Regard d’un éminent géographe sur la dynamique des districts industriels et des clusters.

CLAVALPaysage
Le nom de Paul Claval est étroitement associé à la géographie culturelle. Mais avant de contribuer à son développement, il a promu la géographie économique, avec un intérêt particulier pour le rôle de l’information dans la logique des villes et le fonctionnement des marchés. Il a bien voulu répondre à nos questions sur ses travaux et la manière dont il en est venu à s’intéresser aux districts industriels et aux clusters.

- Vous avez contribué à développer en France et ce, dès les années 50, une géographie économique. Comment y êtes-vous venu ?

Je me suis tourné vers la géographie économique, dans les années 50, immédiatement après mon agrégation, car la science économique était à l’époque la science sociale qui avait le vent en poupe. Par ailleurs, en m’intéressant aux politiques spatiales, force m’était de constater que les économistes étaient ceux qu’on consultait de préférence dans ce domaine.

Paul Claval, Prix "Nobel" Vautrin Lud 1996

Parmi les nombreux prix qu’il a reçus au cours de sa carrière, nous mettrons en exergue celui qu’il partagea en 1996 avec un autre géographe français (Roger Brunet) : le prix Vautrin Lud, du nom du chanoine fondateur, à la fin du XVe siècle, du Gymnase Vosgien qui conçut la première carte désignant le nouveau continent par « America » (en référence au navigateur florentin Amerigo Vespucci). Remis à l’occasion du Festival international de Géographie (FIG) de Saint-Dié-des-Vosges, ce prix, décerné par un jury international, est considéré comme l’équivalent d’un Prix Nobel de géographie (avec l’accord de l’Académie royale des sciences de Suède).

J’ai donc lu Economie et espace, l’ouvrage que le théoricien de l’économie spatiale, Claude Ponsard, venait de publier (en 1955), avec l’intention d’en tirer des éléments pour une géographie économique renouvelée. Ce projet m’a occupé une douzaine d’années. Pour commencer, j’ai entrepris de traduire en termes géographiques l’apport de la micro et de la macro-économie. Un certain nombre de choses m’ont alors frappé. D’abord, le rôle que jouait la diffusion de l’information dans le fonctionnement de l’économie de marché, des simples échanges sur une place de marché jusqu’aux transactions des industriels avec leurs fournisseurs. Par conséquent, pour comprendre un marché, il faut en étudier tous les circuits, ceux de biens comme ceux de l’information. C’est du moins la première leçon que j’ai tirée de la microéconomie. Du côté de la macroéconomie, ce qui m’a frappé, c’était qu’en matière d’économie internationale, les positions classiques étaient particulièrement optimistes : d’après elles, il suffisait d’abaisser les barrières douanières pour que tout aille pour le mieux et qu’en l’occurrence le taux de rémunération des facteurs de production s’égalise. Or, dans les années 50-60, ce n’est pas ce qu’on observait. Les pays industriels du Nord connaissaient un développement rapide tandis que les pays du Tiers Monde stagnaient. A l’évidence, la théorie du commerce international et une bonne partie de la théorie classique avaient été élaborées sans tenir compte du progrès économique. Géographiquement parlant, celui-ci se traduit par l’entrée en jeu de deux types d’économies : les économies d’échelle, d’une part, les économies externes, d’autre part. Tandis que les premières dépendent de la taille de l’entreprise, les secondes sont, elles, liées, aux modes de communication. Elles sont d’autant plus élevées que les échanges se concentrent sur un lieu. C’est cette hypothèse qui devait m’amener à La Logique des villes, que je publie en 1981, en proposant d’assimiler la ville à un commutateur – par analogie aux télécommunications alors en plein essor – qui facilite les interactions sociales et donc la diffusion de l’information.

- Pourtant, ces moyens de télécommunications n’étaient-ils pas censés remettre en cause les concentrations urbaines ?

C’est ce que beaucoup ont cru, en allant jusqu’à annoncer la fin des villes. En réalité, c’est l’inverse qu’on observait. Si à la fin des années 70, on assistait dans les pays industrialisés à un déclin des villes moyennes, dans le même temps, on assistait à un renforcement des métropoles. Tirant profit d’un séjour aux Etats-Unis, en 82, j’en ai tiré une théorie de la métropolisation que je devais exposer en 86-87 dans un certain nombre d’articles, dont je fis part au Délégué de la Datar de l’époque, Jean-Louis Guigou. Manifestement, il n’y a pas été insensible : peu après, cet organisme en charge de l’aménagement du territoire organisait des travaux prospectifs sur ce thème.

- Comment en êtes-vous ensuite venu à vous intéresser à la problématique des clusters ?

