L’apport des sciences humaines et sociales dans un cluster technologique. Rencontre avec André Torre

AndréTorre2018Paysage
Qui dit Paris-Saclay pense cluster technologique à dominante sciences dures. Pourtant les sciences humaines et sociales (SHS) y sont bien présentes. Pour preuve, la toute nouvelle Maison des Sciences de l'Homme (MSH) de Paris-Saclay, qui fédère pas moins de 1 200 chercheurs – économistes, sociologues, juristes…. Son directeur, économiste reconnu pour ses travaux sur le rôle de la proximité dans les dynamiques d’innovation territoriales, nous en dit plus sur la vocation de cette MSH et ses ambitions.

- Si vous deviez pour commencer rappeler ce qu’est une Maison des Sciences de l’Homme ?

C’est effectivement important de le rappeler car ces structures ne sont pas toujours bien connues du grand public. Pas plus tard qu’hier, quelqu’un me demandait si c’était une réponse au phénomène #MeToo, autrement dit si ces maisons avaient vocation à prendre la défense des hommes… Il ne s’agit là que d’une anecdote, mais qui dit quelque chose de l’air du temps et de la notoriété des MHS en dehors du monde universitaire. C’est bien évidemment de l’Homme avec un grand H dont il est question. Une MSH fédère les chercheurs qui travaillent sur les humains en général, hommes et femmes, donc.
Historiquement, ces maisons sont relativement anciennes. Elles ont été créées à partir des années 50, à l’initiative de l’historien Fernand Braudel, pour promouvoir les sciences sociales à travers des programmes interdisciplinaires impliquant des chercheurs de toutes provenances. Une interdisciplinarité dont cet historien avait lui-même fait preuve dans le cadre de l’Ecole des Annales et de son œuvre majeure, La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, en ayant une approche à la fois historiographique, économique, sociologique, politique…
Au total, plus d’une vingtaine de MSH ont été créées, que le CNRS a ces dernières années contribué à harmoniser du point de vue des statuts et des missions. Elles constituent aujourd’hui le principal levier d’action de son Institut des Sciences Humaines et Sociales (InSHS), lequel vise à promouvoir une recherche de haut niveau dans ces sciences, à l’image de ce qui peut se faire dans les sciences dures, de l’ingénieur ou encore du vivant.

- Qu’est-ce que cela dit de la vision des SHS ainsi promues ? Sont-elles appelées à privilégier une approche plus quantitative sinon modélisatrice voire technologique comme ces sciences dites dures qu’incarne de prime abord le CNRS ?

Comparativement aux sciences dures comme d’ailleurs du vivant, les SHS ont longtemps paru davantage émiettées, parcellisées, entre de petites équipes et des laboratoires moins bien dotés. C’était particulièrement vrai des sciences davantage tournées vers les « humanités ». L’ambition du CNRS a donc été de leur donner une plus grande visibilité, en fédérant des équipes autour de grandes thématiques, mais aussi d’infrastructures et d’équipements de recherche… Donc, pas d’exclusive, nous accueillons aussi bien les recherches quantitatives que celles d’essences plus qualitatives ou spéculatives.

- De quels équipements et infrastructures peut-il donc s’agir dans le cas des SHS ?

L’exemple le plus évident, ce sont les plateformes permettant de gérer et traiter les bases de données utilisées dans les SHS : il est important pour les chercheurs de pouvoir disposer de données fiables pour mener à bien leur travail, mais aussi d’être en mesure de protéger ou de diffuser leurs propres données. En la matière, nous ne partons pas de rien. Il existe aujourd’hui des TGIR (Très Grandes Infrastructures de Recherche), qui permettent d’héberger les données des chercheurs, selon différents niveaux de protection, mais aussi de leur faciliter l’accès à des bases de données fiables. Notre intention est d’accompagner cette évolution.

- Si les MSH sont des réalités anciennes, ainsi que vous l’avez rappelé, la vôtre est de création récente…

Oui, et c’est la première chose qu’il convient de dire. La MSH Paris-Saclay a été créée en 2015. Nous sommes à seulement plus de la moitié du premier quinquennat – la période des programmes pluriannuels d’une MSH. Nous n’arriverons au terme du premier exercice que dans un an. J’ajoute que notre MSH n’est véritablement en état de fonctionner que depuis la mi-2016. Cela ne l’a pas empêchée d’avancer à marche forcée, sous la houlette de mon prédécesseur, Stefano Bosi, et grâce au soutien de la Comue et du CNRS, qui ont mis à disposition les financements et les postes nécessaires. La dynamique aura été si bien enclenchée que notre MSH a déjà lancé pas moins de 90 actions rien qu’en 2018 – entre projets de recherche, séminaires et workshops.

