Relire François Ascher. Entretien avec Mireille Apel-Muller

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Le 17 décembre prochain débute un cycle de visio-conférences autour de l’économiste, sociologue et urbaniste François Ascher (Grand Prix de l’Urbanisme 2009), disparu il y a une dizaine d’années. La directrice de l’Institut pour la ville en mouvement (IVM, dont il a dirigé le comité scientifique) nous en dit plus sur l’apport de ce chercheur « éclectique », la genèse de ce cycle et son déroulement, en mode distanciel…

- Pouvez-vous pour commencer nous rappeler pourquoi il importe de revenir sur les travaux et réflexions de l’économiste, sociologue et urbaniste François Ascher, dix ans après sa disparition ?

Pour le caractériser, Jean-Pierre Orfeuil [spécialiste de l’économie des transports] se plaisait à le désigner comme un « professeur de société contemporaine ». De fait, François Ascher n’eut de cesse de s’intéresser à la société dans son ensemble, en tirant toutes sortes de fils – le rôle des télécommunications dans nos existences ; les modes de vie urbains et leur généralisation au-delà de la ville ; les mobilités (à travers les travaux de l’Institut pour la ville en mouvement, dont il a animé le comité scientifique), l’alimentation, objet d’un de ses derniers livres, Le Mangeur hypermoderne [Odile Jacob, 2005]… Selon lui, nous vivons dans ce qu’il appelait une « société hypermoderne », une société dans laquelle les individus disposent de moyens de passer, au cours d’une même journée, d’un domaine, d’une identité, d’une échelle à l’autre. Il s’intéressa à ses implications jusqu’au plan des formes urbaines, en développant notamment le concept de « métapole », pour souligner les rapports d’interdépendance à l’œuvre sur des territoires difficilement réductibles à la notion de ville ou même de métropole.
Revendiquant l’éclectisme comme méthode critique et position épistmologique, il faisait appel à des champs d’investigation étrangers à l’objet principal de ses recherches, aimait à confronter ses idées à l’action, au terrain. C’est particulièrement vrai pour les questions urbaines, qu’il s’employait à traiter en faisant du projet un support d’analyse.
Ainsi, il a laissé un ensemble d’analyses et de propositions dont nous avons estimé qu’il pouvait enrichir les débats actuels. Malheureusement, comme beaucoup d’intellectuels français, François Ascher est plus connu a l’étranger que dans son propre pays : il a été traduit en portugais et en espagnol, enseigné en Amérique latine ; a échangé avec des chercheurs anglo-saxons, chinois… En France, on a beau prôner l’ouverture disciplinaire, la transversalité, on peine encore à reconnaître des personnalités aussi inclassables que François Ascher. Alors que ses ouvrages devraient figurer dans toutes les bibliothèques universitaires, aux rayons des sciences humaines et sociales, de l’architecture, de l’urbanisme, etc., force est de constater que ce n’est pas toujours le cas. Il nous a donc paru indispensable de proposer à la relecture ses concepts et ses analyses, à un large public, y compris étudiant, avec le sentiment qu’ils peuvent nous être utiles pour appréhender le contexte actuel dans lequel j’inclus bien sûr la crise sanitaire que nous connaissons.

- Avant d’y venir, j’aimerais revenir sur un autre aspect de la démarche de François Ascher, qui a pu contrarier sa réception au sein du monde universitaire. Je veux parler de son côté « entrepreneur », au sens où, en plus de ses publications, il montait des « dispositifs », pour reprendre une notion qui lui était chère, en vue d’associer un large spectre d’acteurs concernés par une problématique donnée. Ce dont vous pouvez d’ailleurs témoigner, vous, qui avez participé à la création à ses côtés du concours Europan puis de l’Institut pour la ville en mouvement…

