Profession : jardinier-berger. Suite de la rencontre avec Olivier Marcouyoux

Marcouyoux-HofmansPaysage
Suite de notre rencontre avec le « jardinier-berger » Olivier Marcouyoux à travers le second volet de son portrait dans lequel il est question de son regard sur le Plateau de Saclay et ses dynamiques.

Pour accéder  à la première partie de ce portrait, cliquer ici.

De Clermont-Ferrand à Versailles

Olivier ne renonce pas aux études : en 2007, il passe le concours d’entrée à l’ENSP de Versailles. Il est reçu et… nouvelle déception, mais pour un autre motif : « J’ai dû quitter mes vignes, avant de pouvoir en récolter le raisin ! J’avais pourtant fait le plus dur ! » De Clermont-Ferrand, le voilà donc sans transition à Versailles, son château et son tout aussi célèbre Potager du Roi, dont l’ENSP assure la gestion. Surprise : certaines zones sont en friche.

Même déception devant les enseignements, trop portés à son goût sur la théorie. « Je pensais que les écoles du paysage étaient des écoles pluridisciplinaires, qui formaient des professionnels à même de concilier les points de vue en parlant la langue de tous. Or, il n’y avait aucun enseignement en botanique, ni le moindre ouvrage sur l’agriculture dans la bibliothèque. » Au lieu de cela, Olivier a le sentiment de se retrouver au centre d’un conflit entre des visions contradictoires du paysagisme. « Schématiquement, il y avait les paysagistes tournés vers la nature et ceux plus portés sur l’urbanisme. » Inutile de préciser où va sa préférence, même s’il ne manifeste aucun sectarisme. « Pour ma part, j’avais intégré cette école pour parfaire ma connaissance du jardinage et de la botanique. La dimension spatiale du paysage m’intéressait, mais secondairement. » Il y eut bien les enseignements du département d’écologie, qu’il suivait avec assiduité. « Mais cette discipline était réduite à portion congrue. » De même que le jardinage. « L’école formait plutôt à la conception. Moi, je préférais jardiner. » Tant et si bien qu’il s’impose comme le précieux auxiliaire des étudiants de 5e année pour la réalisation de leur jardin conçu sur plan. Problème : « Ils n’avaient pas une parfaite connaissance des plantes et de leurs caractéristiques. » Résultat : « Leur plan était souvent à reprendre.». En parallèle, il commence à répondre aux petites annonces de particuliers en quête… de jardiniers concepteurs.

Bis repitita placent : au bout d’un an, Olivier se voit indiquer la porte de sortie. Lui, revient par la fenêtre, en obtenant de pouvoir suivre les cours d’écologie. Il continue aussi à cultiver en catimini ses légumes dans le potager. « J’avais essayé de faire les choses dans les règles, en faisant une demande en bonne et due forme, mais il n’y avait que des formulaires à remplir, sans garantie de réponses dans des délais raisonnables. » Il se confectionne donc une clé en bois pour ouvrir le portail d’entrée du potager et s’y rendre à sa guise. Jusqu’à ce jour de 2010 où, surprise, il ne parvient plus à entrer cette clé dans la serrure. Explication : un nouveau directeur avait été nommé, en la personne de Vincent Piveteau. Loin de s’offusquer de sa décision, Olivier en est au contraire agréablement surpris. « Enfin, le directeur de cette vénérable institution qu’est l’ENSP de Versailles-Marseille prenait au sérieux son potager avec l’intention d’en faire quelque chose. »

Olivier se risque à formuler une nouvelle demande d’autorisation. Nouvelle surprise : « La réponse, positive, n’a pas tardé, sous la forme d’un document officiel m’autorisant à y aller et venir. » Par la suite, Olivier aura même le droit d’y parquer ses futurs moutons…

L’épisode de la Ferme du bonheur

Comment s’est-il retrouvé ainsi berger ? Un détour par Nanterre s’impose pour le comprendre. A partir de 2008, il se met à fréquenter un lieu qui devait compter tout autant dans son parcours : la Ferme du Bonheur, installée à Nanterre, à proximité du campus universitaire. Une ferme urbaine en somme. « Or, depuis que Google existe, explique-t-il avec son sens de la formule, je tapais régulièrement “ ferme urbaine ”, avec l’espoir d’en trouver une où travailler. » Ce sera donc la Ferme du Bonheur, à l’image de son fondateur, le bien nommé Roger des Prés. « Une sorte de paysan punk, qui venait du théâtre. » La suite est tout aussi improbable. « Au début des années 90, il a débarqué avec des chèvres et s’est mis à produire du fromage. » Près de 20 ans plus tard, il y est toujours. Olivier se fera embaucher six mois avant de poursuivre l’aventure en bénévole. « C’est à cette occasion que j’ai découvert l’élevage en milieu urbain. » L’occasion aussi pour lui de faire de premières observations. « A ma grande surprise, les étudiants s’installaient de préférence sur les pelouses qui avaient été pâturées. Il est vrai qu’elles sont plus vertes, alors que celles passées à la tondeuse vire au jaune, l’été. »