- Combien de chercheurs fédère-t-elle ?

Autant le reconnaître, au moment où la MSH Paris-Saclay a été créée, nous l’ignorions ! Nous avons donc procédé à un recensement, en passant en revue les laboratoires relevant des établissements de recherche du campus Paris-Saclay. Avec Stefano Bosi, Claude Didry et quelques autres, nous nous réunissions à AgroParisTech, rue Claude Bernard, dans la pièce qui jouxte le bureau où nous réalisons l’entretien, chacun indiquant les laboratoires qu’il connaissait. Petit à petit, nous avons établi une première liste. A chaque laboratoire identifié, nous avons adressé un formulaire pour qu’il nous précise sa composition. Puis nous avons traité les données avec un tableur Excel pour comptabiliser les effectifs discipline par discipline. Ça s’est fait aussi simplement que cela. Ainsi, je suis en mesure de vous dire que la MSH de Paris-Saclay compte actuellement plus de 1 200 enseignements-chercheurs. Si, donc, les sciences dures, exactes ou de l’ingénieur dominent à Paris-Saclay, on ne peut pas dire que les SHS y sont quantité négligeable.

- Quelles disciplines dominent au sein de ces SHS ?

Grosso modo, nos chercheurs sont pour un quart d’entre eux des économistes, pour un autre quart des sociologues, pour un 3e, des juristes. Toutes les autres SHS pèsent un dernier quart.

- Quel rapport entretenez-vous avec le département SHS de l’Université Paris-Saclay ?

Comme toutes les autres MSH, la MSH Paris-Saclay a été définie sur la base d’un périmètre géographique, lequel est plus large que celui du département de l’Université Paris-Saclay. Si la Comue en constitue la référence principale, notre MSH n’en inclut pas moins aussi, en l’état actuel des choses, les chercheurs en SHS de NewUniv. Ceci dit, nous travaillons en très bonne entente avec le département SHS de l’Université Paris-Saclay, avec lequel, par exemple, nous lançons un appel à projet d’excellence.

- Où est implantée votre MSH ?

Pour l’heure, elle est hébergée dans les locaux actuels de l’ENS Paris-Saclay, à Cachan, donc. Mais, elle a vocation à rejoindre et ce, dès la rentrée 2019, les nouveaux locaux de cette école, sur le Plateau de Saclay. Nous occuperons toute une aile du magnifique bâtiment de Renzo Piano. C’est dire si nous sommes plus qu’heureux de travailler dans un pareil endroit où nous pourrons aussi disposer de l’amphithéâtre de l’école et bénéficier des activités autres que scientifiques qui y seront programmées.

- Comment appréhendez-vous les conditions d’accessibilité du Plateau de Saclay ?

C’est une question importante ! Disons que nous l’appréhendons de deux manières : en tant que personne et en tant que chercheur. En tant que personne, il est clair que c’est un problème. Le report de la construction de la ligne 18 du Grand Paris Express nous préoccupe d’autant plus. Faisant contre fortune bon cœur, nous fondons beaucoup d’espoir sur les conditions d’accueil, de travail, de restauration, etc. que nous réservera notre implantation dans le futur bâtiment de l’ENS Paris-Saclay et le Plateau de Saclay en général. Nous espérons aussi pouvoir bénéficier des systèmes de navettes qui ont été mis en place par des établissements déjà présents.

- Et en tant que chercheur ?

Nous comptons lancer des projets de recherche sur les problématiques de mobilité, en faisant de l’écosystème un laboratoire à grande échelle, tout en y intégrant d’autres problématiques touchant à l’environnement, la biodiversité, l’alimentation, etc. Des problématiques qui concernent toutes les personnes, chercheurs ou pas, qui travaillent, vivent et/ou étudient ici. Saclay sera notre terrain d’expérimentation favori !

