« Il est possible de stabiliser le système financier international ». Rencontre avec Christian Chavagneux

EEE2019ChristianPaysage
Suite de nos échos à l’édition 2019 des Entretiens-Enseignants-Entreprises (EEE) qui se sont déroulés les 27 et 28 août dernier, avec le témoignage de l’éditorialiste d’Alternatives Economiques (en chemise blanche, sur la photo), recueilli au sortir de la table ronde à laquelle il participait, sur la finance et le risque systémique. En plus d'éclairages sur cet enjeu, nous n’avons pas résisté à l’envie de l’interroger sur les éventuels aléas rencontrés… pour venir de Paris intra-muros jusque sur le Plateau de Saclay.

- Vous venez de participer à une table-ronde, qui avait pour intitulé « Finance : un risque systémique récurent ? », aux côtés de Patrick Artus (Chef économiste à Natixis), Cécile Duflot (Directrice générale d’OXFAM France) et Sylvie Goulard (Sous-Gouverneure de la Banque de France, dont on apprenait qu’elle venait d’être proposée par la France pour occuper un poste de commissaire européen). Quel est votre ressenti ? L’avez-vous vécue comme une « énième » table ronde sur le sujet ?

On débat beaucoup de la finance et de ses risques, et c’est normal car le sujet est tout sauf marginal. Nous avions de surcroît la chance de pouvoir le faire devant un public de choix, puisque composé pour l’essentiel de professeurs du secondaire, qui sont en contact direct avec les futures générations qui prendront plus tard les rênes. En ce sens-là, on peut dire que nous étions dans le cadre d’une rencontre citoyenne et pas simplement entre experts, qui s’en tiendraient aux aspects purement théoriques sinon techniques. J’ajoute que s’il importe de se préoccuper de la finance, c’est que tant que la situation ne sera pas stabilisée de ce côté-là, nous ne pourrons pas nous attaquer vraiment aux autres sujets…

EEE_2019_ Entretiens Ensiegnants Entreprises  - 27 et 28 aout 2019 a l'ecole Polytechnique, Palaiseau- Comme la lutte contre le réchauffement climatique ?

Oui, comme la lutte contre le réchauffement climatique, mais aussi contre les inégalités, la dégradation de la qualité de notre alimentation, etc. Il est clair qu’on ne pourra pas non plus les traiter sans prendre en compte la finance. Il n’y a pas de secteur économique qui ne serait impacté en cas de nouvelle crise financière. C’est dire s’il nous faut être sûr que les règles, qui sont en vigueur aujourd’hui permettent une stabilité du système financier. Non pas qu’il faille empêcher quiconque de prendre des risques (par définition, la finance consiste à en prendre et à les gérer, c’est son métier), mais faire en sorte qu’elle n’en prenne pas au point de déstabiliser le fonctionnement non seulement des banques, mais des économies.

- Et alors, sommes-nous dans un tel contexte ? Peut-on envisager une stabilité du système financier ?

Pour répondre à ces questions, commençons par nous replacer dans une perspective historique : ce qu’on constate, c’est que nous avons connu par le passé des périodes de stabilité financière et même plutôt longues pour certaines d’entre elles. Par exemple, du milieu des années 1940 au début des années 1970, on peut considérer que le système financier international fonctionnait relativement bien, de surcroît dans l’intérêt du développement des entreprises et des économies nationales. Preuve s’il en était besoin que lorsque les autorités publiques le veulent, elles peuvent réguler la finance et la stabiliser.
Ce que nous enseigne encore l’histoire, c’est qu’il n’y a pas qu’une manière de réguler le système financier. Par exemple, suite à la crise de 1929, Roosevelt a régulé la finance d’une tout autre manière que l’ont fait les régulateurs lors de la crise de 2007-8. Roosevelt avait entrepris d’assurer la stabilité de la finance au travers différentes mesures, à commencer par la séparation des activités de marché des banques, des activités de financement de l’économie, ou encore le renforcement des pouvoirs de la Banque centrale. Dans le même temps, il veilla à préserver la rentabilité des banques, en réduisant la concurrence dans le secteur bancaire (il devint plus difficile de créer une nouvelle banque) et en leur permettant de disposer de ressources à bon marché (la rémunération des dépôts à vue fut interdite et celle des dépôts à terme limitée), de façon à ce qu’elles puissent contribuer relancer l’économie à travers la transformation de ces ressources en crédit. De façon à rétablir cette fois la confiance des Américains dans leur secteur bancaire, il instaura également une assurance des dépôts.