Les premiers pas de berger

Ses premiers moutons, au nombre de trois, il les a acquis du côté de Nantes, avec tout l’équipement nécessaire pour les faire pâturer tranquillement (grillage, piquets…). Des investissements qu’il pourra assumer grâce à des interventions chez les particuliers : une autre expérience dont il tire d’autres constats notamment sur les différences entre les jardins de particuliers aisés et ceux des gens plus modestes.

Parmi les premiers à le solliciter, un riche propriétaire du Vésinet-le-Pecq, avec lequel le courant passe… plus ou moins bien. « Il s’était laissé convaincre par mes recommandations jusqu’au jour où il me confia : “ Ecoute, ça ne va pas entre nous, j’aime bien donner des ordres, c’est comme ça, j’y peux rien. Toi manifestement, tu n’aimes pas en recevoir, tu es un jardinier. Or, à l’évidence, ce n’est pas un jardinier qu’il me faut ! ” » Un particulier bienveillant au demeurant : c’est lui qui suggérera à Olivier de mobiliser ses moutons pour des tontes d’espaces verts. « Il me mit en lien avec le conservateur du Château de Saint-Germain-en-Laye, qui cherchait à mettre des moutons dans ses douves. » C’est ainsi que commence, pour Olivier, la nouvelle carrière de berger. Nous sommes en juillet 2010.

Cette première expérience se révèle plus que concluante. Quand on lui fait remarquer qu’on ne s’improvise pas berger, il répond étonnamment : « Si, et même presque aussi facilement qu’on s’improviserait maraîcher. » « Presque » parce que les moutons sont des êtres vivants. « Mais c’est une contrainte supplémentaire qu’il pointe aussi comme une source de facilitation. « Vous êtes d’autant plus attentif à la moindre alerte, que vous en savez moins. »

Et Olivier de bousculer une autre idée reçue : on s’improviserait berger plus facilement en ville qu’à la campagne. « La première concentre en proportion plus d’anciens paysans que la seconde, assumant de surcroît leurs savoir-faire traditionnels. » Au contraire des gens de la campagne, où ces savoir-faire ont été remis en cause par l’agriculture moderne. « En ville, on n’hésite pas à renouer avec des pratiques anciennes ni à se lancer, quitte à se tromper, en apprenant des autres. » Il repense à ces vieilles dames de Clermont-Ferrand, qui lui avaient inculqué les rudiments du maraîchage. « Me voyant faire, elles avaient pris l’outil que j’avais dans les mains, avec ses mots : “ Tu fais n’importe comment. Voilà comme on fait ”. Deux mois plus tard, je pouvais vendre jusqu’à 150 euros sur le marché libre. »

Les vertus de l’ignorance

Et le même de prodiguer à son tour quelques conseils. A commencer par celui-ci : « Il ne faut pas craindre de dire qu’on ne sait pas. Ce qui vaut pour le maraîchage reste vrai pour l’élevage de moutons. » Moyennant la motivation susmentionnée ! « Mes moutons sont tombés malades les uns après les autres. Or, je ne connaissais rien à leurs maladies. Mais l’ignorance a aussi ses vertus : mon ignorance m’a incliné à me mettre en quatre pour trouver la solution. » Et puis à force d’être attentif, il parvient à se passer de vermifuge chimique, un produit censé guérir contre un parasite qui survient quand on les fait sur-pâturer un endroit. « Moi, je veillais à les faire tourner sur des espaces verts différents. »

Le pâturage de ses moutons dans les douves du Château de Saint-Germain-en-Laye est un succès. Au point d’inspirer un autre projet d’une tout autre envergure : « Terma la Vache » (un clin d’œil à la formule en verlan utilisée dans le film « La Haine, terma signifiant mater…), des journées festives, organisées avec une association constituée à cet effet. « Les vaches ont été achetées par une levée de fonds auprès d’étudiants ». Les médias affluent pour rendre compte de l’événement. Une vidéo, mise en ligne, fait le buzz. Pas de quoi ravir Olivier. « Je me suis senti enrôlé dans une opération qui virait à l’événementiel. Les conditions n’étaient plus réunies pour la santé des animaux. » Soit son unique préoccupation.

