Profession : aménageur. Rencontre avec Lise Mesliand (2e partie)

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Après le récit de son parcours d’aménageur, Lise Mesliand livre ici son regard sur le projet de Paris-Saclay, non sans cacher la complexité du défi.

- Si vous deviez définir le projet ?

13% de la recherche publique française est concentrée sur le Plateau de Saclay. Cela ne saurait être un argument suffisant pour y attirer d’autres établissements de recherche et des centres de R&D d’entreprises. Au-delà des actions coordonnées au niveau scientifique par la FCS (fondation de coopération scientifique) et à celles portées par la direction du développement économique de l’EPPS avec les collectivités, il nous faut rendre ce cadre plus convivial, en parvenir à imaginer une « ville campus ». C’est tout l’enjeu du travail effectué par le paysagiste Michel Desvigne, en association avec Xaveer de Geyter et Floris Alkemade, à la grande échelle de l’OIN, et décliné avec d’autres architectes comme, par exemple, Isabelle Menu et Clément Blanchet (directeur d’OMA France) dans les quartiers de Moulon et Joliot Curie. Cette ville-campus passe par une plus grande ouverture des établissements existants et à venir, une mutualisation des équipements, mais aussi la construction de nouvelles infrastructures de transport et de nouveaux logements.

- L’ouverture des établissements existants et à venir, avez-vous dit. Y compris de grandes écoles comme Polytechnique ?

Oui. Mais il ne s’agit pas d’ouvrir le domaine de cette grande école pour le plaisir de l’ouvrir ni de le densifier pour seulement lutter contre l’étalement urbain. Il s’agit autant de valoriser cette grande école en l’ouvrant mieux sur la ville de Palaiseau que ce quartier en lui permettant de tirer profit de sa proximité avec une école aussi prestigieuse et son cadre naturel de grande qualité, et ainsi améliorer les conditions de vie des futurs habitants comme de ses élèves et de son personnel.

Nous avons conscience du changement culturel que cela implique. Il est normal que l’Ecole Polytechnique soit attentive au maintien de la préservation d’une identité propre. Et nous, en tant qu’aménageur au service d’un projet de territoire, nous sommes dans notre rôle en créant les conditions d’installation dans le quartier, pour d’autres (écoles, entreprises, ménages…). Nous aurons « gagné » si, à l’arrivée, nous aurons permis à un jeune Polytechnicien de vivre dans un environnement plus convivial, plus riche en services et au contact d’autres étudiants et des habitants eux-mêmes.

- Un autre projet, celui de l’Ecole Centrale de Paris, qui doit rejoindre le Plateau en 2016, s’inscrit bien dans cette vision…

Oui, l’ECP est un autre projet emblématique de l’esprit de Paris-Saclay. Nous n’avons encore fait que poser la première pierre. Il reste du chemin à parcourir. Il y a cependant une volonté clairement partagée entre cette grande école et l’EPPS. Le lauréat du concours mixte - l’équipe OMA, a parfaitement compris l’importance de l’ouverture de l’établissement sur la ville et a su la traduire de manière originale. Maintenant il faut le faire ! Et la prochaine venue de l’ENS Cachan doit continuer à être pensée en préservant l’ouverture du quartier et l’accès aux services urbains pour tous.. L’aménageur est là pour maintenir le cap.

- C’est en ce sens que vous parlez de « ville-campus » ?

Oui. De tels campus intégrés dans la ville ne sont pas légions. Le MIT, auquel on fait souvent référence, est un ensemble de bâtiments de grande qualité, mais « à côté » de la ville, Cambridge. Il n’y a pas de logements pour des ménages qui souhaiteraient vivre à proximité. Hybrider davantage le campus avec la ville, c’est précisément ce que nous voulons offrir sur le Plateau mais aussi en lien avec les centres urbains existants dans la vallée, sans pour autant urbaniser à outrance. Cette hybridation existe déjà dans les campus les plus anciens (comme Oxford), mais depuis, aucun campus urbain n’a véritablement été conçu. C’est en cela que Paris-Saclay est un projet innovant et sans équivalent.

