Plus de 40 ans de fidélité au campus d’Orsay. Rencontre avec Claudine Dang Vu-Delcarte.

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Entre Claudine Delcarte et la Faculté des sciences d’Orsay, il y a une longue histoire de plus de 40 ans. C’est là qu’elle a fait son DEA de physique théorique et mené sa carrière de chercheur et d’enseignante, jusqu’en 2012, année de son départ à la retraite. Témoignage.

Née en Belgique, de parents belges, elle aurait pu faire une carrière de mathématicienne dans son pays d’origine. Elle débuta d’ailleurs ses études supérieures à l’Université Libre de Bruxelles. La rencontre avec son futur mari décidera autrement de la suite. Vietnamien d’origine, il est lui-même mathématicien de formation, titulaire d’une thèse en physique théorique ; il débutera sa carrière comme chercheur CNRS puis sera recruté à l’Université de Jussieu. Elle l’accompagne donc en France. Nous sommes en 1970. C’est ainsi qu’elle se retrouvera à y poursuivre un DEA de Physique Théorique, Nucléaire et des Hautes Energies. Ce dernier étant habilité par Paris VI, Paris VII et Paris XI, elle aurait pu s’inscrire dans l’une ou l’autre de ces universités. « Mais ayant contacté depuis Bruxelles le Professeur Diu, directeur du DEA pour Paris XI, je me suis naturellement inscrite dans cette université. »

Restait à savoir où s’installer. « Avec mon mari, nous nous étions dit que nous résiderions à un endroit proche de l’un de nos lieux de travail. » Ce sera donc à Orsay, mais au prix d’une erreur d’appréciation. « Je pensais que mes cours y seraient dispensés. En réalité, ils étaient en grande majorité donnés à Jussieu » précise-t-elle dans un éclat de rire. Son DEA obtenu, elle poursuivra avec une thèse de 3e cycle, en physique des particules à Jussieu, mais sans regretter l’installation à Orsay où elle vit encore. Et la même de vanter les charmes du campus. « Nous avons été d’emblée conquis par son cadre propice aux balades et à bien d’autres activités de loisirs. » Installé à la résidence Chevreuse, le ménage aménagera plus tard dans un pavillon assez grand pour y élever leurs enfants. Ils en auront trois.

Des travaux pionniers sur l’énergie solaire

C’est une fois sa thèse soutenue, en 73, que son installation à Orsay se justifiera pleinement : elle obtient un poste d’ingénieur de recherche CNRS au LAL (le laboratoire de l’accélérateur linéaire). Elle consacre ses premiers travaux à la physique des particules avant de se tourner vers un champ de recherche nouveau pour l’époque : l’énergie solaire. « Le premier choc pétrolier venait de se produire. Avec des collègues, nous voulions explorer des solutions alternatives à l’énergie fossile mais aussi au nucléaire. » Ils créent l’équipe propre du CNRS RAMSES (pour… Recherche Appliquée et Mathématique sur l’Energie Solaire). « Nous expérimentions des capteurs solaires à air, couplés à du stockage inter-saisonnier en lit de cailloux enterré et ventilé. » Devant l’étonnement qui doit se lire sur notre visage, elle précise ce qui était ni plus ni moins l’objet de sa thèse de doctorat. « Un grand parallélépipède de béton est rempli de galets lavés et calibrés. L’air chaud provenant des capteurs est soufflé d’un côté du réservoir, il chauffe les galets sur une épaisseur augmentant au cours du temps de charge, et sort à l’autre extrémité à une température plus basse. Lors de la décharge du stockage, l’air à chauffer est soufflé en sens inverse. »

