Penser la traduction automatique, au-delà des fantasmes. Rencontre avec Vincent Broqua

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Suite et fin de nos échos à la 8e édition de Vo-Vf avec cet enseignant-chercheur de l’Université Paris 8, par ailleurs écrivain et traducteur, intervenu aux côtés de Claire Larsonneur, à la table ronde animée par Yves Citton, sur le thème « IA et traduction automatique ».

- Vous avez témoigné, aux côtés d’une autre universitaire, Claire Larsonneur, d’un projet de recherche entre art et traduction automatique. Comment y êtes-vous venus ?

Claire Larsonneur et moi participons à ArTeC, une École Universitaire de Recherche (EUR) portée par la ComUE Université Paris Lumières, avec pour vocation de « promouvoir et d’articuler des projets de recherche et des dispositifs de formation (à partir du niveau master) relatifs aux Arts, Technologies, numérique, médiations humaines et Création ». Claire porte davantage son attention sur les aspects techniques de la traduction automatique et les modèles économiques sur lesquels elle repose. De mon côté, je poursuis un programme de recherche-création sur la traduction comme performance, c’est-à-dire à la fois la traduction comme activation du langage et la traduction en public : au cours d’une pièce théâtre ou d’une lecture par des poètes performeurs, en m’intéressant tout particulièrement au travail du traducteur.
En nous conviant Claire et moi à cette table ronde, Yves, directeur exécutif d’ArTeC, a estimé que le croisement de nos approches, quoique différentes, pouvait donner lieu à un dialogue fructueux…

- Et à même de bousculer les fantasmes attachés spontanément à l’IA appliquée à la traduction…

En effet, il ne s’agissait pas pour nous de rejeter a priori les solutions proposées sur le net en matière de traduction automatique (Google Traduction et DeepL pour ne citer que les plus connues) ni l’IA, mais de comprendre les enjeux et les perspectives que l’une et l’autre offrent en matière de traduction, ce qui se passe dans cette traduction automatique, comment il convient de l’aborder, de l’étudier, en dehors, effectivement, des fantasmes qu’elle peut inspirer de prime abord. Comme ceux d’une victoire de la machine sur l’humain, de la fin du métier de traducteur et, de manière plus générale, de la perte de ce qui fait la singularité de l’humain. Bref, notre propos n’était pas de « juger » la traduction automatique, en bien ou en mal. En cela, nous suivions bien la recommandation d’un des grands théoriciens des media studies, l’allemand Friedrich Kittler, qui considère qu’on ne peut comprendre ce qui se joue avec de nouvelles techniques si on ne pénètre pas jusqu’au cœur de leur fonctionnement ni ne cherche à en comprendre le potentiel.

- Jusqu’à présent, c’est l’enseignant-chercheur qui a parlé. Mais qu’en est-il de l’écrivain et traducteur que vous êtes par ailleurs ?

La traduction me concerne en effet à ces autres titres, mais pas seulement en tant que je traduis des ouvrages ou que mes propres œuvres sont traduites dans des langues étrangères. Elle est au cœur de mon travail d’écriture. Je navigue entre diverses langues – l’espagnol, l’anglais, le chinois sans oublier le français – ce qui me permet de me servir de la traduction comme matière d’écriture, quand elle ne traverse pas d’elle-même mon écriture, si je puis le dire ainsi : elle survient à certains moments, non sans introduire d’intéressants points d’opacité dans le texte écrit dans ma langue maternelle. En cela, elle conforte mon intérêt pour ce qui fait la particularité de l’écriture littéraire, à savoir le fait qu’elle participe d’une langue qui ne donne pas d’emblée tout à comprendre, qu’elle peut créer aussi du sens qu’il revient à chaque lecteur de recevoir et d’interpréter. Elle réserve en cela des moments qui, tout d’un coup, peuvent le bouleverser (dans son sens premier) et ce, par la seule vertu du langage et de ses ambiguïtés.

- En quoi la traduction automatique vous intéresse-t-elle dans cette perspective ?

En ceci qu’elle questionne le mythe de la transparence du langage. Mythe selon lequel tout serait entendable, communicable, indépendamment des différences qui existent entre les langues. En réalité, le langage procède aussi à partir de points de friction, qui, loin de contrarier la communication entre les êtres, concourent à transformer la manière dont ils pensent. Si, donc, la traduction automatique m’intéresse, en tant qu’écrivain, mais aussi en tant qu’enseignant, c’est précisément parce qu’elle révèle en creux ce qu’il y a d’irréductible à la traduction. Mais ce n’est pas le seul motif d’intérêt. J’y vois aussi un support de création littéraire, objet du master de création littéraire dans lequel j’enseigne. Bien qu’en tant qu’écrivain, je ne sois absolument pas oulipien, cet exercice se place notamment dans le sillage de ceux faits à l’Oulipo et de la littérature conceptuelle (lesquels créent des « machines textuelles » pour générer du texte dont l’auteur est pour ainsi dire absent). La traduction automatique m’apparaît notamment ainsi, comme une machine à écrire des textes.