- En quoi la régulation de la crise de 2007-8 a-t-elle été différente ?

Suite à cette crise, les régulateurs ont opté pour une autre approche : une régulation « par le passif », c’est-à-dire par les ressources des banques. Elles doivent se financer avec plus de capital afin d’être à même de rembourser elles-mêmes leurs pertes, au cas où elles auraient pris des risques financiers excessifs (les contribuables ne seraient donc pas sollicités par le truchement d’aides publiques). Nous sommes entrés dans une période durant laquelle les banques centrales ont poussé dans le sens d’un abaissement des taux d’intérêt à des niveaux très bas. L’objectif était de viser un crédit peu cher, indépendamment de la rentabilité des banques. Un banquier, c’est un peu comme un épicier : il achète en gros (de l’argent) pour revendre plus cher au détail (au travers des crédits alloués). Sauf qu’une banque emprunte à court terme pour revendre à moyen ou long terme. Si les taux à ces échéances sont bas, la différence entre le prix auquel elle achète l’argent et celui auquel elle le revend – en l’injectant dans l’économie à travers les crédits immobiliers, de consommation – l’écart est faible. Sa rentabilité s’en trouve réduite.

- Merci pour cette mise en perspective historique éclairante. Mais qu’en est-il aujourd’hui dans le contexte de lutte contre le réchauffement climatique. En quoi celui-ci change-t-il la donne au regard de l’enjeu de la stabilisation du système financier ?

Au cours de la table-ronde, Cécile Duflot a, en tant que Directrice générale d’OXFAM, fourni des éléments d’information qui doivent nous faire réfléchir : la grande majorité des crédits alloués par le système bancaire le sont au bénéfice d’entreprises qui ne sont pas engagées dans la promotion des énergies alternatives. Ce sont pour la plupart des entreprises, qui continuent à recourir aux énergies fossiles. Cécile Duflot évoquait un rapport de 2 à 7 entre les crédits alloués à ces entreprises et ceux alloués à des entreprises plus exemplaires. Nous sommes donc loin d’être passés du « Greed is good » (la cupidité, c’est bien), évoqué dans le fameux film d’Oliver Stone, Wall Street, au « Green is Good » (le vert, c’est bien) ! Or, le changement climatique est le défi majeur du capitalisme contemporain. On peut réfléchir à tout ce qu’on veut, mais si demain la planète étouffait sous l’effet des gaz à effet de serre, il n’y aura plus de source de profits possibles, plus de banques, plus de finance !

- Avez-vous espoir de réformer le système financier ?

Oui. Il ne s’agit pas de diaboliser la finance, mais de convaincre ses acteurs, aussi bien privés que publics, de son rôle dans la transition énergétique et écologique. Les pouvoirs publics ont encore un rôle à jouer dans son financement. Ainsi que Patrick Artus l’a bien souligné au cours de la table ronde, les projets de transition énergétique s’inscrivent dans des durées longues, trop longues pour que leur financement soit assumé par la finance privée qui exige une rentabilité plus immédiate.
Quel est donc l’acteur qui peut se substituer à eux ? C’est bien évidemment le secteur public, seul à même d’investir dans des projets qui ne sont rentables qu’à long terme. L’économiste Michel Aglietta le montre bien dans ses travaux, en incitant ainsi le financement public à compléter et encourager le financement privé, pour répondre au défi du dérèglement climatique. Les Etats y ont d’autant plus intérêt que leurs investissements ne seront pas fait en pure perte : les projets touchant au changement climatique, sont, on le sait, rentables : ils font économiser des ressources, créent plus d’emplois qu’ils n’en détruisent, assurent des gains de croissance.

- A suivre, donc, en gardant à l’esprit qu’il y a urgence… En attendant, constatons que c’est la première fois que votre magazine participe aux EEE. Comment vous êtes-vous retrouvé à participer à cet événement qui donne davantage voix au chapitre à des économistes disons plus « orthodoxes » ?

