Passion et introversion, moteurs de l’innovation. Entretien avec Bertrand Marquet

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On peut être discret et entreprendre de grandes choses. Une conviction acquise par Bertrand Marquet (à gauche sur la photo) depuis une conférence TED sur le pouvoir des introvertis. Le même en avait cependant déjà apporté la démonstration à travers Le Garage, un lieu emblématique de Paris-Saclay, et bien d’autres initiatives. Entretien, enrichi de ses impressions de la Silicon Valley où il s’est rendu dans la foulée et dont il n’est manifestement pas « revenu ».

- Si vous deviez définir Le Garage ?

C’est un lieu que nous avons créé avec deux autres collègues, Pierre Turkiewicz et Josselyne Gourhant, des Bell Labs, l’entité dédiée à la recherche au sein de la Cité de l’Innovation de Nokia. L’idée était de proposer un lieu dans l’esprit start-up, où les employés pourraient tester et prototyper librement leurs idées. Bien plus, Le Garage leur offre la possibilité de rencontrer d’autres employés dont ils peuvent solliciter les compétences. Notre pari était de sortir d’une culture en silos et de permettre des projets transverses, qui ne sont pas forcément stratégiques pour la compagnie, mais propices à la créativité du personnel. Un autre maître mot est la passion. Comme j’ai eu l’occasion de l’évoquer dans un précédent entretien [pour y accéder, cliquer ici], c’est, comme le dit très bien Idriss Aberkane, dans sa conférence TEDxRennes [pour y accéder, cliquer ici], le vrai moteur de l’innovation. A fortiori si on réunit dans un même endroit des gens plus passionnés les uns que les autres, et désireux d’échanger, de confronter leurs idées et leurs projets.

- De prime abord, on peut considérer que c’est un FabLab. Pourtant, vous vous gardez de l’assimiler à cela. Pourquoi ?

Tout simplement parce qu’un FabLab repose sur une charte définie par le MIT. Le Garage n’en emprunte pas moins les mêmes valeurs. On y trouve des outils des plus ordinaires au plus technologiques (y compris une imprimante 3D) qui permettent d’élaborer des prototypes.

Personnellement, ce que j’aime bien dans la notion de garage, c’est les multiples univers qu’elle convoque. Le garage, c’est cet espace rattaché à la maison, où on peut bricoler tranquille. Mais le garage, c’est aussi le lieu où se sont inventées tant de choses qui ont contribué à la mythologie de la Silicon Valley, depuis celui où a pris naissance Hewlett Packard, en 1939, jusqu’à ceux dont sont sortis Apple, dans les années 70, et plus récemment Google et autres Tesla. Certes, la réalité est bien plus complexe, mais nous aimions bien, mes collègues et moi, l’idée de participer à cette mythologie-là, qui a le mérite d’entretenir l’idée que de grandes aventures peuvent naître de pratiquement rien. Et puis un garage peut prendre des formes suffisamment variées pour que chacun puisse au fond construire le sien, seul ou avec les autres.

- N’y a-t-il pas aussi l’idée de prendre le contre-pied de ces lieux cosy qu’on associe à l’univers des start-up et du numérique ? A priori, dans un garage, on met aussi les mains dans le cambouis… *

Oui, il y avait aussi cela dans nos intentions. Je n’ai rien contre tous ces beaux showrooms aménagés avec cette ambiance High Tech et cosy, comme vous dites. Cela contribue à créer une atmosphère propice aux échanges et à la créativité. Mais celle-ci passe aussi par la possibilité de bidouiller, de bricoler avec tout le désordre qui peut en résulter à un moment donné. Etant entendu qu’un garage, cela s’entretient aussi, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité. Une fois utilisés, les outils sont remis à leur place.

- Comment l’idée a-t-elle germé ? Vous avez évoqué l’influence de la mythologie de l’industrie informatique, mais qu’est-ce qui, dans votre parcours, vous y a amené ?

Longtemps, j’ai entretenu le rêve de bosser chez Google ! J’ai commencé par chercher à comprendre comment cette compagnie fonctionnait. J’avais été très surpris de voir que, malgré sa culture entrepreneuriale et l’innovation technologique qu’elle incarnait, certains employés avaient éprouvé le besoin de recréer les conditions d’un garage, au sein du Googleplex, en pleine Silicon Valley. Un reportage que lui avait consacré Fast Company magazine a été le déclic. Je me suis aussitôt dit : pourquoi pas nous ? Certes Google avait la légitimité de le faire, pour être né dans un garage. Mais qu’est-ce qui nous empêchait de nous approprier le « concept » en l’adaptant à la société pour laquelle nous travaillions mes collègues et moi (Alcatel-Lucent à l’époque). Pour la petite histoire, j’ajoute que j’ai intégré Alcatel en 1998, l’année de naissance de Google ! De 2001 à 2005, j’ai passé quatre ans au Canada. Suite au rachat de Newbridge par Alcatel-Lucent, nous avions déjà entrepris de créer un laboratoire de recherche en cybersécurité (le domaine où j’ai débuté professionnellement en travaillant sous l’égide du premier ministre, au Service Central de la Sécurité des Systèmes d’Information au Fort d’Issy-les-Moulineaux, devenu depuis l’Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information).