Un prototype, mais pour un stockage de quelques jours, est installé dans une maison de la région parisienne dont le propriétaire n’est autre qu’un ingénieur de recherche à l’X. Elle collabore par ailleurs avec le CSTB (Centre Scientifique et Technique du Bâtiment) de Sophia-Antipolis qui en construit un, instrumenté, de 160 m3 pour l’étude du stockage inter-saisonnier. C’est auprès du même centre qu’elle se fournit en données nécessaires à une modélisation mathématique du système.
Elle travaille également sur les économies d’énergie, cette fois en collaboration avec le Département de l’énergie des Etats-Unis, à Berkeley. Ce qui lui vaudra des séjours prolongés sur le célèbre campus. « Le lien avait été noué par l’intermédiaire d’un chercheur américain de physique des particules, le professeur Rosenfeld qui, lui aussi, avait fait une reconversion vers la maîtrise de l’énergie. Elle participe aux réflexions sur les codes de calcul permettant de simuler les besoins énergétiques de bâtiments (essentiellement du tertiaire) en fonction des données climatiques (degré d’ensoleillement, vitesse du vent, etc.). « Nous simulions les apports et les déperditions.»
Problème : de part et d’autre de l’Atlantique, les équipes de recherche n’utilisent pas les mêmes unités ! « Les Américains travaillent en BTU (British Thermal Units) et nous en Joules. Il nous a donc fallu adapter le code de calcul au système français qui est le système international. Un travail fastidieux mais indispensable. » Et puis, nous sommes à la fin des années 70 et tout début des années 80. « L’informatique n’était pas ce qu’elle est devenue depuis, les capacités de calcul étaient moindres qu’aujourd’hui.»
Des efforts de recherche, qui seront finalement passés par pertes et profits. « La priorité n’était plus aux énergies renouvelables, mais au nucléaire ! Les groupes de recherche qui avaient vu le jour, comme le nôtre, au sein du CNRS, seront dissouts, faute de moyens. » Avec le recul, Claudine Delcarte déplore la perte sèche aussi bien en termes de compétences que de connaissances. « Il faudra attendre les années 2000 et le Grenelle de l’Environnement pour assister à un regain d’intérêt. » Et la même de déplorer comme un retour à la case départ : « On assiste à des discussions autour de projets, dont on discutait déjà dans les années 70-80 ! »

Des innovations… pédagogiques

Parmi ses collègues, certains s’en retourneront en astrophysique, d’autres en météorologie dynamique. De son côté, elle s’oriente vers des études plus fondamentales, en dynamique des fluides, non sans renouer avec ses compétences de mathématicienne.
En parallèle, devenue Maître de Conférences à l’Université Paris-Sud, elle s’investit dans les questions d’enseignement. En 84, elle participe à la mise en place d’un nouveau diplôme, un DEUST (diplôme d’études universitaires scientifiques et techniques) Energies et Economies de l’Energie. En 90, elle prend part à la création du DEA Dynamique des Fluides et des Transferts. Et Claudine Delcarte d’égrener les autres diplômes qu’elle a créés : une licence et une maîtrise en mécanique des fluides (en 93 et 94), un DESS Dynamique des Fluides et Transferts (en 2001), les premiers masters de Mécanique Physique puis de Physique Appliquée et Mécanique.
Pendant six ans, elle aura été également membre du Conseil des Etudes et de la Vie Universitaire (CEVU) et des commissions pédagogique et des relations internationales de l’Université Paris-Sud. « A ce titre, j’ai participé à l’analyse de nombreux diplômes. J’avais donc une vue assez large de ce qui se faisait en enseignement à l’université. » En 2010, c’est tout naturellement que ce Professeur d’université, responsable de filière, prend part aux discussions sur les premiers masters de Paris-Saclay et en particulier sur celui du nouveau département de mécaniqu. Et ce, jusqu’en 2012, année de son départ à la retraite.
Claudine Delcarte insiste aussi sur la passion que fut son métier d’enseignante et de chercheur. « Le contact avec les étudiants me manque ainsi que les discussions avec les doctorants. La préparation d’un cours prend beaucoup de temps mais lorsque les étudiants suivent avec attention et sont intéressés par ce que vous voulez leur transmettre, vous en éprouvez une grande satisfaction. Nous avons consacré de longs mois, mon mari et moi, à rédiger un ouvrage intitulé Bifurcations et chaos [Ellipses, 2000] car nous voulions donner aux étudiants les bases théoriques et les outils pour aborder ce monde passionnant que sont les systèmes dynamiques que l’on rencontre dans de nombreux domaines scientifiques dont la mécanique des fluides. »