C’est la première fois, en effet, qu’Alternatives Economiques est invité à ces entretiens conçus à destination des enseignants du secondaire. Un monde que notre magazine connaît particulièrement bien : ils ont accompagné son développement depuis sa création. Il paraissait donc naturel et légitime de participer aux EEE, de surcroît à l’occasion d’une table ronde sur le système financier. D’autant que sur ces questions de régulations financières, des différences de points de vue peuvent exister. L’intérêt de cette table ronde est justement d’avoir croisé des regards très différentes : entre le mien et ceux d’un économiste de banque (Patrick Artus), d’une directrice d’ONG (Cécile Duflot) et d’une Sous-Gouverneure de la Banque de France, peut-être future commissaire européenne (Sylvie Goulard). Comme le public a pu le constater, nous avions des différences de point de vue, mais utiles à l’avancement d’une réflexion collective, qui ne passe pas forcément par des oppositions frontales ou systématiques.

- Il y eut en effet des différences de point de vue voire des joutes, mais empreintes d’un respect réciproque. Et manifestement le public a beaucoup apprécié. Précisions que l’entretien se fait dans le hall de Polytechnique, donc à Paris-Saclay. D’où cette ultime question que je ne résiste pas à l’envie de vous poser car c’est un autre sujet sensible pour ceux qui y vivent et/ou y travaillent au quotidien : comment êtes-vous venu jusqu’à nous depuis Paris ?

C’est très simple : j’ai emprunté la ligne B du RER dont on m’avait dit qu’il fonctionnerait mal. Je peux témoigner du fait que ce matin, il fonctionnait plutôt bien et même très bien. Je suis arrivé sans encombres à la station Massy-Palaiseau et me suis apprêté à prendre le bus sur lequel j’avais calé le choix de mon RER B. C’est là que les choses se sont un peu compliquées, car à ma grande surprise, c’est le bus qui a eu du retard, pas moins de quinze minutes. Heureusement que j’avais pris un peu de marge… Mais une fois descendu à la station Polytechnique Laboratoires, j’ai eu le sentiment de me retrouver un peu perdu au milieu de nulle part avec, d’un côté, des pelouses grillées par le soleil, de l’autre, un chantier, et au milieu de tout ça, rien pour savoir où me diriger… Sans doute conviendrait-il de revoir la signalétique… Par chance, j’ai été « sauvé » par deux personnes : il s’agissait de jardiniers de l’Ecole Polytechnique. Manifestement, ils avaient l’habitude de voir des personnes égarées… En me voyant, ils m’ont dit : « Vous, vous êtes perdu… ». J’ai répondu que « Oui, effectivement, j’étais perdu et que je cherchais l’amphithéâtre Poincaré ». Ils ont eu la gentillesse de me guider jusqu’à l’entrée…

- Je crains que beaucoup de lecteurs ne se reconnaissent dans les tribulations d’un Christian Chavagneux sur le Plateau de Saclay… Au-delà de cette péripétie, quel regard posez-vous sur le projet du cluster ?

J’avoue ne pas en connaître vraiment l’actualité. Cela dit, maintenant que vous me stimulez sur le sujet, me reviennent en mémoire des débats franco-français sur la pertinence d’y implanter telle ou telle école. Je ne pourrai en dire plus si ce n’est de manière triviale qu’un cluster qui marie recherche fondamentale, recherche appliquée, R&D d’entreprises et entrepreneuriat innovant dans le cadre d’une réflexion et d’une régulation publique, a de forte chance de réussir et de produire de la croissance.

A lire aussi les entretiens avec Aude Nyadanu, fondatrice de Lowpital, qui se propose de prendre soin du bien-être du patient en milieu hospitalier à partir d’une démarche collaborative impliquant des citoyens, et intervenue pour témoigner de son parcours, un défi aux lois de l’orientation scolaire et professionnelle ! (pour y accéder, cliquer ici) et Christophe Prat, coauteur de l’ouvrage Le Futur de l’Europe se joue en Afrique, retenu cette année par le jury du Prix lycéen Lire l’économie (cliquer ici).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>