Entrepreneur ? Je ne suis pas sûre qu’il se serait qualifié comme tel. Ce n’est qu’a posteriori qu’on pourrait le faire. Pour ma part, je crois qu’il était surtout un homme d’engagement et d’action, au travers de projets, assumant les risques et les erreurs qui vont avec. Il n’en restait pas moins universitaire dans sa manière de soumettre les résultats à une évaluation scientifique.
L’intéressait tout particulièrement ce que Jean-Pierre Orfeuil appelle les « questions orphelines » : des questions que les cloisonnements disciplinaires, institutionnels empêchent de saisir. Pour identifier ce type de question, y répondre, il procédait selon une méthode consistant à partir d’hypothèses de réalisation concrètes qui pouvaient évoluer en cours de route (avec le même esprit d’ouverture qui avait permis d’identifier la question orpheline), le projet servant ainsi lui-même d’analyseur. Naturellement, François Acher ne travaillait pas seul. Le dispositif, pour reprendre une notion que vous avez évoquée, consistait précisément à mobiliser un certain nombre d’acteurs et de chercheurs directement concernés, tout en faisant également appel à des domaines de compétences et de recherche suffisamment étrangers pour garder le recul, la distance nécessaires à une appréciation objective des résultats, au nom de la responsabilité de l’intellectuel engagé dans l’action. C’est comme cela qu’il a pu, avec d’autres, apporter des réponses inattendues, faire évoluer des projets.

- Si vous deviez prendre un exemple ?

J’en citerai un qui tenait particulièrement à cœur François Ascher : il s’agit du projet consacré aux non-voyants. Nous étions partis de la question suivante : comme les technologies de géolocalisation en temps réel peuvent-elles les aider dans leurs déplacements dans l’espace urbain ? Pour y répondre, nous avions travaillé avec des équipes de recherche parmi les plus avancées et, bien sûr, les premiers intéressés en analysant la manière dont ils avaient l’habitude de se déplacer. C’est ainsi que nous nous sommes rendus compte que ce qui importait pour eux, ce n’était pas tant l’information en temps réel que le fait de pouvoir préparer leurs déplacements en amont, à partir d’une représentation mentale non seulement de leur itinéraire, mais aussi des espaces parcourus. Ainsi, un projet qui était censé être de portée technologique, à base de géolocalisation, a débouché sur l’impression d’un atlas tactile en relief des réseaux de transport public d’Ile-de-France, et la modélisation en 3D de sites urbains. Précisons que ce projet a été porté par l’IVM, avec plusieurs partenaires, dont la RATP et la SNCF.

- Attardons-nous sur cet IVM, qui participe désormais à l’écosystème Paris-Saclay suite à son intégration dans VEDECOM. Comment François Ascher y est-il venu ?

Son engagement au sein de l’IVM a correspondu à un moment où les mondes académique et institutionnel lui paraissaient corsetés par les pesanteurs bureaucratiques et un certain contrôle technocratique. Conçu à la manière d’un Do Tank, l’IVM fut pour lui un outil précieux pour approfondir ses réflexions autour d’un « doit à la mobilité ». Gardons à l’esprit que nous étions au début des années 2000 et, qu’à l’époque, cette notion de mobilité était encore loin d’être inscrite dans le débat public et académique. François Ascher y voyait une manière de caractériser les sociétés hypermodernes, en considérant que la mobilité est bien plus qu’une question de transport, qu’elle requiert des compétences individuelles qui s’apprennent et des modes d’intervention et d’action publique de toutes sortes. Pour le dire autrement, les mobilités sont intimement liées à l’évolution des modes de vie, des modes d’habiter, de travailler, d’aimer, de produire, de consommer, d’exercer sa citoyenneté… Elles s’inscrivent dans la culture contemporaine et sont un élément majeur de l’insertion de chacun dans la société.
Précisons que, dès le départ, François Ascher a voulu inscrire les projets de l’IVM dans une perspective internationale. L’institut s’est ainsi très vite décliné à l’étranger à travers des antennes, l’une en Chine, d’autres en Amérique latine. Cela répondait au souci qu’il avait d’observer la mondialisation dans ses dynamiques contradictoires : comme un processus de standardisation en même temps que de créolisation. Il était attaché à comprendre comment à l’heure de sociétés mondialisées, des expériences qui émergent localement peuvent être aussi partagées, transposées ailleurs. L’IVM aura donc été tout sauf une étape anecdotique dans son parcours : il s’y engagera durant les dix dernières années de sa vie.