- Pouvez-vous donner un exemple d’exercice d’exploration de la traduction automatique et de son potentiel au plan de la création ?

Je prendrai l’exemple de cet exercice auquel j’aime me prêter avec mes étudiants, et que j’ai proposé au cours de la table ronde : il consiste à soumettre un discours, en l’occurrence celui de l’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy (un discours problématique sur la France et l’identité française, véhiculant une conception figée de celle-ci), à des logiciels de traduction automatique (Google Traduction et DeepL, donc). Le texte est traduit une première fois vers plusieurs langues, puis retraduit depuis ces langues en français. Dans le cas de Google Traduction, il s’agit de langues minoritaires. Comme on peut s’y attendre, le texte initial est transformé, moins que ce qu’on pouvait attendre, mais suffisamment pour produire des résultats drolatiques. Tout se passe comme si la machine se moquait du texte, de l’emballement rhétorique de son auteur. Pour autant, ce n’est pas tant cet aspect drolatique pour ne pas dire absurde de certains passages traduits, qui est intéressant. L’enjeu est aussi politique : il s’agit en effet de montrer la difficulté que rencontre la traduction automatique à traduire de manière totalement transparente un discours politique. C’est du moins le cas quand on passe par des langues minoritaires. En revanche, la retraduction se révèle parfaite quand les langues intermédiaires sont des langues dominantes (anglais, portugais, espagnol…). Ce qui nous avons pu vérifier, cette fois, avec l’autre logiciel, DeepL.

- A vous entendre, on mesure à quel point on pourrait renverser la perspective : ne plus seulement s’inquiéter des éventuels dangers de la traduction automatique, mais s’intéresser à ce que les traducteurs professionnels peuvent apporter à cette traduction automatique, pour en améliorer l’efficacité, tout en en pointant les limites. D’ailleurs, avez-vous été approché par Google Traduction ou DeepL ?

Pas jusqu’à présent, mais peut-être cela arrivera-t-il un jour. Non que j’en aie spécialement l’ambition. En revanche, j’ai eu l’occasion de collaborer avec un poète américain, qui a fait partie, en tant que lexicographe, de l’équipe ayant conçu Google Traduction. Société qu’il a quittée depuis après avoir fait fortune, pour se consacrer à nouveau à la poésie… Quant à savoir si on peut améliorer le logiciel, il faut à la vérité de dire qu’il s’améliore de lui-même selon les principes du machine learning.
A travers les travaux d’écriture menés avec mes étudiants, il s’agit davantage de questionner ce qu’il adviendrait de nos langues et de leur diversité (incarnée par la métaphore de la tour de Babel), si elles n’étaient plus soumises qu’à de la traduction automatique. De prime abord, cela pourrait sembler être une bonne nouvelle : tout le monde pourrait communiquer avec tout le monde quelle qu’en soit la langue maternelle. Mais en est-on aussi sûr ?
Ainsi que nous avons pu le montrer, Claire, Yves, moi et d’autres collègues, les traductions d’œuvres littéraires ou d’essais proposées par Google Traduction et DeepL procèdent selon des choix politiques implicites : des choix qui portent sur le genre (des langues en étant dénuées, il est intéressant d’observer comment ces logiciels optent pour le masculin plutôt que pour le féminin) ou encore sur le dialecte (DeepL, par exemple, fait l’impasse sur des idiomes afro-américains). En d’autres termes, les logiciels manifestent une politique des langues, qu’il importe d’expliciter.
Encore une fois, il ne s’agit pas de faire le procès de ces logiciels ni de la traduction automatique en général (peut-être qu’un jour DeepL se montrera plus attentif à l’anglais des Afro-américains), mais d’en étudier les principes de fonctionnement et de soulever des questions qui engagent l’avenir des langues et leur diversité, pour mieux éclairer ensuite les actions à mener.

- Justement, que faire ?

C’est précisément la question qu’un participant nous a posée crûment à la toute fin de la table ronde. Que faire en effet face à la traduction automatique et de manière plus générale à l’emprise croissante de l’IA ? Pour ma part, j’essaie d’y faire face en imaginant des outils, y compris de création, qui permettent de prendre du recul et, si j’ose dire, de détendre aussi un peu l’atmosphère. L’exercice de traduction d’un texte de Sarkozy n’avait pas d’autre objectif, en déjouant les risques d’amorcer un débat sur un registre alarmiste, une vision manichéenne sinon binaire et, a contrario, en soulignant le potentiel de la traduction automatique au plan de la création.