Connaissiez-vous le Plateau de Saclay avant de rejoindre la mission de préfiguration de l’EPPS ?

Je dois à la vérité de dire que, non, je ne le connaissais pas. J’ignorais même la localisation exacte de l’Ecole Polytechnique ! C’est la première fois que je travaille en deuxième couronne et dans un site en devenir. Jusqu’ici j’avais toujours travaillé en site dense, que ce soit à Paris ou à Marseille.

- Qu’est-ce qui vous a donc incité à rejoindre ce projet ?

A chaque fois que j’ai changé de postes, j’ai cherché à valoriser ce que je sais déjà faire tout en m’ouvrant sur des problématiques nouvelles. A cet égard, le Plateau de Saclay, de par sa configuration particulière, ne pouvait qu’aiguiser ma curiosité. Et au-delà du caractère opérationnel des responsabilités que l’on me confiait, il me donnait l’occasion de renouer avec le monde académique. Je suis issue d’une famille d’enseignants et d’universitaires mais ce sont tous des « littéraires », rien à voir avec le monde scientifique et des grandes écoles du Plateau ! Le monde des laboratoires m’était étranger, leurs contraintes également… Je le découvre avec intérêt en prenant la mesure de ses spécificités mais j’espère aussi que les sciences humaines se développeront et que des liens seront tissés avec d’autres écoles comme les écoles d’architecture et du paysage de Versailles par exemple.

- Et le territoire lui-même ?

Je n’en avais pas mesuré toute la complexité, le caractère contrasté avec cette opposition entre le Plateau et les vallées, la multiplicité des parties concernées. Il faut reconnaître que je n’avais pas non plus mesuré l’importance en volume bâti du projet Campus et les conséquences en termes d’habitat et d’aménagement pour rendre les quartiers attractifs et vivants. Mais peut-être est-ce mieux ainsi. J’ai toujours pensé que dans la vie, il fallait une certaine dose de naïveté pour entreprendre les choses !

- Aviez-vous pris la mesure des résistances au projet ?

Elles existent, mais rien de plus classique. L’urbanisme crée nécessairement du frottement entre les parties concernées : l’aménageur, les habitants, les architectes, sans oublier les collectivités locales. Les questions que se posent les habitants en particulier, et qu’ils formulent d’ailleurs lors des réunions de concertation sont naturelles. D’aucuns y voient l’expression du syndrome Nimby (No In My Back Yard). Personnellement, je ne pense pas qu’elles puissent se réduire à cela. Les gens ne sont pas hostiles ni égoïstes. Je perçois en revanche des inquiétudes qui sont légitimes. Ils vivent au quotidien les embouteillages. Il est normal qu’ils sur-réagissent à tout ce qui pourrait les aggraver. Personnellement, j’emprunte le RER B, mais il m’arrive de prendre ma voiture pour me rendre à Orsay où se trouve le siège de l’EPPS. Quand je vois les files de voitures le matin vers Paris sur l’autoroute ou sur la N118, je me dis que ce doit être vraiment très difficile pour ceux qui font le trajet tous les jours. Je ne vois pas au nom de quoi je leur reprocherais de s’inquiéter des projets qui pourraient intensifier les trafics. J’ai parfois perçu plus d’égoïsme à Paris, lors du projet des Halles, avec des réactions disproportionnées de riverains. Ici, je ressens surtout de l’inquiétude. A nous d’apporter des réponses.

La bonne surprise est que les gens n’en évoluent pas moins. D’une situation de défiance voire de blocage, nous sommes parvenus à une situation de dialogue. Il faut dire que la création d’une grande université Paris-Saclay et la venue de centres R&D de grandes entreprises est quelque chose de valorisant pour les habitants, mais aussi pour leurs enfants.

