Aider les entrepreneurs sociaux à relever leurs défis. Rencontre avec Alizée Lozac’hmeur

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Vous voulez aider ces entrepreneurs d’un genre nouveau qui s’emploient à concevoir des biens ou services à même de répondre à des enjeux sociétaux ? Vous pouvez rejoindre MakeSense : une communauté qui a conçu des ateliers de créativité pour faire émerger des réponses à leurs défis. Alizée Lozac’hmeur, rencontrée lorsd’un workshop du PROTO204 nous en dit plus ainsi que sur SenseCube, un incubateur dédié aux start-ups relevant de l’entrepreneuriat social.

- Pouvez-vous rappeler la vocation de MakeSense ?

MakeSense a vu le jour en France, en 2011 à l’initiative de Christian Vanizette et de Leila Hoballah, à l’issue du tour du monde qu’ils avaient effectué, après leurs années d’études en école de commerce, en allant à la rencontre d’entrepreneurs sociaux (voir encadré). Sa vocation est d’accompagner les personnes qui s’engagent dans cette forme d’entrepreneuriat, en leur permettant de relever les défis qu’ils rencontrent dans le développement de leur projet.

Vous avez dit entrepreneur social ?

Cette notion, traduite de l’anglais social entrepreneurship s’est imposée en France à partir des années 2000 pour désigner ces entrepreneurs (pour certains issus de l’économie sociale et solidaire, pour d’autres des écoles de commerce), qui se proposent de concevoir des biens et services répondant à des besoins « sociaux » (sociaux devant être pris au sens anglo-saxon - « sociétaux » -, qui inclut la dimension environnementale) que ni le marché ni l’Etat providence ne satisfont. Parmi les exemples les emblématiques en France : le Groupe SOS, la coopérative Ethiquable, le Réseau de Cocagne, etc., à l’origine de la constitution en 2010 du Mouvement des Entrepreneurs Sociaux (Mouves).

D’emblée, MakeSense a choisi de mobiliser à l’échelle internationale des volontaires disposant de temps et de compétences, en mettant à profit les possibilités offertes par les réseaux sociaux. MakeSense repose ainsi sur les principes d’une communauté ouverte : les entrepreneurs sociaux qui le souhaitent, peuvent rejoindre une plateforme et y présenter leurs défis. Ensuite, quiconque peut aider l’entrepreneur de son choix, en participant à des ateliers de créativité – des « Hold-up d’idées » comme nous les avons baptisés.

Pour la conduite d’un atelier, MakeSense fournit à celui qui en prend l’initiative une méthodologie pour le préparer, réunir les personnes autour de lui et l’animer. Concrètement, pendant deux-trois heures, il fait participer une quinzaine de personnes autour du projet d’un entrepreneur social et des défis qu’il rencontre, quels que soient ces défis : ils peuvent être technologiques ou concerner son business plan, la communication, le marketing, le design d’un nouveau service ou produit, etc. Au terme d’un brainstorming puis d’une phase de convergence, les participants sont invités à formuler des réponses concrètes et innovantes pour répondre au défi.

- Où en est MakeSense après trois ans d’existence ?

Le mouvement s’est répandu dans le monde en mobilisant pas moins de 15 000 personnes à l’occasion d’environ 650 ateliers de créativité, organisés dans une centaine de villes d’Europe, d’Asie et d’Amérique latine. Actuellement, la communauté MakeSense compte 900 membres actifs aux profils très variés qui permettent de couvrir le large spectre des expertises utiles aux entrepreneurs sociaux. La plupart de ces membres ont entre 20 et 30 ans. Mais de plus en plus, on constate un intérêt croissant de personnes plus expérimentées. A ces membres actifs s’ajoute une équipe composée d’une dizaine de salariés, dont je fais partie et qui assure le développement de MakeSense et de ses différents projets menés en parallèle.

- C’est donc un mouvement international…

Dès l’origine, MakeSense a souhaité se jouer des frontières géographiques. Pour l’heure, les personnes qui y travaillent à temps plein sont pour la plupart françaises et beaucoup des projets naissent encore en France, mais nous aspirons à ce qu’ils essaiment ensuite à travers le monde. Des community developpers gèrent le développement de la communauté à l’échelle européenne tandis que deux personnes, l’une basée à Singapour, l’autre à Mexico, couvrent respectivement l’Asie et l’Amérique latine.

- Sur quel modèle économique repose MakeSense ? Quelles sont les contreparties financières pour les entrepreneurs sociaux qui bénéficient de vos « Hold-up » ?