- Allez-vous jusqu’à faire vôtre la notion de Living Lab, mise en avant par Terre et Cité, avec le concours d’AgroParisTech et d’autres acteurs du Plateau de Saclay ?

Oui, bien sûr. C’est une notion dans laquelle nous nous retrouvons, même si elle peut paraître limitative. Nous comptons bien apporter des réponses aux problématiques du cluster aussi bien que de l’écosystème. Car je fais une distinction entre les deux : par cluster, j’entends les interactions entre les entreprises, les laboratoires et les institutions de recherche et d’enseignement supérieur, tandis que par écosystème, je pense aussi aux problématiques des populations qui vivent le territoire au quotidien. Etant entendu que dans ces populations, j’inclus les chercheurs, qui sont nombreux à habiter ce territoire. Si les SHS ne se saisissent pas de ces problématiques ni ne prennent en compte les expertises que ces populations développent, quelles sciences le feront ? Je doute que ce soit les sciences dites dures !

- Comment appréhendez-vous votre présence au milieu d’autres établissements d’enseignement supérieur et de recherche, tournés davantage vers ces sciences ?

Notre intention est de placer la MSH Paris-Saclay au cœur de ce cluster, certainement pas d’en faire un îlot, qui cultiverait sa singularité. Nous travaillons donc déjà avec des chercheurs en sciences dures ou de l’ingénieur, et comptons bien mener de nombreux projets avec eux. Mais ce n’est pas tout : nous avons aussi conscience que cet environnement compte de nombreuses entreprises et une société civile dynamique. Nous souhaitons donc échanger avec elles, au travers de projets que nous co-construirons. Certes, nous ne nous pourrons tout mener de front immédiatement, mais nous avons cette préoccupation d’ouvrir autant que possible les SHS aux acteurs du territoire. C’est ainsi que l’an dernier, nous avons participé à la réponse à l’appel à manifestation d’intérêt TIGA (Territoire d’Innovation – Grande Ambition). Nous en avons accueilli deux workshops réunissant chercheurs, entreprises et représentants de la société civile.

- Revenons à la visée interdisciplinaire de votre MSH. Comment procédez-vous concrètement pour fédérer des chercheurs en SHS ?

Nous les mobilisons au travers d’appels d’offres qui financent selon le cas des projets de recherche, des séminaires ou des workshops, la condition étant que l’une ou l’autre de ces actions soit interdisciplinaire mais aussi inter-institutionnelle, autrement dit, qu’elle mobilise différentes disciplines et laboratoires. Pour faciliter la vie de nos chercheurs, leur permettre de se consacrer à ce qu’ils savent faire le mieux (la recherche !), nous assurons la logistique et l’organisation, jusqu’à la commande des petits fours si besoin !
Nous avons par ailleurs mis en place un pôle de communication, avec un responsable et une apprentie, qui prend en charge la diffusion de l’information (au travers de supports et des réseaux sociaux). Nous avons par ailleurs constitué un pôle édition : en plus d’héberger deux revues, nous éditons des ouvrages – deux à ce jour, issus de séminaires – en particulier dans le cadre d’une maison d’édition créée avec les MSH de Paris Nord et de Nanterre (MSHA, pour les MHS associées, qui recourt à l’open édition).
Enfin, toujours dans ce souci de favoriser la collaboration interdisciplinaire et entre sites, nous réalisons également un annuaire de nos chercheurs, identifiables par mots clés – il est mis en ligne depuis quelques semaines et leur permet de se retrouver en fonction de leurs centres d’intérêts.

- De quels effectifs dispose votre MSH pour mener à bien ces diverses activités ?

De sept personnes, dont deux en CDD, le restant étant des postes mis à disposition par le CNRS ou la Comue. Pour autant, nous ne souhaitons pas nous limiter à l’interdisciplinarité au sein des SHS. Nous nous sommes assignés une deuxième mission, dont je me demande comment nous ne pourrions pas l’assumer : être à l’interface avec les autres sciences, dures ou du vivant. Soit ce qu’à l’Inra, nous appelons une interdisciplinarité « élargie ».

- Soit. Mais, cela fait des années qu’on parle d’interdisciplinarité. Qu’en est-il vraiment ? Les chercheurs en SHS s’y prêtent-ils facilement ?