Certes, il n’y a pas encore consensus. Des objections subsistent. Mais quoi de plus naturel ? Concernant l’impact environnemental des aménagements futurs, des gages ont été donnés. Pas moins de 2 300 ha de surfaces agricoles ont été sanctuarisées.

 - Et la multiplicité des collectivités locales impliquées, en quoi renforce-t-elle la complexité du territoire ?

Elle n’est pas propre à ce territoire. Cela dit, autant être franche : aujourd’hui plus que jamais, je suis convaincue que le maintien de PLU (Plans locaux d’urbanisme) et de règles d’urbanisme à l’échelle des communes est un frein à la mise en avant des projets comme celui-ci. Plus d’intercommunalité, plus de territoires de projet permettraient une mise en œuvre plus efficace. J’espère que le Contrat de Développement Territorial à l’échelle de 7 communes, associant les Communes, le Conseil Général, la Région et l’Etat facilitera cela. Autrement dit, c’est au final plus la complexité des structures et de la superposition de toutes les règlementations que la réaction des gens et des associations qui est problématique.

- Avez-vous le sentiment que l’aménageur que vous êtes est reconnu dans son rôle ?

Pas toujours. Mais reconnaissons que l’aménageur ne fait pas toujours d’effort pour susciter l’adhésion. Voyez notre vocable : « prescriptions environnementales », « contraintes réglementaires », « zac », « fiche de lot », … Nous usons d’un langage technocratique, difficilement compréhensible et pour tout dire insupportable. Rien qui ne positive la relation aux gens et aux parties prenantes d’un projet d’aménagement. Et pourtant, la vie d’un aménageur n’est pas de s’imposer. Il est au contraire de s’effacer et de se faire oublier de ceux pour lesquels il aura travaillé – en l’occurrence, ici les habitants, les salariés et enseignants-chercheurs, les étudiants, etc. – S’ils ont l’impression que les quartiers qu’on est en train d’aménager fonctionnent tout seuls, tant mieux. C’est que nous aurons fait notre travail. La direction de l’aménagement de l’EPPS n’a pas vocation à demeurer, mais à disparaître.

- D’ici combien de temps ?

Une quinzaine d’années, la durée normale pour l’aménagement d’un projet aussi ambitieux.

- Ne touchons-nous pas là « la » contradiction de l’aménageur qui, tout en se projetant dans un temps relativement long (quinze ans, ce n’est pas rien) doit composer avec une multiplicité d’acteurs qui sont, eux, dans des temporalités plus courtes ?

On ne saurait mieux dire. Non seulement le temps dans lequel nous nous projetons est long, mais encore il n’est pas linéaire. Il se conjugue avec le temps des délais réglementaires d’instruction des dossiers techniques, le temps des concertations et des échéances électorales, le temps de construction d’un bâtiment, etc. De là l’incertitude permanente à laquelle il doit faire face. Et nous ne sommes pas responsables de tout ! Nous devons travailler avec les autres maîtres d’ouvrage : le STIF pour le transport en commun en site propre, la SGP pour le métro Grand Paris Express, les syndicats des eaux pour la gestion de l’eau et de l’assainissement, etc.

A quoi s’ajoutent les défis liés au niveau d’exigence qu’un aménageur s’impose. Sur le papier, nul besoin d’être grand clerc pour être aménageur. Cela consiste à acquérir des terrains, à les aménager et viabiliser (c’est-à-dire y amener les réseaux nécessaires), puis à les commercialiser. A priori, rien de compliqué. Sauf si vous voulez le faire intelligemment : en ne vous limitant plus aux terrains disponibles a priori, mais en densifiant les terrains existants pour éviter l’étalement urbain ; en combinant les modes de déplacement ; en cherchant à convaincre les usagers à mutualiser les équipements, etc. Au final, c’est plus complexe mais c’est plus stimulant. A la tête d’une équipe combinant plusieurs compétences, comme c’est mon cas à l’EPPS, l’aménageur se retrouve au carrefour de nombreuses disciplines et de problématiques aussi diverses que les mobilités, l’habitat, l’agriculture, la recherche,…

 

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