Que dites-vous à ceux qui verraient dans ce bracelet une solution technologique à un problème humain ?

Le bracelet n’a pas d’autre vocation que d’aider le médecin dans son diagnostic, à détecter les signes d’une rechute. Laquelle peut intervenir brutalement, sans qu’on sache toujours pourquoi.

- Le phénomène de la dépression n’est pas nouveau. Pourquoi une telle solution aujourd’hui seulement. Y avait-il des verrous à surmonter ? Y-a-t-il des solutions concurrentes ?

Effectivement, la dépression existe depuis longtemps, mais la prévalence tend à augmenter. Une première génération de bracelets est apparue, il y a 5-6 ans, mais à l’attention du grand public, et des sportifs principalement dont les joggers. Ils fournissaient des informations plus ou moins précises sur l’effort cardiaque et, grâce à un Gps, le nombre de foulée, la distance parcourue,…
Depuis les capteurs ont progressé au point de fournir des données plus fines. Initialement, nous avions l’intention d’exploiter un bracelet déjà existant. Au bout de quelques mois, force a été de constater qu’aucun n’était capable de fournir les informations dont nous avions besoins pour supporter le diagnostic sur la base de notre modèle clinique de la dépression. Nous avons donc conçu nos propres capteurs, qui ont donné lieu au dépôt de brevets.

- Vous évoquez un modèle clinique de la dépression. De quoi s’agit-il ?

C’est une chose de disposer de données précises, c’en est une autre de savoir les traiter, les interpréter. Cela suppose de disposer préalablement d’un modèle clinique. On touche-là le véritable apport de MyndBlue : au-delà de l’aspect purement technologique de notre solution, c’est un modèle clinique d’interprétation et de compréhension de la dépression que nous souhaitons promouvoir. Un modèle qui, tout en s’appuyant sur les acquis de la recherche médicale, se veut novateur. A ce stade de notre développement, il nous permet de structurer des études exploratoires puis, bientôt, des études de validation et d’approbation réglementaire.

- De quelles compétences avez-vous dû vous entourer pour le concevoir ?

Moi-même suis docteur en psychologie-clinique, et je connais bien le domaine de la gestion du stress. Dans notre équipe aujourd’hui composé de cinq personnes, nous avons par exemple un ingénieur de l’ENSTA ParisTech. Il est spécialiste du traitement de signal. Nous avons aussi recruté une experte de l’industrie du médicament pour garantir la totale régularité de notre démarche clinique. Nous nous sommes entourés d’un comité d’experts, qui compte notamment le Professeur Raphaël Gaillard, chef de pôle à l’hôpital Saint-Anne à Paris, ainsi qu’un entrepreneur en résidence à la Mayo Clinic.

- Une illustration du fait qu’une start-up n’est pas qu’une aventure individuelle, qu’elle suppose de savoir agréger des compétences…

Oui, au début, vous partez seul ou avec un associé, avec votre bâton de pèlerin pour convaincre des personnes à adhérer à votre projet pour les besoins de la preuve de concept. Notre chance est que le nôtre fait office de catalyseur. Nos interlocuteurs en comprennent rapidement l’enjeu et y adhèrent facilement. J’en suis même à devoir refuser des sollicitations de consultants ou d’investisseurs privés. En même temps, ce n’est pas un projet de start-up anodin : nous avons une véritable ambition de développement économique et industriel, ainsi qu’une volonté d’apporter une réponse à une maladie qui touche une fraction non négligeable de la population mondiale.

- Quelles échéances vous fixez-vous ?

A partir du moment où votre innovation porte sur le patient, vous vous engagez nécessairement dans une longue procédure d’autorisation par les Autorités de Santé. Rien que de plus normal. Nous en sommes pour l’heure à la première phase d’études. Suite à quoi nous réaliserons un certain nombre de bracelets pour les besoins d’études cliniques plus larges. Nous travaillons pour cela avec des centres hospitaliers, en France et aux Etats-Unis. En tant que fondateur de start-up, je suis forcément impatient : tout paraît parfois trop lent. Nous devrons pourtant patienter plusieurs années avant de potentiellement disposer d’un code de remboursement…

- Une impatience qui doit être d’ailleurs à la mesure de celles des patients eux-mêmes ?