Je ferai deux remarques, l’une sur la situation actuelle, l’autre sur notre ambition.
La situation actuelle, d’abord. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle est variable. Des équipes et des laboratoires ont déjà une expérience ancienne de l’interdisciplinarité. C’est le cas des équipes des laboratoires du CEA, de l’Inra, d’AgroParisTech, des spécialistes du Patrimoine ou des sciences du vivant,… A contrario, des équipes ou laboratoires sont davantage spécialisées dans un domaine ; leurs chercheurs n’ont pas forcément l’habitude de travailler avec des chercheurs d’autres disciplines. L’interdisciplinarité est donc pour eux un challenge et requiert du temps et un minimum d’apprentissage. Sans compter que certains n’y voient pas d’une nécessité immédiate. De fait, tous les chercheurs en SHS n’ont pas besoin d’interagir avec des chercheurs des sciences dures ou du vivant pour faire de la recherche de qualité.
Quoi qu’il en soit, et j’en viens à l’autre aspect de ma réponse, notre volonté est bien de développer et de promouvoir les projets qui croisent davantage les SHS avec d’autres sciences. Aujourd’hui encore, les projets proposés en ce sens proviennent très souvent des mêmes groupes de chercheurs. C’est bien, mais il faut voir plus loin pour des projets plus ambitieux, pilotés par les SHS et impliquant des sciences dites dures. Lors du dernier comité de pilotage de la MSH, j’ai donc proposé une inflexion consistant à encourager des projets interdisciplinaires de plus grande ambition au sens où ils seraient impulsés par des équipes de SHS et non, comme cela se passe le plus souvent, par des équipes de sciences dures ou du vivant, qui feraient en quelque sorte une place à des chercheurs en SHS. Notre volonté, est d’impliquer davantage ces derniers dans de l’interdisciplinarité, de surcroît élargie. Concrètement, chaque année, nous comptons impulser un ou deux projets de recherche sur des thématiques d’actualité, et porté(s) par une équipe dirigée par des chercheurs en SHS.

- Quelle est votre propre pratique de l’interdisciplinarité ?

Etant directeur de recherche à l’Inra, je la pratique au quotidien et ce, de longue date. Mon laboratoire, SAD-APT (pour Sciences pour l’action et le développement – Activités, produits, territoires), est une UMR Inra/AgroParisTech. Il est par définition interdisciplinaire et bien au-delà des SHS puisqu’il compte des chercheurs en sciences du vivant. Dès la fin des années 90, j’ai dirigé plusieurs grands programmes pluridisciplinaires de recherche, financés par l’ANR ou l’Europe. Un des deux programmes ANR portait sur les conflits d’usage, ce qui requerrait le concours d’économistes, mais aussi de sociologues, de géographes, de politistes, de spécialistes de l’aménagement, d’agronomes, etc. Une dizaine d’années plus tard, j’ai dirigé un projet européen sur le développement des espaces ruraux européens. Des responsabilités qui n’ont fait que renforcer mon inclination à l’inter- et la pluridisciplinarité.
Mais je dois reconnaître que ce n’est qu’au prix d’un long apprentissage que je suis vraiment parvenu à faire ce type de recherche…

- Pourquoi ?