- Nous ne résistons pas à l’envie de vous faire réagir à une autre notion à laquelle il a manifesté un intérêt et que pour notre part nous considérons comme un mot clé de l’écosystème de Paris-Saclay, nous voulons parler de la sérendipité…

Effectivement, c’est une notion à laquelle il s’était intéressé à la fin de sa vie – il avait d’ailleurs participé aux discussions amont d’un colloque de Cerisy sur le sujet*. La définition courante qu’on en donne – la découverte heureuse et inattendue du chercheur – correspondait bien à la manière dont il envisageait la recherche urbaine. Jusqu’à présent, la notion était davantage appliquée dans le champ des sciences dures ou de la médecine. François Ascher aura contribué à l’introduire dans cette dernière. Pour lui, la ville était particulièrement propice aux hasards heureux, aux rencontres inattendues et, donc, à la créativité et aux innovations. En cela, on pourrait parler de sérendipité urbaine.

- Venons-en au cycle de conférences et à son organisation…

Ce cycle a été élaboré à l’initiative d’un groupe constitué de Jean-Baptiste Marie, directeur du Popsu, le programme de recherche sur les métropoles porté par le PUCA (dont François Ascher avait présidé le conseil scientifique) ; d’Alain Bourdin, sociologue et urbaniste, ancien directeur de l’Institut français d’urbanisme, mandataire intellectuel de François Ascher ; d’Elisabeth Ascher-Campagnac, économiste, conseillère scientifique du Popsu 2, et son épouse ; enfin, de moi-même.
Un premier programme avait été élaboré avec pour ambition de traiter trois des grands sujets abordés par François Ascher : l’individu dans la société hypermoderne ; les enjeux liés au changement climatique et les cleantechs au prisme des mobilités ; enfin, la ville hypermoderne et le concept de métapole. Nous avions sollicité des personnes de différents champs disciplinaires et professionnels en les invitant à revisiter la pensée de François Ascher au regard de ce qui leur paraissait être les enjeux d’aujourd’hui.

- Un programme remis en question par les circonstances…

Avant le confinement, il y eut les grèves dans les transports de l’été 2019, qui nous ont obligés à reporter une première fois. Puis il y eut le premier confinement, qui nous a contraint à le reporter de nouveau, le 17 décembre, donc. Nous pensions alors que les contraintes liées à la crise sanitaire seraient levées. Comme ce n’est pas le cas, nous avons opté pour une autre formule en ligne. Dans un premier temps, nous avions maintenu le principe de tables rondes, en mode webinar, avant d’y renoncer, considérant que celles-ci n’ont de sens qu’en coprésence, avec de vraies interactions entre les intervenants et le public, comme François Ascher les aimait. Ce cycle de conférences qui débute le 17 décembre et se poursuivra jusqu’au 10 mars lance les débats qui suivront.

- On ne peut s’empêcher de sourire en imaginant la manière dont il aurait réagi à ce dispositif en mode distanciel, lui qui soulignait l’importance des interactions en vrai, in situ…

