Regard d’historienne palaisienne sur le Plateau de Saclay. Rencontre avec Anick Mellina

Vue aérienne de Palaiseau
Vue aérienne sur Palaiseau
Après plusieurs années d’enseignement, notamment au lycée Camille Claudel de Palaiseau, Anick Mellina est depuis une dizaine d’années Inspectrice d’Académie Inspectrice Pédagogique Régionale (IA-IPR). Elle témoigne de l’ambivalence de son rapport au Plateau de Saclay près duquel elle a choisi de résider pour son cadre de vie, tout en suivant avec intérêt les dynamiques liées au projet de cluster.

- Depuis quand vivez-vous à Palaiseau ?

Mon mari et moi, nous nous y sommes installés en 1974, d’abord dans une résidence puis dans un pavillon que nous avons fait construire près de la voie de RER B. Nous sommes arrivés au moment où l’ONF avait entrepris, avec le soutien du syndicat intercommunal, de planter des arbres aux abords du terrain qui devait accueillir l’Ecole Polytechnique, pour contenir les risques d’étalement urbain. Nous trouvions passionnant de vivre dans une commune qui s’employait avec d’autres à résister à l’urbanisation. Aux amis de passage, nous faisions faire des balades dans ce qui n’était pas encore une forêt (les arbres – dont des chênes – faisaient à peine 25 cm de haut).

Si j’évoque cette anecdote – un exemple unique, à ma connaissance, de reforestation en Ile-de-France -, c’est qu’elle reflète bien le climat de l’époque : nous étions au milieu des années 70, on venait de construire des villes nouvelles dont celle de Saint-Quentin, toute proche. Dans ce contexte, l’initiative du syndicat intercommunal nous avait semblé intéressante. C’était une manière de dire non à une urbanisation non maîtrisée.

A la Découverte du Plateau de Palaiseau

Anick Mellina apprécie tant son territoire de vie qu’elle participe à titre de bénévole à une association de promotion de son patrimoine : « A la Découverte du Plateau de Palaiseau » (ADPP) qui a publié plusieurs brochures concernant l’histoire, la botanique ainsi que les établissements scientifiques. Pour tout renseignement et se les procurer, contacter : Rachel Jaeglé, 129 avenue du Général Leclerc, 91120 Palaiseau ou siteadpp.perso.sfr.fr/

L’arrivée de l’Ecole Polytechnique en 1976 a marqué un tournant : c’était la première grande école à faire le choix de s’installer sur le Plateau. Jusqu’ici, d’autres grandes écoles s’y étaient refusées jugeant sa desserte insuffisante. Ce fut le cas par exemple de l’ENS de Saint-Cloud qui devait déménager en raison du percement du tunnel de l’autoroute A13 ; elle a préféré s’installer à Lyon.

- Et vous-mêmes, comment avez-vous vécu l’arrivée de l’Ecole Polytechnique puis d’autres établissements de recherche et d’enseignement supérieur…

Autant le reconnaître, pour les universitaires de formation que nous étions, mon mari (géographe) et moi (historienne), cela était intéressant à suivre. Elle s’ajoutait à d’autres établissements prestigieux : le CEA, présent depuis l’après-guerre sur le Plateau ; la Faculté des sciences d’Orsay [intégrée depuis le début des années 70 au sein de l'Université Paris-Sud, Ndlr] dans la Vallée ; HEC à Jouy-en-Josas et l’Inra dans la vallée de la Bièvre. Nous avons rapidement pris conscience qu’on assistait à la naissance d’un pôle scientifique appelé à acquérir une dimension internationale.

- Votre position n’est-elle pas finalement ambivalente avec, d’un côté, une forme de résistance à l’urbanisation, de l’autre un attrait pour ce qui se passait au plan de la recherche ?