De formation, je suis économiste. J’ai commencé ma carrière au début des années 80 dans un laboratoire du CNRS qui avait été transféré à Sophia Antipolis. Mes travaux portaient sur la dimension spatiale de l’économie puis de l’innovation. Mes collègues étaient tous économistes. J’aurais pu continuer ainsi durant plusieurs années. Mais en 1994, j’ai été recruté par l’Inra qui était intéressé par mes travaux sur la dimension spatiale de l’innovation. J’ai passé quatre ans à Corte, où se trouvait mon nouveau laboratoire. C’est à cette occasion que j’ai pratiqué l’interdisciplinarité. Du moins ai-je essayé ! Au sein de ce laboratoire, j’étais le seul économiste au milieu de zootechniciens et d’agronomes… Autant dire que cela a pris du temps avant que nous parvenions à travailler vraiment ensemble ! Ils avaient beau être Corses, comme moi, l’ambiance avait beau être bonne, j’ai eu quelque peine à trouver mes repères en tant que chercheur.
Après ces quatre années passées à Corte, j’ai rejoint AgroParisTech pour participer à un projet d’UMR avec l’Inra, qui comportait un volet sur les enjeux d’économie spatiale et d’innovation. Au sein de l’UMR SAD-APT, à laquelle je suis toujours attaché, j’ai développé des recherches à vocation clairement pluridisciplinaire, en particulier au sein de l’équipe Proximités que j’ai montée et dirigée.
Mon arrivée à l’Inra aura donc constitué un premier tournant. Aujourd’hui, l’inter- et la pluridisciplinarité font partie intégrante de ma pratique de chercheur. Ces dix dernières années, une autre évolution est intervenue avec un intérêt accru pour les interfaces entre la recherche et les acteurs des territoires – entreprises, et société civile. Mes travaux de recherche m’ont amené à en découvrir tous plus passionnants les uns que les autres. J’en fait d’ailleurs venir dans le cadre des enseignements que j’organise à AgroParisTech. Tout à l’heure, nous en avons croisé un, Yves Gorgeux, un acteur local s’il en est, aujourd’hui retraité. Il connaît bien le monde du développement local pour avoir notamment animé Mairie Conseils. C’est à travers des personnes comme lui, que j’ai pris la mesure des systèmes d’acteurs locaux, lesquels sont loin de se résumer aux entreprises – si celles-ci y jouent un rôle majeur, c’est précisément grâce aux liens et interactions qu’elles entreprennent avec les autres acteurs du territoire : élus, associatifs, personnels de l’Etat ou des collectivités, etc. Tant et si bien, qu’en 2010, j’ai été nommé directeur national des programmes PSDR (Pour et Sur le Développement Régional). Des programmes de recherche partenariale menés dans les treize régions françaises, en partenariat avec les conseils régionaux, qui en financent la moitié. A ce titre, je suis amené à négocier avec chaque président de région et ses équipes – cette négociation portant sur le degré de mobilisation des services de la collectivité et leur implication dans le choix des projets et du suivi.

- Soit une pluridisciplinarité élargie au sens où vous l’entendiez tout à l’heure…

De fait, chaque projet PSDR doit être porté à la fois par un chercheur et un acteur du territoire. Aujourd’hui, pas moins de 150 équipes de recherche sont mobilisées aux côtés de 180 structures partenaires.

- Une manière aussi de prendre en considération les expertises d’acteurs des territoires ?

Oui et c’est important de le souligner. Les chercheurs ne viennent pas en surplomb, mais en tant que partenaires. C’est d’ailleurs pourquoi cela s’appelle « Pour et Sur le Développement Régional ». Un projet ne pourrait se borner à étudier un groupe de coopératives ou un Parc Naturel Régional, fussent-ils innovants. Il s’agit bien de travailler avec eux, avec l’ambition d’apporter des éléments de réponse à leurs problématiques. Précisons que les projets sont financés quatre années, les trois premières étant consacrées à la recherche proprement dite, la dernière à la valorisation des résultats au travers de séminaires, de Mooc, d’interventions dans les établissements d’enseignement agricole ou technique, les écoles d’agronomie et d’agriculture, en direction des partenaires et de la société civile.

- Sont-ce ces interactions avec les acteurs locaux qui vous a amené à faire de la proximité une notion centrale dans votre théorie de l’économie spatiale et de l’innovation ?

Oui. D’une certaine façon, elle était déjà présente dans mes premiers travaux de recherche menés du temps où j’étais à Sophia Antipolis, la première technopole française, où je pouvais observer les interactions entre laboratoires et industriels. A l’époque – nous sommes dans les années 80/90 – les villes se croyaient obligées de se doter d’une technopole. Sauf que le modèle ne rencontrait pas toujours le même succès. Pourquoi en était-il ainsi ? Pourquoi certaines réussissaient et d’autres pas ? Telles étaient les questions que je me posais. Avec le recul, la proximité était déjà un facteur clé. Mais ce n’est qu’à partir du début des années 90, que je m’y suis intéressé. En 1999, je fondais une équipe autour de cette thématique : Proximités, donc. Depuis, je lui ai consacré près d’une dizaine de livres, en distinguant les proximités géographiques des autres formes de proximité, comme ces interactions qui peuvent se faire à distance (grâce à une commune appartenance à une même organisation, par exemple). Ces travaux ont eu de larges échos à l’étranger – plusieurs de mes articles et ouvrages ont été traduits ou directement publiés en anglais (récemment, j’ai passé le cap des 30 000 lectures sur ResearchGate). Actuellement, je termine The Handbook of Proximity Relations, à paraître aux éditions Palgrave.  Tant et si bien que je pense être reconnu, avec un collège géographe hollandais Ron Boschma, comme l’un des experts mondiaux de la proximité !