MakeSense reposant sur un fonctionnement communautaire et collaboratif, la participation aux ateliers est gratuite pour les entrepreneurs. Les participants y interviennent à titre bénévole. Pour rémunérer son équipe recrutée à temps plein, MakeSense développe plusieurs activités à travers plusieurs structures : une structure de conseils, qui accompagne les grandes organisations (entreprises ou institutions) dans leurs projets d’innovation sociale ; une structure qui créé et anime des programmes de formation dans des grandes écoles et des universités (en invitant leurs élèves et étudiants à relever des défis d’entrepreneurs sociaux).

- Et vous-même, qu’est-ce qui vous a motivé à rejoindre MakeSense ?

Je suis moi-même diplômée d’HEC. Arrivée en 3e année, j’ai opté pour une spécialisation en entrepreneuriat. Très vite, je me suis intéressée à l’entrepreneuriat social, considérant que c’était une approche pertinente, aujourd’hui plus que jamais. Puis, en assistant à des événements organisés à Paris autour de cette thématique, j’ai découvert la communauté MakeSense qui n’avait encore que quelques mois d’existence. J’ai assisté à un premier atelier puis à un deuxième… J’ai eu envie de m’engager un peu plus d’abord en participant à d’autres ateliers puis en en organisant moi-même. En parallèle, j’ai été amenée à participer à des événements de plus grande ampleur. Tant et si bien que, au sortir de mes études, j’ai travaillé pendant un an au sein d’un fonds d’investissement social avant de considérer que la véritable innovation se situait du côté de MakeSense qui était porté par une réelle volonté de changer le monde, ni plus ni moins, à travers l’entrepreneuriat social. C’est ainsi que j’ai pris la décision de rejoindre l’équipe, en impulsant le développement d’un de ses projets satellites, en l’occurrence un incubateur pour start-up à vocation sociale baptisée SenseCube.

- Avant d’en venir à ce dernier, pouvez-vous préciser comment vous concevez cet entrepreneuriat social ? En France, cette appellation est relativement récente et a donné lieu à des débats entre les tenants d’une vision anglo-saxonne et ceux qui se réclament plutôt de l’économie sociale et solidaire…

Je vois bien à quels débats vous faites allusion. Pour notre part, nous souhaitons nous en tenir à l’écart. Le développement à l’international de MakeSense nous y incite d’ailleurs. Christian Vanizette a certes été élu en 2013 Fellow Ashoka, la fondation qui incarne la vision anglo-saxonne de l’entrepreneuriat social. Mais cela ne nous empêche pas de dialoguer avec les acteurs de l’économie sociale et solidaire. Ce qui nous importe avant tout chez un entrepreneur, c’est l’enjeu sociétal qu’il se propose de résoudre et les moyens qu’il se donne pour y parvenir. En abordant les choses sous cet angle, nous nous extrayons naturellement d’un certain nombre de débats. La question du statut juridique de son entreprise ne paraît plus aussi primordiale. Peu importe qu’il s’agisse d’une coopérative, d’une SA ou d’une SARL, etc. L’important, c’est l’impact qu’aura son projet. Cet impact sera a priori d’autant plus fort dans le long terme que l’entrepreneur aura identifié un enjeu pertinent et qu’il le place bien au cœur de son projet entrepreneurial.

- Venons-en à votre incubateur. Comment l’idée d’en créer un pour les entrepreneurs sociaux vous est-elle venue ?

SenseCube découle d’un constat que MakeSense a pu faire au fil de ses trois années d’existence, à savoir l’émergence de nouveaux modèles d’entrepreneuriat permettant de conjuguer un impact local et concret et un potentiel de duplication rapide et fort. Mais ces modèles restent encore peu nombreux et méconnus. Ayant travaillé dans un fonds social d’investissement, j’ai pu moi-même constater que beaucoup de projets se développaient localement, mais que très peu arrivaient à se répliquer à une échelle plus vaste à l’image des Jardins de Cocagne, pour ne prendre que cet exemple. Ce qui n’est pas sans faire question quand on songe à l’ampleur des enjeux auxquels nous faisons face. D’où l’idée de cet incubateur dont l’ambition est justement de faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs sociaux à même de se développer à une plus grande échelle.

- En quoi consistent ces modèles ?

Ils ont la particularité d’allier les ressources d’internet, des applications mobiles et des réseaux sociaux avec la mobilité de fortes communautés locales pour répondre à des problématiques sociales ou environnementales. MakeSense ne s’est d’ailleurs pas développé autrement : grâce aux réseaux sociaux, il a pu acquérir une dimension internationale, mais en s’appuyant sur des communautés locales dont les membres se rencontrent dans la vie réelle. Ce modèle peut très bien être utilisé par une entreprise sociale afin de répondre à des problématiques très diverses, aussi bien dans le champ de l’éducation, que dans celui de santé et bien d’autres secteurs. L’incubateur vise à faire émerger et à consolider ce type de modèles, encore peu nombreux à nôtre goût, alors même qu’ils pourraient avoir un potentiel d’impact à une grande échelle.