L’aventure ne durera donc que l’été 2011. A l’automne, il décide d’enlever ses moutons en les faisant tourner dans les jardins de ses clients. Avec le risque qu’ils ne mangent leurs fleurs ? « A mon grand étonnement, j’ai pu constater que, pour peu qu’on fasse attention, les moutons ne mangent aucune des représentantes des grandes familles de plantes d’agrément : Camélia, Narcisse, etc.. » Et le même de rapporter cette anecdote, qui devait le conforter dans l’intérêt à recourir aux moutons pour le défrichage de terrain. « Un jour, j’ai prêté main forte à un paysagiste qui devait défricher un jardin pour l’aménager ; le lendemain matin, ô surprise, tout avait été mangé sauf une haie de buis. Ni moi ni lui n’en avions deviné l’existence sous les ronces. Elles seraient passées par pertes et profits, si nous avions recouru à une débroussailleuse. »

L’expérience Clinamen

Pour ses propres besoins d’hébergement, Olivier s’installe à Saint-Denis, le temps de passer l’hiver 2011. Une amie a obtenu de la mairie un terrain où mettre mes moutons, celui de la chaufferie du quartier des Francs-Moisins, un quartier réputé « difficile » s’il en est. Pourtant, les moutons manifestent une capacité d’adaptation surprenante, au point d’être, non sans humour, labellisés « MHD » pour… Moutons à Haute Domesticité : « Ils étaient capables de traverser la rue en empruntant les passages piétons, de marcher sur le trottoir, de réagir sans affolement aussi bien au trafic automobile qu’aux motos pétaradantes, à la présence de chiens, etc. »

Mieux : ils se révèlent propices à l’instauration d’un lien social entre les habitants plus habitués à se regarder par le coin des yeux. Rien de moins étonnant pour Olivier : « La cité compte beaucoup d’immigrés qui ont quitté leur village pour se rendre en France. Gamins, ils vivaient dans un univers paysan dont ils ont gardé le souvenir en conservant les savoir-faire rudimentaires d’une agriculture d’élevage. Spontanément, ils se proposaient de m’aider. Ils avaient bien vu que je n’y connaissais rien, mais aussi que j’avais le souci de bien traiter mes animaux. Les plus jeunes m’adoptèrent tel un prophète ! » Et Olivier d’aller de surprise en surprise : « Les dealers du coin s’étaient passé le mot pour protéger mon matériel et la parcelle. » Il n’est pas jusqu’aux jeunes du quartier qui veillaient sur lui comme autant d’anges gardiens. « Un jour, ils sont venus me prévenir que j’avais laissé en évidence mon portefeuille dans ma voiture… »

Malheureusement, le scénario de Saint-Germain-en-Laye se reproduit. L’association Clinamen à la constitution de laquelle Olivier a participé pour promouvoir ses transhumances en milieux urbains, est assaillie de sollicitations. « Avec mes collègues, on nous a propulsés “ éleveurs en milieu urbain ”. Des professionnels nous ont même proposé de participer à des projets de conception et d’aménagement sur plusieurs dizaines d’ha ! Le genre de proposition dont n’oserait même pas rêver un apprenti paysagiste. Or, nous, nous n’étions que des p’tits jeunes qui voulaient juste vivre en ville avec des moutons ! »

Devant ce succès, des membres de l’association se mettent à voir grand. Entre eux et Olivier qui accorde sa priorité aux animaux, les tensions ne tardent pas à apparaître. « Certains voulaient reprendre le pouvoir sur la gestion des moutons. « Tant que l’association ne disposait que des miens, je pouvais résister. Mais, du jour, où elle a pu se procurer les siens en propre… » De lui-même, Olivier décide de la quitter.

« Maître mouton »…

Ses moutons sont actuellement hébergés à Magny-le-Hameau, sur les terrains de Vertdéco, son nouvel employeur, rejoint en octobre 2013. Une autre rencontre improbable. « Nous nous étions croisés à l’occasion de l’appel d’offre lancé par une société pour une prestation sur son parc d’activité. Quoiqu’en concurrence, nous avions pris le temps d’échanger. Il avait manifestement été intéressé par mon parcours et mon approche. Tant et si bien qu’il a fini par recommander à la société de retenir mon offre ! »

En quête, suite à son départ de Saint-Denis, d’un véhicule et de matériels pour transporter et parquer ses moutons c’est naturellement à son ancien «  concurrent » qu’il s’adressera, lequel lui proposera en retour de l’embaucher purement et simplement avec ses moutons, qui, entre-temps, sont passés de 3 à… 21. « Tous issus du trio initial » comme tient à le préciser Olivier.