- Une proximité qui vous amène à parcourir le monde…

(Sourire). Oui. J’étais à Bruxelles la veille de notre entretien. Dans quinze jours, je serai au Bengladesh…

- Revenons-en à la MSH Paris-Saclay. Comment comptez-vous la positionner sur les enjeux de l’innovation ? Je pose d’autant plus la question qu’au fil du temps, j’ai pu constater à quel point les porteurs de projets innovants, y compris startuppers, manifestent le besoin d’une expertise en science sociale sinon humaines.

Je confirme cet intérêt des porteurs de projets innovants pour les SHS. Seulement, en l’état actuel des choses, nous n’avons pas les moyens d’assumer la totalité de ce rôle d’interface avec eux. Si je disposais de deux chargés de mission supplémentaires, dédiés rien qu’à cela, c’est volontiers que je le ferais. Aujourd’hui, nous avons d’autres priorités. En revanche, nous comptons bien que nos équipes de recherche assument le rôle d’interface avec les entreprises comme avec la société civile. Encore une fois, nos projets gagneront à ne pas être seulement « sur » ces acteurs, mais avec « eux ». J’y serai en tout cas attentif, en privilégiant des axes pour ce type de recherche.

- Comment composez-vous avec les éventuelles réticences des chercheurs à interagir avec le monde de l’entreprise en particulier, si tant est que ces réticences soient toujours d’actualité ?

Beaucoup reste à faire pour rapprocher ces deux mondes. Mais tout dépend, encore une fois, des disciplines et des laboratoires, et il n’est pas question de forcer qui que ce soit. Certaines équipes ont l’expérience et la culture de la relation partenariale avec l’entreprise. C’est souvent le cas de celles des grandes écoles. Reconnaissons que pour d’autres disciplines ou équipes (je pense par exemple à nos spécialistes de musicologie), les interactions ne vont pas de soi, même avec la meilleure volonté du monde, et que les tropismes disciplinaires doivent être respectés. Mais on a souvent de très bonnes surprises !

- On vous sent très motivé et même enthousiaste à la tête de cette MSH ?

Comment ne pas l’être ? Au plan scientifique, nous avons tout pour réussir. Le seul bémol, j’y reviens, concerne les conditions d’accessibilité du Plateau de Saclay, mais aussi des déplacements au sein de Paris-Saclay. Une situation qui pourrait réduire les avantages d’une implantation sur place. Rappelons qu’en plus d’établissements présents sur le Plateau de Saclay, elle comprend les universités d’Evry, de Versailles Saint-Quentin et de Paris-Sud, dont la proximité géographique est toute relative.

- On sent que c’est de nouveau l’économiste de l’innovation territoriale qui parle…

Oui (rire). Je crains que vous ne m’ayez démasqué…

- On comprend à quel point vous étiez prédisposé à prendre la direction de la MSH de Paris-Saclay, et à y déployer ces programmes de recherche interdisciplinaire. Mais qu’est-ce qui a motivé votre décision de vous porter candidat ?

