” L’IA implique des relations de confiance, d’échange et de proximité.» Entretien avec Cédric Villani

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Le 8 avril dernier, IBM inaugurait son nouveau site dédié à l’Intelligence artificielle sur le Plateau de Saclay, en présence notamment de Nicolas Sekkaki, Président d’IBM France, de Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, de Cédric O, secrétaire d’Etat au Numérique, et de Cédric Villani, député de la 5e circonscription de l’Essonne. Lequel a bien voulu répondre à nos questions sur l’enjeu que représente cette inauguration et, au-delà, les atouts de l’écosystème de Paris-Saclay en matière d’IA.

- Si vous deviez pour commencer par préciser l’enjeu que représente à vos yeux l’inauguration de ce site IBM, pour l’écosystème Paris-Saclay et ses ambitions en matière d’IA ?

IBM est l’un des acteurs internationaux majeurs de l’IA. Son installation ici complète la gamme d’acteurs dont nous avons besoin pour faire du Plateau de Saclay un écosystème de référence en la matière : des acteurs publics aussi bien que privés, les uns positionnés sur des champs disciplinaires, les autres sur l’innovation technologique, de produits ou de services, B to B ou B to C. Cette installation correspond aussi à notre volonté de faire de ce Plateau de Saclay un écosystème où les gens vont et viennent, changent de trajectoire, sans exclure d’y revenir, ainsi que l’évoquait Cédric O [ le nouveau secrétariat d’Etat au numérique, qui participait à la table ronde programmée dans le cadre de l’inauguration ]. Ce qui suppose de créer un environnement où les gens se parlent en confiance les uns avec les autres, évitent les guerres de tranchées – la France versus les Etats-Unis ou l’université versus l’industrie. Nous souhaitons l’instauration de relations d’égal à égal, où l’un ne cherche pas à dominer l’autre, mais où tout le monde s’inscrit dans une démarche de co-innovation, pour reprendre un terme utilisé par Nicolas Sekkaki, Président d’IBM France.

- Permettez-moi de saisir l’opportunité de cet entretien pour recueillir votre point de vue sur le fait que ce même écosystème n’a pas été retenu dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) 3IA (Instituts Interdisciplinaires d’Intelligence Artificielle),…

Reconnaissons que ce résultat est très décevant, qu’il nous faut le regarder en face. Il montre que le double pôle universitaire créé sur le Plateau de Saclay et dont nous sommes si fiers, n’a pas réussi à être au niveau que l’on était en droit d’attendre de lui. On peut argumenter sur les modalités de l’AMI, la composition du jury ou tout autre chose, il reste que si des arguments peuvent atténuer la portée de la décision, l’écosystème Paris-Saclay n’a pas su à l’évidence se mobiliser. Le résultat doit nous inciter à travailler davantage en concertation et en confiance pour être prêt à répondre aux appels futurs.

- Ne faut-il pas y voir un contrecoup de la scission du projet initial de l’Université Paris-Saclay en deux pôles [l’Université Paris-Saclay, d’une part, l’Institut Polytechnique de Paris, d’autre part] ?

Certes, cette scission peut apparaître comme un facteur explicatif. En réalité, elle était inévitable compte tenu de différences de culture et de positionnement des différents établissements membres ayant rejoint l’un ou l’autre pôle. Des différences telles qu’une fusion complète aurait été contreproductive, à supposer même qu’elle eût été possible. Désormais, il faut œuvrer à la concertation et à la coordination entre ces deux ensembles, en trouvant le bon équilibre entre la compétition et la coopération. Que ce soit au plan des formations ou pour être en mesure de répondre aux prochains appels à manifestation d’intérêt ou à projets.

- Y compris en matière d’IA ?

Oui, bien sûr, toutes les ressources sont-là. Paris-Saclay, c’est DATAIA, Inria et de nombreuses équipes de recherche mobilisées autour de l’IA et ses développements récents autour du deep learning. Paris-Saclay, c’est aussi de nombreuses start-up déjà en mesure d’exploiter ces technologies. Ce qu’IBM a bien compris et valide par son choix d’installer ici son propre site dédié à l’IA. Si échec il y a eu à l’appel à manifestation d’intérêt, il ne révèle aucunement un niveau de ressources et de compétences qui serait insuffisant, mais davantage, j’y reviens, un manque de coordination entre ses acteurs. Accessoirement, il prouve qu’il n’y a pas eu de favoritisme à l’égard du député de la 5e circonscription de l’Essonne !

- Encore un mot sur ce que vous avez souligné lors de votre intervention à la table ronde programmée à l’occasion de cette inauguration, à savoir : l’importance de la dimension agricole du territoire dans lequel s’inscrit l’écosystème. Est-ce dans l’idée de faire reconnaître un autre champ possible d’application de IA ? Pour le dire autrement, rêvez-vous à davantage d’interactions entre ce monde agricole et un acteur comme IBM ?

Bien sûr, et nous abordons-là un autre des grands enjeux de l’écosystème de Paris-Saclay : faire en sorte qu’un acteur comme IBM et tous les autres qu’il peut compter dans le domaine de l’IA, collaborent avec le monde agricole. Lequel, faut-il le rappeler, travaille déjà en étroite collaboration avec les organismes de recherche en agronomie (Inra et AgroParisTech). Le secteur des techs appliquées à l’agriculture ne cesse de croître. Il était encore très présent au dernier salon de l’agriculture. Nous avons donc le devoir, à Paris-Saclay, de nous positionner de façon exemplaire. Nous y veillons dans le cadre des réflexions que nous menons au sein du Comité consultatif de l’EPA Paris-Saclay. Notre écosystème n’a pas vocation à n’être qu’une copie ou une imitation de la Silicon Valley, mais à mettre en valeur à la fois ses extraordinaires capacités de recherche et d’innovation technologique, et les tout aussi extraordinaires atouts de son écosystème agricole. Au-delà, il y a un enjeu plus général : la mise en œuvre d’un programme de société digne du XXIe siècle, à la mesure des grands défis liés à l’environnement et à l’alimentation. Des défis pour la recherche, mais aussi la formation, sur lesquels je compte d’ailleurs m’engager fortement dans les années à venir.

- Toujours en rapport avec l’IA ?

Oui, bien sûr et ce, d’autant plus que l’un des enseignements majeurs que je tire de ma mission sur l’IA ayant débouché sur le rapport que vous savez [« Donner un sens à l’intelligence artificielle (IA) »], c’est que, si de prime abord, cette IA semble renvoyer à des problèmes essentiellement techniques, en réalité, les problèmes dont elle traite sont de nature éminemment humaine. De fait, l’IA implique des relations de confiance, d’échange et de proximité. Il faut garder cela en tête si on veut se préparer aux défis de demain.

- C’est précisément ce qui est ressorti de la table ronde, dont l’ensemble des intervenants se sont accordés sur la nécessité de se retrouver autour de l’humain, y compris quand il est question d’IA….

Effectivement, tous l’ont bien souligné. C’est d’autant plus important que c’est cette prise en compte de l’humain qui déterminera l’acceptabilité sociale de l’IA et sa capacité à répondre à de vrais besoins.

Crédit photo : Fabien Rouire (portrait en page d’accueil) et Olivier Fermé/Communauté Paris-Saclay (photo ci-dessus).

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