- Dans quelle mesure Le Garage participe-t-il à l’Open innovation ? Et si oui, en quel sens faut-il comprendre celle-ci ?

Avec Le Garage, nous sommes en présence d’une double Open innovation : ouverte sur le site, à tous les employés ; ensuite, sur l’extérieur, notamment à travers une association Fab&Co, dont la création a été officialisée début mai, à l’occasion du FabLab Festival de Toulouse. Il s’agira cette fois de promouvoir de l’Open innovation en mode plus expérimental avec des contrats plus simples pour aller au plus vite vers le prototypage.

- Vous considérez-vous comme un entrepreneur ?

Oui, un peu, au sens où je n’ai eu de cesse de lancer et de bâtir des projets, mais en laissant ensuite la main à d’autres – je n’ai pas une âme de gestionnaire. Si quelque chose me caractérise, c’est bien cela. De là à créer une start-up… Je n’ai jamais franchi ce pas, en tout cas, jusqu’à présent.

- Dans la présentation de votre parcours professionnel accessible en ligne [pour y accéder, cliquer ici] vous mettez en avant vos réalisations mais aussi vos échecs. N’est-ce pas d’ailleurs un trait d’esprit d’entrepreneur ?

(Sourire) J’ai acquis la conviction qu’il était important de communiquer aussi sur ces échecs. C’est en tout cas ce que j’ai appris au cours de ces deux années d’existence du Garage. Autant c’est quelque chose de normal dans la culture américaine et même valorisé, autant, en France, c’était mal vu. Thomas Edison le disait pourtant très bien : « Je n’ai paséchoué. J’ai simplement trouvé 10 000 solutions qui ne fonctionnent pas ». Mais les esprits changent. Le Garage est lui-même le fruit d’un processus en mode essai-erreur.

- N’y aurait-il pas une analogie à faire avec le jardin où tout un chacun peut tester des choses et échouer sans que cela ne se voie…

C’est précisément ce que rappelait Jean-Guy Henckel lors de la conférence TEDxSaclay : un jardin est un espace clos où on peut tester des plantes comme des méthodes. De fait, tout le monde n’a pas la main verte. Jardiner, cela s’apprend au prix d’erreurs. L’analogie avec le garage est donc tout à fait pertinente. Certes, dans un cas – le garage -, on est plus tourné vers les High Tech, alors que dans l’autre – le jardin -, on l’est plus vers le vivant, mais les valeurs sont les mêmes. Dans un cas, on met les mains dans le cambouis sinon la matière, dans l’autre, la terre. Ce faisant, les lieux concourent, ne serait-ce qu’en permettant de se changer les idées, sortir des routines, à l’épanouissement personnel. Rien d’étonnant à ce que des entreprises commencent à mettre à disposition de leur personnel des espaces à jardiner.

- Dans votre parcours biographique (retracé en anglais), vous évoquez aussi le fait d’être « an introvert ». N’est-ce pas contradictoire avec l’esprit entrepreneur ?

De fait, j’ai longtemps pensé que l’introversion ne pouvait être qu’un frein à l’entrepreneuriat innovant et qu’à l’inverse, les extravertis étaient plus à même de créer, de par leur capacité à communiquer avec les autres. Jusqu’au jour où j’ai découvert une conférence TED, de Susan Cain [pour y accéder, cliquer ici], auteur d’un ouvrage – Quiet: The power of introverts in a world that can’t stop talking [traduction française : Le Pouvoir des discrets, JC Lattès, 2013], qui souligne le pouvoir des introvertis dans un monde où on ne cesse de vouloir s’exprimer. Pour la première fois, quelqu’un montrait que ce que je vivais comme un handicap pouvait être aussi une qualité. De fait, l’introversion incline à bien mûrir un projet, intérieurement, et de ne commencer à en parler qu’une fois qu’on a bien avancé, qu’on a acquis la conviction qu’il est suffisamment solide. C’est précisément ce qui s’est passé avec Le Garage : j’y avais longuement réfléchi avant de le mettre en œuvre avec mes deux collègues.