Oui. La demande est déjà forte de la part de patients ou de leurs proches, partout dans le monde.

- Qu’est-ce qui vous a vous-même amené à sauter le pas de l’entrepreneuriat innovant ?

MyndBlue n’est pas ma première aventure entrepreneuriale ! J’ai déjà l’expérience de deux autres start-up. Je crains que l’entrepreneuriat ne soit une maladie [rire] : une fois que vous en avez attrapé le virus, il est difficile de vous en passer. Il y a trois ans, je m’étais promis de ne jamais plus me lancer dans la création d’une start-up. Et aujourd’hui, je suis en train de vous parler de MyndBlue. Il est vrai que mes expériences passées se révèlent instructives : j’aborde désormais mon projet avec plus de maturité.

- Comment expliquez-vous votre persistance ? N’avez-vous pas aussi appris entretemps que l’entrepreneuriat se nourrit aussi de ses éventuels échecs ?

Certainement. Je suis désormais convaincu qu’on ne peut réussir comme entrepreneur sans commettre des erreurs. Et quand bien même se tromper, quand on entreprend, peut se payer très cher. Outre des conséquences financières, cela peut impacter votre vie personnelle. Mais je pense avoir appris à anticiper. Pour les besoins du modèle clinique, j’ai d’abord pris le temps de rencontrer des personnes compétentes en France, en Angleterre et au Etats Unis et ce, depuis 2014.

- Entreprendre serait-il le meilleur antidépresseur ?

(Rire) Je me garderai d’aller aussi loin. Entreprendre implique une prise de risque quasi permanente. Davantage que le fait d’entreprendre, c’est le sentiment de traiter d’un vrai enjeu et l’espoir d’apporter une partie de la solution a ce problème de santé publique qui me portent. Sans compter, encore une fois, l’adhésion que le projet suscite. L’accueil réservé par les médias m’a agréablement surpris. Revers de la médaille : à voir les commentaires des lecteurs, auditeurs ou spectateurs, nous avons suscité une forte attente, à laquelle il nous faudra bien répondre !

- Vous avez rejoint La Fibre Entrepreneur en septembre. Quelles sont vos impressions ?

Cet incubateur nous convient parfaitement, car il nous maintient au contact du monde de la recherche. Un autre incubateur aurait exigé un produit plus fonctionnel, sans nous permettre de le développer. A La Fibre Entrepreneur, nous percevons une volonté d’encourager la valorisation de la recherche et l’exploration de domaines encore méconnus.
Notre installation ici se justifiait aussi par le besoin d’aller au-delà de la recherche sur le hardware et le modèle médical, en traitant de la dimension algorithmique et big data. Nous recrutons d’ailleurs un data scientist spécialiste du machine-learning. Nul doute que le fait d’être sur le campus de Polytechnique fait sens dans ce domaine d’excellence.
De manière plus générale, nous sommes dans un environnement tourné vers l’excellence. Forcément, cela porte. Nous sommes au contact de chercheurs et d’autres startuppers. Nous pouvons aussi nous appuyer sur le réseau des anciens de l’incubateur X-Tech et des Alumni en général, ce qui est un autre atout.

- L’effet cafét’ joue-t-il ?

Cela commence. Nous nous croisons régulièrement et le réseau de compétences se renforce, autour d’une même vocation d’entreprendre. Mais, maintenant que vous me posez la question, je me rends compte du sérieux qui règne ici ! Il faut dire que les projets sont des plus ambitieux. Certains startuppers ont un état d’esprit de chercheur. Ce qui n’est pas pour me déplaire non plus.

- Vous avez évoqué HEC, l’ENSTA ParisTech, en plus de Polytechnique… Est-ce à dire que l’écosystème de Paris-Saclay a un sens pour vous ?

Oui, indéniablement. Nous sommes également en lien avec plusieurs laboratoires dont un en mécanique des solides, un autre en informatique. Avec sa concentration de chercheurs, le Plateau de Saclay commence à gagner en réputation. Personnellement, je perçois un début d’émulation. Pas une semaine sans que s’y passe un événement important. Nous y croisons beaucoup de monde, d’horizons très divers, ce qui est stimulant.

Pour en savoir plus sur MyndBlue, cliquer ici.

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