Paris-Saclay au prisme des « brassages planétaires ». Entretien avec Patrick Moquay

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Du 1er au 8 août s’est déroulé au Centre culturel international de Cerisy un colloque sur les « brassages planétaires ». Responsable du département Sciences humaines et sociales et Délégué scientifique de l'Ecole nationale supérieure du paysage (ENSP) de Versailles, par ailleurs directeur du Laboratoire de recherche en projet de paysage (LAREP), Patrick Moquay en était un des codirecteurs (sur la photo, aux côtés de Véronique Mure, codirectrice). Il nous en dit plus sur sa genèse, ses enjeux et ses principaux enseignements. Y compris pour un écosystème comme Paris-Saclay qui a vocation à « brasser » des étudiants, enseignants, chercheurs, entrepreneurs,… venus des quatre coins de la planète…

- Si vous deviez rappeler pour commencer les enjeux de ce colloque ?

Il découle d’un précédent colloque que nous avions co-organisé avec Vincent Piveteau (directeur de l’ENSP), en 2016, toujours au Centre culturel international de Cerisy, sur « les jardins en politique » (autour du jardinier et paysagiste Gilles Clément). Nous en étions venus notamment à nous interroger sur l’intérêt à faire un parallèle entre la manière dont on traite les plantes dites invasives, d’une part, les migrants, d’autre part. C’est ce parallèle que nous avons voulu creuser, toujours en présence de Gilles Clément, qui, dans son ouvrage Eloge des vagabondes avait introduit la notion de « brassage planétaire ». Il ne traitait pas de la question des migrants (le livre est paru en 2002), mais, avec le recul, le parallèle était permis. C’est du moins ce que nous avons voulu vérifier. D’autant qu’entre-temps, les débats sur les plantes exotiques envahissantes et sur la certification de plantes locales, n’avaient cessé de gagner en intensité dans le milieu des jardiniers et des paysagistes.

CerisyMoquay2018-2Paysage- Comment avez-vous procédé pour ce faire ? En « brassant » les points de vue ?

Oui, nous avons effectivement cherché à croiser les regards de personnes de différents statuts : des chercheurs, mais aussi des praticiens, d’autres encore plus militants. Quitte à nous éloigner encore de la norme des colloques scientifiques, nous avons aussi souhaité solliciter le point de vue d’artistes comme, par exemple la conteuse Sylvie Mombo et ce, de façon à décentrer le regard, à inciter à des pas de côté. En lui-même, le colloque était donc bel et bien une forme de brassage y compris intergénérationnel : des jeunes étudiants ou diplômés de l’ENSP, de l’ENSA de Marseille et de Sciences po y ont également été conviés.
En faisant entendre ainsi des voix différentes, nous voulions voir, sans préjuger quant à la possibilité d’y parvenir, si cela pouvait faire sens que de mettre en parallèle des formes diverses de brassages – de végétaux, d’animaux et d’humains.

- Un mot sur l’équipe de direction, qui donnait en quelque sorte l’exemple en mêlant des profils différents…

En effet. Outre moi-même, qui suis politologue de formation, intéressé par les enjeux de recompositions territoriales et l’articulation entre projet de territoire et projet de paysage, la codirection a été assurée par Véronique Mure, spécialiste de botanique et d’agronomie tropicale, qui a notamment participé à la création du jardin des Migrations du MUCEM, et Sébastien Thiéry, également politologue, très investi dans la question des migrants – il dirige le PEROU (Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines), qui s’est impliqué dans la « jungle » de Calais pour en montrer le potentiel en termes de réinvention de l’urbain. Chacun a identifié des intervenants en se gardant de rester dans son propre champ disciplinaire, en ouvrant au contraire bien au-delà, quitte à mêler les postures et des registres de discours différents.

- Sans oublier Gilles Clément…

Bien plus qu’un codirecteur de colloque, Gilles Clément en aura été tout du long une sorte de conscience morale, intervenant ponctuellement, toujours de manière éclairante. Par ses compétences en botanique et en paysage, mais aussi ses engagements proprement politiques, notamment sur la question des migrants (il a présidé le PEROU), il incarnait parfaitement ce rapprochement entre des univers et des questionnements qui, à première vue, n’ont guère à voir entre eux. Par ses interventions, il aura contribué à ce que le dialogue s’instaure par-delà les divergences ou les malentendus, à faire en sorte que les uns et les autres disent ce qu’ils souhaitaient partager.
Rappelons encore que le colloque a débuté par sa lecture de l’introduction de l’Eloge des vagabondes, qui pose magnifiquement les termes de la problématique de notre colloque, et qu’il s’est achevé sur une reprise de cette même introduction, mais enrichie des idées qui lui ont été inspirées au fil des échanges, cette nouvelle introduction étant destinée à une réédition de l’ouvrage. Un exercice assez rare pour être souligné et qui aura permis de mesurer le chemin parcouru en sept jours, la durée du colloque.