En effet ! Pour reprendre ses mots, « La banalisation de tout ce qui se télécommunique donne une valeur renforcée – économique et symbolique -, aux échanges directs, non médiatisés… à ce qui se touche, se sent, se goûte, se vit dans le face à face en direct ». Pour autant il ne récusait pas les télécommunications et la technique en général. François Ascher était même un technophile, toujours prompt à expérimenter les nouveaux outils mis à notre disposition. Il aurait donc sans doute analysé ce que le développement massif de ces visioconférences apportait. On peut même penser que le fait de pouvoir dialoguer à distance avec des interlocuteurs aussi facilement qu’on peut le faire aujourd’hui, l’aurait enthousiasmé. Mais tout en soulignant les avantages de ce mode d’échange, il aurait peut-être analysé autant les conséquences en termes de construction de nouveaux codes de sociabilité et d’échanges que les conséquences également sur les relations directes, et les nouvelles valeurs qu’elles portent.. Loin d’opposer les deux (présentiel et distanciel), il aurait été en quête d’un nouveau « compromis » (un autre mot clé dans sa conception de la question urbaine) entre les besoins de la présence physique et l’efficacité des outils nous permettant d’élargir le champ de nos interactions, dans l’espace et dans le temps, en direct et en virtuel. Il était autant attentif à ce que les technologies pouvaient apporter de nouveau, qu’aux nouvelles inégalités qu’elles pouvaient induire. En cela, il s’inscrivait bien dans la sociologie de la traduction qui aborde l’objet technique en tant qu’acteur dans un réseau, cet objet pouvant être selon les cas d’un haut niveau de sophistication technologique ou, au contraire, d’une grande rusticité, frugalité. De fait, échanger de manière informelle à une terrasse de café peut parfois se révéler plus efficace que de le faire au cours d’une réunion sur Zoom ou Teams. Parfois, c’est l’inverse.
Pour toutes ces raisons, nous souhaitons d’ailleurs maintenir le projet d’une rencontre en direct, en face à face, dès que la situation sanitaire le permettra, dans un format plus proche de l’atelier. Sans exclure pour autant une participation simultanée dans l’esprit de ce que François Ascher appelait un « hyperlieu » : un lieu où l’on peut se réunir, tout en étant en connexion avec d’autres, avec la possibilité d’hybrider ces deux formes d’échanges… C’est dire si notre projet de rencontres initial aura grandement évolué en l’espace d’un an…

- En attendant, revenons-en au cycle de conférences qui débute le 17 décembre. Comment l’avez-vous conçu au plan du contenu ?

Nous souhaitions réunir un panel de chercheurs, qui illustre la diversité des interlocuteurs avec lesquels François Ascher n’a cessé de dialoguer. Six personnes interviendront à raison d’une conférence tous les quinze jours, en direct, suivi d’un moment d’échanges avec le public. Alain Bourdin ouvrira le cycle, en dressant un portrait d’un François Ascher éclectique, cosmopolite et en confrontant la notion d’hypermodernité à la situation actuelle [le 17 décembre 2020 à 17h30 : « François Ascher, portrait d’un monde hypermoderne »] :
- Jean-Marc Offner, ancien directeur du Latts, aujourd’hui directeur de l’Agence d’urbanisme de Bordeaux, A’urba, reviendra sur le concept des nouveaux compromis urbains [le 13 janvier 2021 à 14h30], que François Ascher avait développé dans l’ouvrage éponyme. ;
- Danilo Martuccelli, sociologue, traitera du processus d’individuation dans la société hypermoderne à l’heure de la pandémie ; le degré d’acceptation par l’individu des limites données à sa liberté [le 27 janvier 2021 à 14h30 : « Les individus face à l’insaisissable époque contemporaine »] ;
- Jean-Louis Cohen, historien de l’architecture, membre du Collège de France, spécialiste du mouvement moderne, proposera une approche historique des formes urbaines et interurbaines [le 10 février 2021 à 14h30 : « Villes parallèles : l’interurbanité entre hier et demain »] ;
- Pierre Veltz, économiste, ancien directeur des Ponts et Chaussées, ancien président de l’EPPS, grand prix de l’urbanisme 2017, traitera de question de la démocratie urbaine, là encore dans un contexte de pandémie [le 24 février 2021 à 14h30 : « Quelle démocratie pour la société hypermoderne ? »].
- enfin, Dana Diminescu, enseignante-chercheure à Télécom Paris, sociologue des réseaux, de l’interconnexion, des usages des télécommunications, interviendra sur les nouvelles exclusions induites par le développement des nouvelles technologies [le 10 mars 2021 à 14h30 : « Individu hyperconnecté et nouvelles formes d’exclusion »].
Autant de conférences, qui nous l’espérons, convaincront de l’intérêt de se replonger dans les écrits de François Ascher, de se pencher de nouveau sur ses idées et ses concepts, sa manière d’envisager l’action dans son rapport à la recherche, pour traiter de questions de société qui restent plus que jamais d’actualité.

Pour s’inscrire au cycle de conférences, cliquer ici.

* « Le sérendipité dans les sciences, les arts et la décision », sous la codirection de Pek Van Andel et Danièle Bourcier, 20-30 juillet 2009, au Centre culturel international de Cerisy.

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