- Qu’advient-il de celui-ci suite au passage d’Alcatel-Lucent à Nokia ?

Le Garage va continuer à vivre. Il s’agit même de capitaliser sur son expérience pour voir s’il serait possible de la dupliquer sur d’autres sites de Nokia.

- Et votre rôle au sein de Nokia, en quoi consiste-t-il désormais ?

Au sein de la direction de l’innovation, il est de tisser des liens avec d’autres écosystèmes à commencer par celui de Paris-Saclay.

- Votre engagement au sein de TEDx Saclay s’inscrit-il dans cette démarche ?

Indirectement. Il s’agit en partie d’un engagement personnel, que j’effectue à titre bénévole, sans casquette Nokia. Je connaissais ceux qui en ont été à l’initiative : Christian et Assya Van Gysel, eux aussi d’Alcatel-Lucent. Ironie de l’histoire : je n’avais qu’une envie, rejoindre l’équipe, mais sans oser le dire tandis que Christian souhaitait m’y associer mais sans oser, dans un premier temps, me le proposer, craignant que je n’en eusse tout simplement pas le temps. Comme quoi, dans la vie, introverti ou pas, il faut se dire les choses !

- En associant Saclay à TEDx, s’agit-il d’œuvrer à la visibilité de l’écosystème Paris-Saclay ?

Oui, bien sûr. Il s’agit de renforcer l’écosystème de Paris-Saclay à travers un réseau de lieux innovants. Pour faciliter leur mise en lien, nous avons, avec Assya et Christian et Assya, identifié des connecteurs, que nous avons très vite baptisés les I-Connecteurs. Le « I » pouvant signifier aussi bien « Innovation », « Incroyables » et bien d’autres choses encore (je vous renvoie au site de TEDxSaclay et au nuage de mots auxquels peut renvoyer le « I »). Toujours est-il que leur rôle est de repérer des signaux faibles : des initiatives ou des personnes, qui ne font pas forcément le buzz, mais qui pourraient être amenées à transformer le monde. A l’issue de la première édition, TEDxSaclay s’est révélé être un accélérateur en permettant aux intervenants de faire connaître leurs idées au plus grand nombre, grâce à l’audience de l’événement et des vidéos mises ensuite en ligne sur YouTube. Manifestement, le coup de projecteur donné sur l’Ecole dynamique a contribué à en concrétiser le projet à Paris et demain, peut-être, à Paris-Saclay même.

- Des signaux faibles de Paris-Saclay et d’autres écosystèmes, donc ?

En effet. Paris-Saclay est un beau projet, mais qui n’appartient pas qu’à ceux qui y habitent ou y travaillent. Comme Antoine du Souich [Directeur de la Stratégie et de l’Innovation] a eu l’occasion de le dire lors du premier workshop du PROTOBUS [pour en savoir plus, cliquer ici], quiconque a des idées et veut les partager y est le bienvenu. On ne saurait mieux dire.

- Avez-vous le sentiment que ce projet de Paris-Saclay prend corps ?

Oui, à l’évidence. Et c’est TEDxSaclay qui m’en a fait prendre conscience. Jusqu’ici, Saclay, pour moi, ce n’était qu’une sortie sur la N118. Désormais, c’est un territoire dont j’apprécie jusqu’à la beauté des paysages et des lever du soleil. On compare encore Paris-Saclay à la Silicon Valley. Je doute que cette comparaison soit nécessaire. Une chose est sûre : entre toutes ces grandes écoles, ces laboratoires de recherche, ces centres de R&D et ces lieux innovants, nous avons tout le potentiel pour créer un écosystème dynamique. On perçoit bien que de plus en plus d’acteurs de l’innovation y croient et poussent d’ailleurs à une réalisation plus rapide de la ligne 18 du métro automatique.

- Comment interprétez-vous cette pratique consistant à prendre des photos de lever de soleil et de les partager en les twittant ?

Un lever de soleil est quelque chose de fort au plan symbolique. C’est une métaphore de Paris-Saclay, un territoire en train de naître sous nos yeux. Il peut de surcroît s’apprécier à travers un paysage naturel ou articifiel. Un bâtiment nouvellement construit n’est pas forcément une atteinte au paysage. Je pense en particulier à l’EDF Lab Saclay : dû à l’architecte Francis Soler, je considère que c’est une réussite.

Le fait de partager mes lever de soleil est aussi un clin d’œil à un pays que j’aime tout particulièrement, le Japon, le pays du Soleil-Levant… J’en apprécie tout particulièrement l’aspect vernaculaire, ses maisons traditionnelles, au point d’avoir songé lancer une initiative en forme de site web, en faveur de la préservation de celles, typiques, de Kyoto, les Machiya. L’éloignement géographique m’y a fait renoncer.

