L’itinéraire d’un Fabmanager littéraire. Rencontre avec Brice Poirier

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De la fabrication additive à l’IA en passant par le BIM (Building Infirmation Modeling), le CIM (City Information Model) ou encore la 5G… on ne compte plus les nouvelles technologies permettant de construire et/ou de faire la ville autrement. Le 19 avril dernier, le Fabmanager du PROTO204 en proposait un tour d’horizon, dans le cadre des « petits-déjeuners » de l’EPA Paris-Saclay. Il a bien voulu nous en dire plus, y compris sur la manière dont on devient… Fabmanager

- Pour commencer, pouvez-vous rappeler comment on devient Fabmanager ?

C’est souvent au terme d’un parcours un peu particulier. Il y a certes des formations émergentes – en 2018, l’Université Paris-Saclay a mis en place un des tout premiers diplômes d’établissement (DE), accessible en formation initiale ou continue, articulée à un programme d’éducation distribué, Fab Academy. Mais, le plus souvent, les formations proposées, par d’autres universités, s’inscrivent dans un diplôme d’animation culturelle. En l’état actuel, on ne compte encore aucun diplôme d’Etat en tant que tel. Tous les Fabmanagers que je connais ont exercé plusieurs métiers avant. Ce sont en règle générale des personnes qui ne se satisfont pas de ne se consacrer qu’à une activité. Elles aiment réfléchir tout en mettant les mains dans le cambouis. Ce sont, surtout, des gens curieux ! De fait, pour être Fabmanager, il ne faut pas craindre d’explorer des domaines qu’on ne connaît pas.

- Et votre propre parcours, en quoi a-t-il consisté ?

Avant de devenir Fabmanager, j’ai été traducteur littéraire, professeur d’anglais, travailleur social… J’ai aussi travaillé au FabLab Digiscope, comme étudiant et bénévole.

- Quel parcours en effet ?! Venons-en à l’objet de votre intervention. Parmi toutes les technologies que vous avez présentées, quelles sont celles que vous mettriez le plus en avant ?

Plutôt que d’en mettre en avant, je soulignerai l’intérêt qu’elles ont en commun, à savoir : nous permettre d’optimiser les ressources (en énergie ou matériaux), en utilisant au mieux les données numériques dont on dispose désormais. Personnellement, je suis très intéressé par les nouvelles techniques de construction, qu’elles soient numériques – comme la fabrication additive ou les logiciels de type BIM, qui permettent notamment d’anticiper le recyclage d’un bâtiment, très en amont, dès sa conception – ou plus traditionnelles. Au-delà des considérations techniques, il y a aussi la réflexion qu’il nous faut engager sur ce dont on a vraiment besoin pour se loger. A cet égard, j’aime bien le mouvement Tiny House, qui prône des constructions plus modestes, en termes de surface [pour en savoir plus, cliquer ici ].

- Vous reconnaissez-vous dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’innovation frugale » ?

Oui, bien sûr. On peut parvenir à des solutions satisfaisantes avec du Low Tech. Lequel ne signifie pas forcément de la Tech bon marché, mais juste adaptée aux besoins. Bref, pas plus qu’on irait chasser le lapin avec un lance-roquette, gardons-nous de rechercher la démesure quand il s’agit de notre habitat.

- Comment réagissez-vous à cet autre mouvement de fond qu’on observe, à savoir : l’émergence de collectifs pluridisciplinaires, ayant vocation à renouveler le projet urbain, en privilégiant l’intervention dans les friches ou l’invention de tiers-lieux ? Un mouvement qu’il ne s’agit pas forcément d’opposer au recours à de nouvelles technologies, mais d’articuler dans une relation aussi équilibrée que possible…

Je me retrouve dans ce mouvement. La vocation des FabLab est justement de permettre cette articulation entre le numérique et le « faire ». Le nôtre, en tout cas, a été conçu aussi ouvert que possible. N’importe qui, qu’il ait fait des études supérieures ou pas, peut pousser la porte du PROTO204 pour s’initier aux nouvelles technologies et concevoir quelque chose de personnel. Etant entendu que notre rôle n’est pas de le faire à sa place, mais de lui apprendre à utiliser les machines et outils dont il a besoin. Il pourra aussi y rencontrer d’autres personnes, d’autres porteurs de projets, et recueillir ainsi des conseils ou des idées auprès d’eux. C’est l’autre intérêt d’un tiers-lieu comme le PROTO204 que de permettre le brassage de personnes venant de milieux très différents.

- Reste que les nouvelles technologies que vous nous avez présentées sont conçues et/ou développées par de puissantes sociétés multinationales dont les plateformes numériques et autres grands équipementiers…

C’est vrai. Et parmi les machines mises à disposition par les FabLab, plusieurs, comme les bras robotisés, coûtent plusieurs dizaines voire centaines de milliers d’euros. Cela étant dit, il y a des équipements plus accessibles. Je pense aux machines d’impression 3D dont le coût s’est fortement réduit, mais aussi à notre fraiseuse CNC qui permet du prototypage à une plus grande échelle – une particularité par rapport à d’autres FabLabs. Et puis, de manière générale, ces derniers sont aussi des lieux où on développe l’art de la récup’. Je pense à SOS (Safe Organized Spaces), un collectif de San Francisco, qui construit des « villages » pour SDF à partir de palettes [ pour en savoir plus, cliquer ici ]. Bref, on dispose de tout un spectre d’outils, de technos ou encore de matériaux qui permettent à tout un chacun de réaliser son bonheur.

Icono Brice Poirier PointCloud- Au passage, je ne résiste pas l’envie de relever que, même à l’heure du numérique, les interactions en face à face, les échanges informels restent essentiels… Venons-en à l’actualité dont vous avez fait état, à savoir cette maquette 3D de Notre-Dame, qui nous permettrait de la reconstruire dans le moindre détail…

Effectivement, comme les médias s’en sont fait largement l’écho, un historien américain, décédé l’an passé [Andrew Tallon], avait entrepris de numériser l’intégralité de l’édifice, de l’intérieur et de l’extérieur, pour en proposer une reconstitution virtuelle en 3D. Précisons qu’il a recouru pour cela à la technique du LIDAR, que j’ai évoquée lors de mon exposé. Pour mémoire, elle permet de scanner un édifice au moyen d’un laser. Le premier résultat est un nuage de points que l’on va pouvoir ensuite exploiter pour constituer un modèle 3D. Maintenant, faut-il l’utiliser pour reconstituer la charpente à l’identique ? C’est l’objet d’un débat sur lequel je ne me prononcerai pas. Une chose est sûre, on dispose désormais d’une trace numérique d’un haut niveau de précision, qui éclaire sur la manière dont nos aïeux s’y sont pris pour construire cet édifice. Cela ouvre une autre perspective : le développement d’un artisanat numérique. Déjà, une entreprise néerlandaise propose de ré-imprimer les gargouilles en utilisant en partie les cendres de l’incendie de la toiture de Notre Dame ! [ pour en savoir plus, cliquer ici ].

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