- Où sera-t-il implanté SenseCube ?

SenseCube dispose déjà d’un lieu, dans le XIXe arrondissement de Paris. Nous allons accueillir la première promotion à compter du mois de mai 2014. Notre incubateur incarnera ainsi la possibilité de combiner un ancrage local et une inscription dans des réseaux qui se jouent des frontières.

- Quel est le modèle économique de votre incubateur ?

Pour l’heure, nous fonctionnons sur la base de partenariats. La première promotion sera soutenue par un programme baptisé « Earthtalent » intégré au sein du Groupe Bolloré. Bien plus qu’un simple partenariat financier, nous cherchons à mettre en place une vraie démarche commune d’accompagnement, apportant nos deux écosystèmes au projet. Les innovations sociales que nous soutenons auront alors beaucoup plus de chances d’être pérennes ! Par ailleurs, de plus en plus de fonds d’investissement social sont disposés à investir dans l’entrepreneuriat social sous réserve cependant de l’existence de modèles matures et notre modèle les intéresse beaucoup.

- Que vous inspire la dynamique de cluster comme celle à l’œuvre à Paris-Saclay ? Dans quelle mesure peut-elle intéresser vos entrepreneurs sociaux ?

Nous croyons beaucoup dans la capacité des entrepreneurs sociaux à inventer des solutions innovantes pour répondre à des problématiques sociales. Mais face à l’ampleur des enjeux, à la complexité des problèmes qu’ils doivent résoudre, nous pensons qu’ils ne peuvent y parvenir que par la collaboration avec une diversité d’acteurs. C’est en cela que la dynamique de Paris-Saclay, fondée sur le principe du cluster, nous intéresse : elle illustre la nécessité de mettre ensemble sur un même territoire – j’insiste sur ce point car, même à l’heure d’internet, il est important de pouvoir se rencontrer pour monter des projets en commun – des institutions académiques, des entreprises, des entrepreneurs aussi diverses que possibles pour imaginer des solutions innovantes. C’est à mon sens la principale valeur ajoutée de Paris-Saclay pour l’entrepreneur social, lequel se doit d’ailleurs de s’insérer dans un écosystème plus large : les entrepreneurs sociaux n’ont pas vocation à rester entre eux !

Preuve d’ailleurs de l’attractivité de ce territoire, y compris aux yeux de ces entrepreneurs sociaux : un de leurs représentants et non des moindres, le Réseau de Cocagne, que je citais tout à l’heure, s’y est installé avec l’intention de mettre à profit la richesse de l’écosystème [ voir l’entretien que son fondateur, Jean-Guy Henckel nous a accordé en cliquant ici ].

- Vous vous êtes rendu à un workshop du PROTO204 qui a vocation à être un lieu collaboratif autour notamment autour de solutions innovantes aux problèmes rencontrés par les diverses populations qui le fréquentent, à commencer par les étudiants. Que vous inspire ce concept ?

Le PROTO204 n’est pas à proprement parler dédié à l’entrepreneuriat social. Le projet ne nous intéresse pas moins. Parmi les choses qui ont retenu mon attention, il y a cette volonté d’impliquer les étudiants de Paris-Saclay. Or l’entrepreneuriat social est encore un secteur méconnu chez ces derniers. Le PROTO204 peut être un lieu propice à la sensibilisation de ce que cela représente et, pourquoi pas, faire émerger au sein de Paris Saclay des vocations. En sens inverse, il permet à des entrepreneurs sociaux de se confronter à des étudiants et de mieux cerner leurs attentes.

- Peut-on imaginer que votre propre incubateur s’installe un jour sur ce territoire ?

(Rire) Sans aller aussi loin, nous pourrions à tout le moins accompagner des entrepreneurs sociaux y résidant. Ce pourrait être tout à fait pertinent. Nous réfléchissons d’ailleurs aujourd’hui à ce lien entre territorialité et entrepreneuriat social. Avec SenseCube, nous disposons d’un lieu physique. Pour autant, nous ne demanderons pas à tous les entrepreneurs de venir jusque dans le XIXe arrondissement de Paris ni même à Paris-Saclay. Des entrepreneurs sociaux implantés à Toulouse ou à Barcelone nous ont sollicités pour bénéficier de notre accompagnement. Nous réfléchissons donc à la manière d’assurer un accompagnement global des entrepreneurs sociaux, tout en leur permettant de s’épanouir dans leurs écosystèmes respectifs.

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