- Ce goût pour le traditionnel, n’est-ce pas plutôt inattendu de la part d’un geek…

Ce n’est pas tant le caractère traditionnel que l’adéquation d’une architecture avec son milieu que j’apprécie. Tant et si bien que je peux éprouver la même émotion à la vue d’un bâtiment moderne dès lors qu’il a été pensé en rapport à son milieu, au paysage. C’est, encore une fois, le cas de celui d’EDF. J’y retrouve la même simplicité voire l’esprit zen que dans les maisons traditionnelles de Kyoto. Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes en présence d’une architecture qui fait paysage. L’architecte Francis Soler ne disait pas autre chose dans son intervention dans le cadre du Pecha Kucha organisé à l’inauguration de l’exposition consacrée à Paris-Saclay, en novembre 2014. En disant cela, je n’oppose donc pas la construction de bâtiments à la présence d’une agriculture. Je ne serais même pas choqué par la présence d’un building autour de La Martinière, dès lors qu’il est pensé en harmonie avec l’environnement. La réussite de Paris-Saclay reposera sur la capacité à faire coexister des univers différents, à concilier une mixité sociale avec une mixité des fonctions.

- Auriez-vous des propositions à faire au plan de l’architecture ?

Oui. Je travaille d’ailleurs avec un architecte, Mathieu Lebouc, de l’agence Ad Rem Architecture sur un incubateur réinventé où chaque start-up disposerait de « son garage ». L’ensemble serait disposé en cercle, de façon à ménager des possibilités de rencontre au centre, de mutualiser certains outils, le tout agrémenté de jardins cultivés sur les toits ne serait-ce que pour compenser le détournement éventuel de surfaces agricoles. Mais sans doute est-il encore trop tôt pour en dire plus. J’aimerais en tout cas terminer ma carrière sur un tel projet, qui capitaliserait sur l’expérience de l’innovation et ma connaissance des principes de l’architecture vernaculaire, tout en renouant avec l’esprit utopique des entrepreneurs.

Post-scriptum : retour de la Silicon Valley

Dans la foulée de cet entretien, début mai, Bertrand Marquet se rendait une dizaine de jours à la Silicon Valley, pour un voyage d’étude. En voici les premières impressions, à son retour.

- Vous revenez d’un séjour dans la Silicon Valley. Quels en ont été les motifs ?

Nous étions bien plus que dans une démarche de learning expedition classique. Le but était de rencontrer des personnes en charge de l’innovation, de préférence collaborative, et de voir ce qu’à Nokia, nous pourrions transposer au sein de nos programmes en cours. La préparation du voyage a été longue, ne serait-ce que pour obtenir les bons rendez-vous avec les bonnes personnes. De ce point de vue, les résultats sont plus que satisfaisants.

- Quelles impressions retenez-vous de ce séjour ?

Je m’attendais à être un peu secoué par ce que nous allions voir mais, là, c’était carrément une grosse claque. Et encore, j’ai l’impression de n’avoir fait que gratter un peu la surface des choses. J’ai aussi eu l’impression d’un voyage dans le futur comme dans un film de science-fiction avec, à défaut de voitures volantes, des voitures autonomes ! Difficile de ne pas employer des superlatifs comme premières impressions. Revenu en France, je n’ai pu m’empêcher de twitter : « De retour du futur, rien ne sera plus comme avant ». Avec mes collègues, nous avons pu rencontrer des gens à la fois brillants et accueillants, découvrir des lieux de travail époustouflants, mais aussi un cadre de vie extraordinaire (je parle du cluster côté Valley ; San Francisco est un peu différent). Bref, j’en reviens avec une grosse source d’inspiration. Maintenant, il y tout un travail d’analyse à faire en prenant du recul de façon à voir comment transposer tout cela en quelque chose d’activable. A cette heure, j’éprouve aussi des sentiments plus complexes, entre l’espoir de pouvoir changer des choses mais aussi le sentiment du gap à surmonter !

* A ce sujet, on renvoie la réflexion de l’anthropologue Stéphane Juguet qui dans le cadre de l’entretien qu’il nous a accordé à propos du workshop PROTOBUS auquel il a participé, dit son intérêt pour le PROTO204 du fait de son caractère inachevé, le fait qu’on n’ait pas peur de le salir, ce qui serait selon lui plus propice à la créativité.

2 commentaires à cet article
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  2. Ping : Il était une fois l’innovation… Entretien avec Bertrand Marquet | Paris-Saclay

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