Je m’y suis intéressé dès 87-88, en partie par l’entremise de mon collègue Allan Scott, qui m’avait invité à Los Angeles, pour que j’expose l’état de mes travaux sur la ville. C’était en 1986 (je me souviens précisément de la période, car c’était au moment de l’incident de la centrale nucléaire de Tchernobyl ; on ne parlait évidemment que de cela !). Lui-même me fit découvrir les ouvrages de John Williamson et l’article de Ronald Coase sur les coûts de transaction. Il a aussi attiré mon attention sur les travaux menés dès le début des années 70 par Giacomo Becattini et Arnaldo Bagnasco sur ce qu’on appelait « la 3e Italie », en référence à la renaissance économique que ce pays connaissait alors. Pour l’expliquer, ces auteurs mettaient en évidence le rôle de districts industriels, c’est-à-dire des agrégations de PME localisées sur un même territoire et spécialisées dans des activités manufacturières qu’elles assument collectivement. Il était évident que tous ces travaux contribuaient à étayer mes hypothèses sur la logique des villes et leur rôle de commutateur. Il convient de rappeler que cette notion de district industriel n’était pas nouvelle. Elle était directement empruntée à l’économiste Alfred Marshall qui l’avait élaborée dès la fin du XIXe. Elle devait être reprise également, au début des années 80, dans les travaux des Américains Michael J. Piore et Charles F. Sabel.

- Et la notion de cluster, comment s’est-elle imposée ?

Plus tard, avec les travaux de l’Américain Michael Porter. Par là, il entendait rendre compte de dynamiques semblables, mais à des échelles territoriales plus grandes tout en mettant l’accent sur l’intégration des nouvelles technologiques et le rapprochement entre le monde de l’innovation et de la recherche académique. Naturellement, Michael Porter pensait à la Silicon Valley, mais pas seulement. Il considérait que d’autres clusters régionaux existaient à travers le monde sous forme notamment de technopoles. Ses travaux ont eu une certaine influence en France : ils ont notamment inspiré la constitution des pôles de compétitivité, à partir du milieu des années 2000.

- A propos de la France, comment expliquez-vous l’intérêt apparemment tardif pour ces phénomènes de cluster comme de district industriel ? Est-ce lié au caractère centralisé du pays ?

A défaut d’utiliser ces notions, des géographes français se sont intéressés très tôt à ces phénomènes. Je pense en particulier à Jean-Pierre Houssel, qui avait publié, en 1978, La région de Roanne et le Beaujolais textile face à l’industrie moderne. Il y décrit ce qui ressemble bien à des districts industriels. Rappelons aussi la thèse de Maxime Perrin, menée dans les années 30, sur la région stéphanoise. A défaut d’en faire la théorie, d’autres géographes mirent en évidence des districts industriels en France. A partir du début des années 70, les travaux se multiplient. Mais c’est à des économistes, comme Philippe Aydalot, que l’on doit des efforts de théorisation. Et davantage que les districts industriels, ce sont les technopoles qui retiennent l’attention, en sensibilisant à l’importance de la connaissance dans les dynamiques d’innovation. Cela étant dit, de manière générale, les géographes comme les économistes français ont longtemps suivi plus qu’ils n’ont innové. Celui auquel on doit les contributions majeures est Bernard Pecqueur à travers ses travaux sur les milieux innovateurs et le développement local, qu’il mène depuis les 80-90.

- Et les pouvoirs publics ? N’y ont-ils pas manifesté un intérêt à travers la politique d’aménagement du territoire, dans le contexte de décentralisation ?

Oui, c’est dans une certaine mesure le cas, mais la question qui se pose est de savoir comment les pouvoirs publics peuvent intervenir dans l’émergence d’un cluster comme d’un district industriel. Au sens où l’entendait Alfred Marshall, les districts industriels naissent d’abord d’initiatives commerciales, autour d’une bourse, qui poussent ensuite des entreprises à se spécialiser sur un même territoire, dans le cadre d’une division du travail. En résulte aussi la mise en place d’institutions communes comme, par exemple, des lieux d’apprentissage et de formation. C’est ainsi que, pour ne prendre que cet exemple, les industriels lyonnais de la soie créent dès le XVIIIe siècle une école de dessin, pour disposer du personnel qui saura concevoir des étoffes de qualité. En d’autres termes, les districts industriels sont le fruit de dynamiques qui se déploient dans la durée, sans qu’on puisse toujours en prévoir les étapes successives. Leur émergence prend donc du temps et leur évolution peut se poursuivre sur plusieurs décennies. Je reviens à l’exemple du district industriel lyonnais : il débute, dans le courant du XIXe siècle, avec la création par les producteurs de soie lyonnais d’une industrie textile, à partir de la fabrication et de l’exploitation des métiers Jacquard. Puis cette industrie entraine à son tour l’émergence d’une industrie chimique pour répondre aux besoins de teinture.

- Qu’en est-il des clusters, qui, tout en entretenant une filiation avec ces districts industriels, se caractérisent par une valorisation de la recherche dans le processus d’innovation et donc une proximité entre les entreprises et les institutions académiques, sans oublier les investisseurs ?

C’est vrai. Pour autant, cette dimension n’est pas absente non plus des districts industriels, qui ne se résument pas à une simple agrégation de petites entreprises. Comme je l’ai évoqué, ils s’appuient aussi sur des institutions de formation, souvent créées à l’initiative des industriels eux-mêmes. J’ai cité l’exemple lyonnais. J’ajoute celui du Nord, où les industriels ont créé une école d’ingénieurs, l’Institut du Nord, qui forme ceux-ci dans l’esprit des arts et métiers. Ceux qui en sortaient n’étaient peut-être pas des Polytechniciens ou des Centraliens, mais ils avaient des compétences pour mettre en place une ligne de production, gérer une usine.