Au sein de Vertdéco, ce dernier a le titre de… « maître mouton ». Devant notre étonnement, il précise : « C’est comme un maître chien, sauf que les animaux dont je m’occupe sont des moutons ! »… Il pratique désormais l’écopâturage dans les jardins de particuliers aussi bien que dans des champs. Manifestement, son nouvel emploi lui plaît. « L’entreprise a mis en place une démarche innovante qui met l’accent sur l’entretien plutôt que sur la création, habituellement privilégiée par les professionnels du jardinage. » Un renversement de perspective favorisé par le contexte de crise actuel, qui incline à plus de sobriété. « De fait, entretenir un jardin dans la durée revient moins cher qu’en créer un qu’on n’aura pas moyen de maintenir en l’état. »

Et… jardinier-berger

Durant les premiers mois, Olvier logeait dans un appartement du centre-ville d’Orsay. Depuis mai 2014, il a donc élu domicile de l’autre côté de la ligne du RER B, à Bures-sur-Yvette. Depuis la cuisine, on aperçoit la couverture boisée de la Vallée de l’Yvette.

Aujourd’hui, il se définit comme « jardinier-berger». Une expression sortie tout droit de son esprit. « Elle me semble bien correspondre à ce que je fais. Je jardine avec les animaux. Rien que de très naturel. Quand on fait du maraîchage, la présence de l’animal s’impose, ne serait-ce que pour disposer de fumier. » Et le même d’observer une tendance au retour au jardin pour mieux, justement, retrouver l’animal. « Si innovation il y a en matière de jardinage, elle ne se fera pas sans lui. »

Naturellement  le projet de parc agricole mené par le paysagiste Michel Desvigne sur le Plateau de Saclay, à mi-chemin du parc urbain et de l’expérimentation agricole, a retenu son attention. Ne lui a pas échappé non plus sa préconisation d’une gestion des espaces verts par des animaux.

On comprend bien qu’il serait, lui, enclin à remettre encore plus l’élevage au cœur du projet urbain, conscient cependant du chemin à parcourir pour changer les mentalités. « Dans l’esprit de beaucoup, la présence d’animaux en ville suggère les pays en sous-développement. « Pourtant à Paris, il y eut des vâcheries, jusqu’à 400 dans les années 1920. Eleveurs et citadins cohabitaient. » Naturellement, il ne milite pas pour un retour à ce mode de vie, peu satisfaisant sur le plan sanitaire aussi bien pour les humains que les ovins, le plus souvent enfermés et nourris que de fourage. « Mais, rappelle-t-il, l’innovation n’est pas que technologique, elle peut être agricole. Pourquoi ne pas imaginer d’autres formes de cohabitation ? »

Avec sa compagne, il attend un heureux événement : la naissance de son premier enfant. Comment voit-il son avenir ? On ne résiste pas à l’envie de poser la question à ce fils de conseiller d’orientation. Lui déconseillera-t-il une école de paysage pour une école de jardinerie-bergerie qui aurait vu le jour d’ici là ? On ne croit pas si bien dire. « Figurez-vous qu’un certain Gilles Amar, élève des chèvres à Bagnolet, dans le Quartier des Mal-Assis, avec pour projet de créer une école de berger. » De là à y voir son propre fils… « Nous avons déjà du mal à trouver le prénom, alors ce qu’il fera plus tard ! ». Et le même de reconnaître : « Il faudra juste que je veille à ne pas le couver autant que mes moutons ! »

Tous nos remerciements à Joëlle Hofmans qui a mis à notre disposition les photos illustrant la première partie du portrait (elles ont été prises à l’occasion du colloque sur « Les Nourritures jardinières dans les sociétés urbanisées », organisé du 6 au 13 août 2014 au Centre culturel international de Cerisy, auquel avait participé Olivier Marcouyoux (pour accéder au compte rendu que nous en avions fait, cliquer ici).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : Profession : Jardinier-berger. Rencontre avec Olivier Marcouyoux | Paris-Saclay

  2. Ping : Profession : jardinier-berger. Suite de la renc...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>