Un campus incomparable

Professeure émérite, elle suit encore de près l’évolution du Campus d’Orsay. 40 ans après son arrivée, elle se dit toujours aussi attachée à lui. « Il est quand même incomparable avec sa verdure et toute cette biodiversité qu’on ne soupçonne pas. » Un cadre qui lui ferait presque relativiser l’état des bâtiments. « J’ai enseigné dans des préfabriqués avec des fouines et leur garde-manger dans le faux plafond ! » Et même des inondations, comme ce jour d’hiver de 1975… « Pour passer d’un bâtiment à l’autre, nous devions emprunter un tunnel qui passait sous le LAL. Un jour, je m’y suis engagée les pieds dans l’eau, laquelle montait, montait, montait… C’était l’Yvette qui débordait jusque dans les canalisations. » Spontanément, elle préfère mettre en avant les bons côtés du campus, en citant en exemple la bibliothèque générale, rénovée. « Les étudiants apprécient d’y travailler. ».
Il faut aborder la question de transports pour l’entendre exprimer les plus vives réserves (voir entretien à suivre). Elles feraient presque oublier ses bémols relatifs au système de chauffage. « Les jours où il neigeait, on pouvait deviner par où passait le système de canalisation : c’était les endroits où il n’y avait pas de neige. C’est dire les déperditions d’énergie ! » Naturellement, avec ses collègues, elle avait pensé faire du campus un laboratoire à grande échelle, en matière de production d’électricité – « nous avions songé mettre des capteurs sur les toits » – mais aussi de rénovation thermique. Des projets dont elle continue à discuter avec eux. « Pas plus tard qu’hier, je m’entretenais avec un chercheur du LIMSI (Laboratoire d’Informatique et de Mécanique pour les Sciences de l’Ingénieur) sur un projet de mise en place d’un système de capteurs de présence, sans exclure de recourir à du chauffage électrique. » Et la même d’ajouter : « Même si nous ne sommes pas favorables au nucléaire, force est d’admettre que ce mode de chauffage est plus souple dans des bâtiments qui ne sont qu’occasionnellement occupés comme ceux où sont dispensés les enseignements. Mais on pourrait également envisager d’installer des capteurs solaires sur les terrasses.» Nous faisons alors remarquer que ce projet pourrait profiter du savoir-faire d’écoles d’ingénieurs membre de la nouvelle université, à commencer par l’IOGS, à la pointe sur les capteurs optiques.

Et ses enfants, que sont-ils devenus ? Dans un entretien qu’elle nous a accordé, la Palaisienne Anick Mellina avait expliqué combien la proximité de grandes écoles, celle de l’X en particulier, avait influencé son fils dans ses choix d’orientation – il est devenu Polytechnicien… (pour accéder à son témoignage, cliquer ici). Or, depuis le salon du Pavillon de Claudine Delcarte, on peut voir au loin le campus de la prestigieuse école. On pose d’autant plus volontiers la question : dans quelle mesure l’environnement académique a pu jouer dans l’orientation scolaire et professionnelle de ses enfants ?
Claudine Delcarte doute qu’il ait pu autant jouer dans leur cas, même si tous ont entrepris de brillantes études supérieures. « Une chose est sûre : notre installation dans la vallée n’a pas été envisagée dans la perspective de leurs études. Nous étions d’abord soucieux de leur assurer un cadre de vie verdoyant. Nous souhaitions qu’ils puissent aller à pied au collège puis au lycée et éventuellement à la Fac. Finalement, ils se sont déterminés en fonction de ce qu’ils pouvaient voir de la manière dont notre travail nous enthousiasmait, mais nous accaparait aussi, mon mari et moi. De fait, nous travaillions souvent pendant le week-end et nous partions en vacances avec les valises pleines de livres…» Relation de cause à effet ? Toujours est-il que l’aînée n’a pas souhaité faire de carrière scientifique, malgré un bon niveau en math (elle est tout de même diplômée d’HEC) ; le fils a bien fait des sciences à Orsay mais des études d’ingénieur à Grenoble ; quant à la 3e, elle est devenue géographe bien que bonne en physique. « Elle a décroché son poste de maître de conférences à l’Université de Nantes le jour où je partais en retraite [ce n’est autre que Hélène Dang Vu que nous avons eu l’occasion d’interviewer sur son travail de thèse ; pour accéder au premier volet de l’entretien, cliquer ici]. Désormais, c’est elle qui me raconte la vie ordinaire d’une enseignante-chercheure à l’université ! »

Suite de la rencontre avec Claudine Dang Vu-Delcarte, à travers l’entretien qu’elle nous a accordé (pour y accéder, cliquer ici).

 

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