C’est tout à fait cela ! Naturellement, nous avons toujours été attachés à la vue sur les champs et sur les bois, à la diversité de la flore comme de la faune. C’est quand même appréciable de surprendre un lièvre à une demi-heure de la station Châtelet-les-Halles du RER B !  D’un autre côté, force est d’admettre que la compétition internationale s’est intensifiée. Il importe que la France se dote de pôles d’innovation et de campus attractifs. C’est pourquoi, tout en étant rétive à une urbanisation non maîtrisée, j’ai été favorable à l’installation de centres de recherche et d’établissements d’enseignement supérieur. A leur tour, ils attirent des entreprises. Faut-il s’en plaindre ? Après tout, ce ne sont pas des usines crachant de la fumée, mais des centres de R&D qui visent à tirer profit de la proximité avec les laboratoires existant. C’est, par exemple, le cas de Danone qui a installé le sien près du campus de Polytechnique. Cette logique de rapprochement est à encourager. Même à l’ère d’internet, la proximité géographique est nécessaire aux chercheurs et conditionne les possibilités d’innovation. Sans compter que cela offre des perspectives intéressantes à nos enfants…

- Vous avez d’ailleurs vous-même un fils polytechnicien…

Oui, et ce n’est pas la moindre des manifestations de l’ambivalence que nous évoquions tout à l’heure. Il est de surcroît né en 1976, l’année où l’Ecole Polytechnique s’est installée sur le Plateau. De là à dire qu’il était prédestiné, je ne me garderai de le faire. Toujours est-il qu’il en avait saisi très tôt l’intérêt. Dès son plus jeune âge, en école primaire, il évoquait la possibilité de pouvoir faire toute sa scolarité à Palaiseau jusqu’à l’intégration d’une grande école et non des moindres ! Ce qui fut effectivement le cas, hormis les années de classe préparatoires qu’il a accomplies au lycée Louis-le-Grand. Bien qu’admis à d’autres écoles tout aussi prestigieuses, il a maintenu son choix initial.

- Vous-mêmes l’aviez-vous encouragé ?

Non, mon mari et moi n’avons pas poussé la contradiction jusqu’à l’inciter à y entrer ! Cela étant dit, je dois reconnaître une affection particulière pour cette école où on dispense un enseignement exceptionnel, et pas seulement dans le domaine scientifique. L’Ecole Polytechnique a la capacité de faire venir de brillants philosophes et chercheurs en sciences sociales.

Au-delà de cela, elle contribue depuis au moins les années 90 à renforcer les synergies avec la Faculté des sciences d’Orsay comme avec les autres grandes écoles dont HEC. Ce qui est relativement nouveau dans le paysage de l’enseignement supérieur français où les grandes écoles sont plutôt enclines à se concurrencer et à se tenir à l’écart du monde universitaire. Au risque d’affaiblir leur position face à la concurrence internationale.

- Et les enjeux de transport, comment les appréhendez-vous ?

On touche-là à un épineux problème. Pour comprendre les inquiétudes des habitants et leur surréaction à l’évocation d’un métro, il faut avoir en mémoire les effets des aménagements antérieurs, intervenus depuis les années 60-70. Le moins qu’on puisse dire est qu’ils ont été désastreux. Au nom du tout automobile, on a construit des infrastructures routières sans se préoccuper du cadre de vie des riverains. Quand nous sommes arrivés à Palaiseau, mon mari et moi, nous pouvions, le dimanche, croiser sur les routes de Saclay, des promeneurs à pied et des cyclistes. Les choses ont bien changé depuis ! Il a même été question un temps de recouvrir l’Yvette pour aménager une voie rapide ! Certes, on serait allé plus vite à Paris, mais à quel prix sur le plan environnemental !