- Que retenez-vous d’autre de cette confrontation de points de vue aussi hétérogènes ?

« Confrontation » ? Je doute que ce soit le bon terme, car il ne rend pas justice à l’intelligence collective qui s’est manifestée tout du long pour, justement, dépasser les oppositions. Toujours est-il que la pluralité des points de vue comme des discours a été appréciée des participants, intervenants aussi bien qu’auditeurs. Elle a permis à chacun de mettre en perspective à la fois sa propre expérience, son approche de la question des brassages planétaires avec d’autres manières de voir, d’autres contextes.
Pour ce qui est du parallèle entre les débats relatifs aux migrants, d’une part, aux plantes invasives et aux nuisibles, d’autre part, le doute, reconnaissons-le, était a priori permis, quant à pouvoir en démontrer la pertinence. Au final, l’exercice s’est révélé instructif en montant comment un discours ou une notion finit par s’imposer au point de ne plus être questionnée. C’est particulièrement vrai dans le cas des « espèces exotiques envahissantes ». Les définitions dont elles font l’objet ont beau ne pas coller à la réalité (tout dépend du contexte), elles sont, par paresse intellectuelle, reprises telles quelles, sans discussion. A partir du moment où d’aucuns ont décrété que telle ou telle plante était envahissante, on ne la voit plus que comme telle et ne cherche plus qu’à l’éradiquer par tous les moyens.
Force est de constater qu’il n’en va pas autrement à propos de la question des migrants : face aux inquiétudes qui s’expriment, pour une part irrationnelles, s’imposent des discours qui reviennent à considérer comme tout à fait normal le fait d’exiger des migrants qu’ils restent chez eux (malgré les risques qu’ils encourent pour leur vie), et des gouvernements qu’ils renforcent le contrôle aux frontières. Si l’hospitalité est admise, c’est à un titre exceptionnel. Ce genre de discours, qui s’est largement répandu en Europe et ailleurs, mérite d’être questionné. C’est ce que nous avons fait notamment à travers le témoignage de représentants de l’association Démosthène, engagés auprès de migrants, à Caen.
En amenant à poser un autre regard sur les migrants et les plantes envahissantes ou les nuisibles, le colloque nous a confortés dans l’idée que d’autres manières d’aborder les problématiques étaient possibles, dans une perspective de brassage et non de rejet. Il aura été aussi l’occasion de pointer nos responsabilités dans l’apparition d’espèces jugées invasives et nuisibles. Souvent leur apparition est le fait des humains eux-mêmes, qui contribuent à leur introduction ou leur essor, selon différentes modalités, qui demandent à être étudiées au cas par cas, en se gardant pour autant de verser dans une culpabilisation de l’humain.

- Un mot sur le lieu où s’est déroulé le colloque, le Centre culturel international de Cerisy. Dans quelle mesure a-t-il été propice aux brassages de points de vue que vous appeliez de vos vœux ?

Le Centre culturel international de Cerisy, que je connaissais déjà pour y avoir codirigé le colloque « Jardins en politique (autour de Gilles Clément) », est un lieu privilégié pour un vrai croisement des regards et des expériences. Il y est tout à fait normal de réunir une diversité d’intervenants, académiques ou pas, au contraire de ce qui est attendu dans le cadre d’un colloque proprement universitaire.
Le fait d’y demeurer plusieurs jours (une semaine), de surcroît dans un lieu relativement isolé (nous sommes au cœur du Cotentin, dans la Manche), peut donner le sentiment de vivre comme en conclave, avec tout ce que cela suggère en termes de concentration et de densité des discussions. Les éventuels malentendus peuvent être dissipés au cours des échanges formels, qui suivent les communications, ou de ceux plus informels, au moment des repas qu’on prend ensemble. C’est d’autant plus important que, soulignons-le encore, les participants viennent d’horizons très divers, cette diversité requérant du temps pour mieux saisir leur point de vue, le contexte d’où ils parlent.

- Comment réagissez-vous à mon sentiment que cette notion de « brassages planétaires » pourrait être éclairante pour appréhender sous un autre jour l’enjeu d’un projet écosystème comme Paris-Saclay ?

De fait, cet écosystème a pour vocation à attirer des personnes très diverses que ce soit par leurs origines géographiques, leur cursus, leur discipline : des chercheurs, des enseignants, des étudiants, des entrepreneurs, etc. Des personnes qu’il ne suffit pas de faire cohabiter, mais bien d’agréger au sein d’une communauté, à même de concevoir un monde nouveau au travers de nouvelles découvertes, recherches et innovations. Une parabole comme celle des brassages planétaires ne peut que se manifester de manière concrète, toutes ces personnes ayant a priori une appétence pour la découverte de l’autre, ses savoirs et sa culture. Il faut d’ailleurs compter sur elles pour susciter l’envie de brassages dans d’autres contextes et sous d’autres latitudes.

A lire aussi l’entretien avec la conteuse (et palaisienne) Sylvie Mombo – pour y accéder, cliquer ici.

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