- Pour avoir assisté au temps d’échange avec le public, je peux témoigner de la qualité des questionnements. Preuve s’il en était besoin que le travail que vous faites entre en résonance avec les sujets de préoccupation de ce dernier…

Il est vrai que nous avions un public de choix, composé en grande partie de traducteurs (littéraires ou travaillant pour le compte d’institutions) et d’éditeurs d’ouvrages traduits, parfaitement informés des problématiques dont nous traitions, Claire et moi. Mais, le public comptait aussi des néophytes, de simples curieux, qui ne manquaient pas d’à-propos quand bien même avaient-ils de prime abord un regard critique sur les machines. Mais c’est précisément le genre de manifestation où j’aime me rendre car il me semble que nous touchons là à des enjeux sur lesquels nous avons à travailler ensemble, qu’on soit spécialiste, traducteur ou pas. Le festival Vo-Vf tranche en cela avec ces salons du livre où des personnalités, de grands écrivains, se succèdent, pour tenir des discours que le public est invité ou se croit obligé d’écouter religieusement. Comme je l’espère, ce ne fut pas le cas avec notre table ronde : aussi bien Claire et Yves que moi étions venus pour interagir avec le public, partager les questions que nous inspirent l’IA et la traduction automatique et entendre en retour son avis à lui. J’avoue qu’en venant au festival, je n’avais aucune idée de la manière dont mon propos, qui, comme vous l’avez compris, ne vise pas à diaboliser a priori la traduction automatique, serait reçu. Je m’attendais pour tout dire à des réactions viscérales…. Ce n’est pas ce qui s’est produit. Manifestement, le public était prêt à entendre d’autres points de vue, tout en faisant entendre sa propre voix.

- Vous esquissez-là le principe d’une réflexion « contributive », comme le regretté Bernard Stiegler parle de recherche contributive, au sens où dans un cas comme dans l’autre, il s’agit bien de croiser les expertises, profanes et savantes, pour co-construire un savoir commun…

Je me retrouve dans la pensée et la pratique de l’anthropologue David Graeber qui, dans Pour une anthropologie anarchiste [éditions Lux, 2006], considère que ce que le chercheur ou la chercheuse a de mieux à faire est de mener des enquêtes et de les partager, d’« observer ceux qui créent des alternatives viables, [d']essayer de comprendre quelles peuvent être les implications plus larges de ce qu’ils font déjà et offrir ces idées, non pas comme des prescriptions, mais comme des contributions ou des possibilités, comme des dons ».

- Est-ce la première fois que vous vous rendiez à ce festival ?

Oui, mais cela fait des années que j’en avais entendu parler. Il se trouve qu’une amie très proche, Claire Fabre, par ailleurs ancienne collègue, avait pris part à sa création. Mais je n’y étais encore jamais allé. Shame on me ! Et merci à Yves de m’en avoir enfin donné l’opportunité.

- A mes yeux, ce festival est emblématique de l’écosystème de Paris-Saclay dont l’ambition, je ne résiste pas à l’envie de le formuler ainsi, est bien de favoriser des synergies entre des acteurs (chercheurs et chercheuses, entrepreneurs,…) qui ne pratiquent pas la même langue disciplinaire et/ou professionnelle, et qui ont pourtant besoin de s’entendre et, donc, de consentir un effort de traduction. Est-ce un écosystème dont vous suivez l’actualité ?

Au risque de vous décevoir, j’en ignore à peu près tout si ce n’est ce que j’en lis dans la presse. Je n’en ai pas suivi les derniers développements. Le seul lien que j’ai pu entretenir avec lui est indirect : il réside dans des interventions d’auteurs et d’autrices nord-américaines que j’organisais à Polytechnique après avoir parlé avec un ami ex-polytechnicien. Lequel avait très tôt abandonné une possible carrière dans l’industrie pour se consacrer à la poésie, à l’art et à des formes de dialogue interdisciplinaire. Un cas tout sauf isolé même si son parcours à lui est exceptionnel. Je veux parler de Omar Berrada.

- Tout ingénieurs qu’ils soient, beaucoup de Polytechniciens sont aussi des littéraires. Ce dont vous témoignez-là rejoint le constat qui avait inspiré la création du concours « Nouvelles avancées » (comme son nom l’indique, un concours de nouvelles), au sein de l’ENSTA ParisTech. Un concours ouvert aux élèves ingénieurs (ainsi qu’à d’autres catégories de candidats)…

C’est une belle initiative. Pour en revenir à Omar Berrada, je ne saurais trop vous encourager à suivre les conférences publiques de l’Intra-Disciplinary Seminar [pour en savoir plus, cliquer ici] qu’il organise à la Cooper Union (New York), en duo avec Leslie Hewitt, une artiste américaine. Chaque semestre, ils y invitent une douzaine de personnes du monde scientifique et/ou artistique : des curateurs, des artistes, des penseurs, des théoriciens… Yves Citton y est lui-même intervenu. Omar a par ailleurs créé Dar al-Ma’mûn, une bibliothèque et résidence pour artistes à Marrakech, dans un lieu qui avait initialement vocation à devenir un complexe hôtelier. Tout cela pour vous dire que si je ne connais pas suffisamment l’écosystème Paris-Saclay, je peux témoigner du fait qu’il rayonne à travers le monde à travers le parcours singulier d’anciens de grandes écoles qui y sont implantées.

Crédit photo : Kiko Herrero.

A lire aussi les entretiens avec Yves Citton (pour y accéder, cliquer ici) Mariètou Mbaye (cliquer ici), Réza Rézai (cliquer ici) et Chloé Billon (cliquer ici).

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