Ma motivation a été double. D’abord, cela fait longtemps que je m’intéresse au projet du cluster Paris-Saclay. Certes, je le reconnais, mon intérêt n’était pas dénué de scepticisme. En tant que chercheur dans le domaine de l’économie spatiale, je m’interrogeais quant à savoir si c’était un « vrai » cluster. Mes doutes ne sont pas totalement levés. Mais à partir du moment où il a été décidé que l’INRA et AgroParisTech rejoindraient le Plateau de Saclay – à l’époque, j’étais directeur-adjoint de l’UMR SAD-APT et animais l’équipe Proximités – j’ai considéré qu’on ne pouvait pas y aller à reculons, que malgré mon scepticisme, je devais accompagner mes collègues dans le transfert de notre établissement. Bref, en tant que directeur d’équipe, j’ai estimé devoir prendre mes responsabilités. En 2015, j’ai donc participé aux réunions destinées à la constitution du département des SHS de l’Université Paris-Saclay et de la MSH (les choses se sont faites concomitamment). Au moment de choisir entre le département et la MSH, j’ai finalement opté pour celle-ci ; je suis davantage chercheur qu’enseignant, même si j’ai beaucoup enseigné au cours de ma carrière.
Ensuite, quand la MSH a été effectivement créée, Claude Didry en a pris la direction, et nommé deux directeurs adjoints : Stefano Bosi et moi-même. L’année suivante, il démissionnait ; Stefano Bosi, qui lui a succédé, a alors constitué un bureau que j’ai intégré, et il a vraiment lancé la maison, avec beaucoup de talent. Les choses auraient pu se poursuivre ainsi jusqu’à la fin du premier programme quinquennal. Seulement, Stefano a été nommé Vice Chancelier des Universités de Paris. Il m’a paru logique et légitime – j’étais déjà responsable de l’axe Environnement, santé et territoire de la MSH – de me porter candidat à sa direction.
Au-delà de cela, je trouve proprement passionnante l’aventure consistant à créer une MSH et celle-ci en particulier : en plus de couvrir un large spectre de SHS, elle s’inscrit dans la dynamique de Paris-Saclay, un cluster technologique de première importance. J’avais le sentiment de pouvoir faire profiter de mon expertise dans le domaine des systèmes d’innovation locaux et de mon expérience de l’inter- et de la pluridisciplinarité. La pratiquant au quotidien, j’en connais les avantages, mais aussi les écueils.
Et pourquoi ne pas le dire, j’éprouve du bonheur de pouvoir encore à mon âge (61 ans) découvrir des travaux et des disciplines dont j’ai encore tout à connaître. Une de nos équipes travaille sur les musiques de sortie de guerre ! Qu’est-ce que l’économiste a bien pouvoir à dire à ce sujet ?! Et sur « Genre et monde carcéral », autre thématique de recherche interdisciplinaire ? Rien non plus, et c’est tant mieux : j’ai tout à apprendre !
Au vu de tout ce que j’ai à découvrir dans le cadre de cette MSH, vous comprendrez que je n’ai pas encore envie de prendre ma retraite…

- Comment réagissez-vous à mon sentiment d’avoir affaire, à vous entendre et au vu de tout ce que vous avez porté et continuez à porter, à un « chercheur-entrepreneur » ?

C’est la première fois qu’on me qualifie ainsi, mais je me reconnais volontiers dans cette appellation : non pas au sens où je serais un créateur d’entreprise, mais au sens où j’aime effectivement « entreprendre » des projets dès lors qu’ils concourent à faire progresser l’interdisciplinarité. D’ailleurs, quand je dois réaliser ma rose des vents dans le cadre de mon rapport d’activité au sein de l’Inra, force m’est de constater que mes activités de recherche ne représentent plus que 15% de mon temps, le reste consistant en du management d’équipes.

- Un mot sur le lieu où se déroule l’entretien : votre bureau d’AgroParisTech, rue Claude Bernard, à Paris…

Nous sommes effectivement sur le site parisien d’AgroParisTech, au cœur de Paris, avec son magnifique jardin, riche de nombreuses essences extraordinaires, qu’on peut voir depuis mon bureau. Le bâtiment a été construit au XIXe siècle. C’est dire s’il est chargé d’histoire. Rappelons que c’est d’ici que René Dumont s’est porté candidat, aux présidentielles de 1974, avec son discours et sa fameuse séquence du verre d’eau – il y était alors titulaire d’une chaire. C’est dire, cette fois, si ce lieu a su percevoir très tôt les enjeux environnementaux qui nous préoccupent tant aujourd’hui, en cultivant très tôt une approche inter- et pluridisciplinaire entre sciences de la vie et sciences sociales, justement.
C’est d’ailleurs le lieu et le cadre de travail qu’il offre, qui a motivé ma venue ici. Le quitter est bien sûr un crève-cœur. Mais, encore une fois, à partir du moment où il a été décidé qu’on irait sur le Plateau de Saclay, je considère qu’il est de mon devoir d’accompagner mes collègues, à commencer par ceux qui seront appelés à travailler encore de nombreuses années à AgroParisTech. Cela étant dit, ce projet, reconnaissons-le, est particulièrement excitant !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>