Puis il y eut la construction de la gare TGV de Massy. Par chance, l’impact a été limité grâce à l’aménagement de la voie ferrée le long de l’autoroute. Reste que toutes ces infrastructures ont quelque peu remis en cause l’harmonie du territoire. De là la défiance des communes à l’égard de nouveaux projets quand bien même seraient-ils justifiés. La contrepartie, c’est que les conditions de circulation se sont dégradées. Il y a bien eu cette ligne de bus en site propre qui part de la gare de Massy-Palaiseau et monte jusqu’à l’Ecole Polytechnique, et qu’il est question de poursuivre jusqu’à Saint-Quentin-en-Yvelines. C’est une bonne chose : en site propre, elle n’alourdit pas le trafic. Mais c’est insuffisant. Dans le même temps, on a assisté à la saturation de la ligne du RER B. Le moindre accident perturbe le trafic.

- Au-delà des transports, le projet de Paris-Saclay prévoit aussi la construction de logements et de quartiers ?

Je n’y suis pas hostile. Disons que je m’y suis résolue. Il est évident qu’il est nécessaire de construire des logements. Que ce soit HEC, Polytechnique, le Centre de R&D de Danone… les établissements présents sur le Plateau travaillent avec des chercheurs du monde entier, qu’il faut bien accueillir. Or, à la différence d’autres campus, il n’y a pas ici de véritables lieux d’hébergement dignes de ce nom. Que dire des logements étudiants, en nombre largement insuffisants ? Ou des logements tout court, pour ces jeunes ménages qui aspirent à vivre à proximité des établissements de recherche et d’enseignement supérieur ? Comme il n’y a plus de place dans la vallée, il faut bien en construire sur le Plateau. En bref, je me suis résolue à une urbanisation dès lors qu’elle reste modérée.

- Les chantiers en cours donnent lieu à des fouilles préventives. Les suivez-vous ?

Bien sûr. C’est naturellement un sujet passionnant pour l’historienne que je suis. D’autant que les résultats sont fascinants. Déjà, la construction de Soleil fut l’occasion de découvrir des vestiges de maisons gallo-romaines et mérovingiennes. En l’espace d’une dizaine d’années, les fouilles préventives ont permis de conforter l’hypothèse suivant laquelle les grandes fermes du Plateau étaient situées à l’emplacement de villas gallo-romaines. Ainsi, contrairement à ce qu’on a pu croire, le Plateau a été plus habité que les vallées. D’après d’autres fouilles, il l’était dès le Néolithique.

- Encore une fois, quand c’est l’habitante qui s’exprime, vous êtes réservée, mais quand c’est l’historienne, vous vous montrez plus qu’intéressée par les dynamiques liées au projet de cluster…

J’assume cette ambivalence ! Sur le plan de la connaissance, on ne peut qu’être ravi par ce qui se passe ici. Quant à l’habitante que je suis, elle éprouve naturellement un peu de nostalgie. Quand nous sommes arrivés ici, on pouvait se balader sans encombres, à pied ou en vélo, sur le Plateau. C’est encore possible aujourd’hui, mais moyennant des précautions en raison du trafic automobile. J’ai aussi assisté à la disparition progressive des champs de salades et d’asperges de la vallée de l’Yvette, qui participaient de la ceinture maraîchère de Paris. Il y eut même – cela surprend toujours mes interlocuteurs quand je le leur rappelle – une ferme, rue de Paris, en plein centre de Palaiseau. Nous pouvions y voir des vaches ! Tout cela a disparu.

Mais depuis quelques années, on assiste ici et là à un retour de pratiques maraîchères. Déjà des céréaliers se reconvertissent en partie dans la production de fruits et de légumes. Ils ont compris qu’ils avaient une clientèle à portée de main. A quoi s’est ajoutée la création de la ferme de Viltain où il est possible de cueillir soi-même des fruits, des légumes et même des fleurs. Cela plaît beaucoup aux urbains et contribue assurément à l’attrait du Plateau. Des territoires entre ville et campagne comme celui-ci, à 25 km de Paris, il n’y en a plus beaucoup. Sachons le ménager.

- Et les chênes plantés à votre arrivée à Palaiseau, que sont-ils devenus  ?

Ils sont magnifiques ! Ils ont près de 40 ans et forment une belle forêt, en bordure de l’Ecole Polytechnique.

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