On en vient à la différence entre les districts industriels et ce qui est aujourd’hui convenu d’appeler des clusters. Ceux-ci ne sont pas fondés sur des métiers traditionnels améliorés, mais des activités qui demandent des personnels très qualifiés, de l’innovation technologique, des prises de risque à travers la création de start-up, etc. C’est principalement par l’intermédiaire d’institutions universitaires ou para-universitaires que l’innovation procède. On le voit bien avec la Silicon Valley dans la région de San Francisco, le MIT et la Route 128 dans celle de Boston. Si ces clusters s’imposent comme des références en France, il ne faut pas sous-estimer la capacité de notre propre système d’enseignement supérieur à en produire de spécifiques.

- Pouvez-vous préciser ?

Dans notre pays, la formation des ingénieurs a longtemps été le fait de grandes écoles parisiennes. Ce qui explique en partie la position dominante de Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle par rapport aux grandes villes de « province ». Cependant, dès le XIXe siècle, des villes universitaires se sont dotées de centres de formations adaptées aux besoins de l’industrie locale : je pense à des métropoles comme Toulouse ou Grenoble qui constitueront par la suite des clusters français de tout premier plan, dans l’aéronautique, pour la première, dans l’électro-chimie, puis l’électronique et l’informatique, pour la seconde. Toulouse a certes bénéficié d’une décision de l’Etat – la délocalisation de l’industrie aéronautique -, mais des initiatives locales devaient favoriser la formation d’un cluster avec le concours d’entreprises de mécaniques et d’usinage, d’une part, de l’université et d’écoles d’ingénieurs, d’autre part.

- Venons-en à Paris-Saclay : suivez-vous l’actualité de ce projet de cluster ? Que vous inspire-t-il ?

Autant le dire en toute franchise : je ne l’ai pas étudié de près. Mais je m’informe de son actualité à travers les médias. Jusqu’à récemment, le Plateau de Saclay n’était pas sans évoquer ces agglomérations d’entreprises du Sud-Est, la vallée du Rhône ou région de Marseille, qui, à première vue, apparaissaient comme des complexes d’industries complémentaires alors qu’en réalité la plupart des usines et centres de recherche qui s’y trouvaient étaient commandés depuis Paris. Ils y avaient été implantés pour bénéficier des axes de communication et de transport, des ressources et de la main-d’œuvre locales, pas dans une logique de coopération avec les acteurs locaux. De même, le Plateau de Saclay a, depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, commencé à abriter des établissements d’enseignement supérieur (HEC, université de Paris-Sud, Polytechnique, etc.) et des organismes de recherche (CEA, etc.), mais sans que ceux-ci n’entretiennent de véritables liens.

Ce qui me semble intéressant, c’est la transformation ou l’essai de transformation de cette agglomération fortuite en un véritable cluster avec de réelles relations entre ces établissements. Certes, des échanges spontanés étaient apparus entre eux, mais pas suffisamment au regard de leur potentiel. Cela valait donc la peine de les cultiver en y associant d’autres établissements et centres de R&D. A cet égard, la Route 128 et de la Sillicon Valley pouvaient effectivement servir de modèle : très tôt, des centres de recherche et des entreprises ont commencé à s’installer autour de noyaux universitaires – Stanford, MIT, Harvard – où s’étaient établis des laboratoires de recherche, bénéficiant de commandes d’Etat. Les liens ont pu ainsi s’intensifier. De là à ce que le Plateau de Saclay connaisse le même destin, rien n’est moins sûr. Il ne suffit pas d’invoquer des synergies pour qu’elles se produisent effectivement. Cela prend du temps. La création d’un cluster suppose donc de la modestie de la part des pouvoirs publics. Il s’agit moins de planifier que d’accompagner, en partant autant que possible de l’existant.

- L’EPPS, en charge de l’aménagement de Paris-Saclay, est présidé par Pierre Veltz, auquel on doit de nombreux travaux sur les dynamiques de métropolisation et d’innovation territoriale. Quel regard y posez-vous ?

Parmi les économistes qui se sont intéressés à ces enjeux, Pierre Veltz est sans doute l’un des plus sensibles au problème de l’information, des coûts de transaction, des nœuds de communication, mais aussi au rôle de la connaissance et du savoir dans le développement territorial. Lui-même reconnaît que la création d’un cluster ne se décrète pas. A juste titre, il milite davantage pour le décloisonnement entre l’université et les grandes écoles, comme entre les disciplines pour favoriser les découvertes et l’innovation.

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3 commentaires à cet article
  1. MICHELET

    Beaucoup de plaisir à lire les propos de celui qui fut mon professeur.

  2. Sylvain Allemand

    Merci pour votre commentaire que je ne manquerai pas de relayer à l’intéressé.
    Bien cordialement,
    Sylvain Allemand

  3. Ping : Exploration aux bords de l’Yvette. Rencontre avec Francine Adam | Paris-Saclay

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