L’expression corporelle au prisme de l’interculturalité. Entretien avec Vera Mihailovich-Dickman

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Suite de nos échos à l’exposition itinérante « Victoire ! [nom commun féminin] », qui se déroule jusqu’à fin mars dans différents établissements de l’Université Paris-Saclay avec, cette fois, le témoignage de la Coordinatrice de l’Internationalisation du Curriculum et l’Interculturalité à l’Université Paris-Saclay, rencontrée par hasard, alors que nous cheminions depuis la station Orsay-Ville du RER B, en direction du bâtiment 335 de l’UFR STAPS du campus scientifique de Paris-Sud où se déroulait le vernissage de la première étape de cette exposition.

- Si vous deviez présenter votre rôle au sein de l’Université Paris-Saclay ?

Je suis Coordinatrice de l’Internationalisation du Curriculum et l’Interculturalité, jusqu’alors chargée de mission LINkS à l’Université Paris-Saclay. Pour mémoire, cette mission avait vocation à transformer l’apprentissage des langues et de promouvoir l’interculturalité au sein de la COMUE. Aujourd’hui, dans le cadre de l’Internationalisation de la Formation à l’Université Paris-Saclay, une collègue, Carmel Keane-Davies, est tout particulièrement en charge des langues, tandis que moi-même, m’occupe de l’interculturalité du curriculum.

- Qu’entendez-vous au juste par « interculturalité » ?

La question se pose effectivement tant ce concept a des acceptions différentes selon les disciplines. Cela étant dit, on peut le définir comme l’expression des empreintes culturelles propres à chacun et chacune jusque dans ses comportements, y compris corporels. Des empreintes héritées de ses origines, de son éducation, de son environnement, etc. Et qui entrent en interaction avec celles des autres au point d’impacter la communication et la compréhension mutuelle. Sensibiliser aux écueils, mais aussi éveiller à la richesse des échanges sur un campus international sont de nouveaux enjeux à prendre en considération.
Naturellement, cet enjeu de l’interculturalité s’est imposé dans le monde universitaire avec la forte progression de la mobilité étudiante. Désormais les populations qu’accueillent les universités ne sont plus aussi homogènes que par le passé, au plan des nationalités et des cultures. On ne peut donc plus dispenser des enseignements en langues étrangères notamment, comme si on ne s’adressait qu’à des Français. Les enseignants ont à prendre en considération une pluralité de points de vue sur leur discipline et la manière de l’enseigner. Et cela vaut aussi pour les enseignements scientifiques.

- En quoi l’exposition que nous allons découvrir vous intéresse-t-elle ?

D’abord, elle est inaugurée à l’UFR STAPS, ce qui n’est pas anodin au regard de l’interculturalité, puisque le monde sportif n’est pas exempt de discriminations et de paroles blessantes, ou encore de préjugés qui sont loin d’être interrogés comme ils le devraient (l’UFR STAPS de Brest propose cependant en première année de licence, un enseignement intitulé « Intervention en contexte d’interculturalité », qui invite les étudiants à tenir compte de représentations variées dans le rapport au corps). A sa façon, cette exposition contribue à interroger les stéréotypes à l’œuvre au travers des activités sportives et, en cela, elle s’inscrit bien dans notre propre démarche sur l’interculturalité.

- Au risque de paraître naïf, je me risque à cette interrogation : est-ce au sein d’une université que cette exposition doit avoir lieu ? Après tout, une université est peuplée d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs dont on peut présumer qu’ils ont conscience des différences interculturelles et qu’ils sont tolérants sinon bienveillants à leur égard…

(Sourire) Le propre d’une université internationale est d’accueillir des étudiants étrangers, qui y viennent avec leurs visions du monde, leurs cultures, leurs mentalités. Nous avons beau le savoir, nous ne mesurerons pas toujours la portée que peuvent avoir des paroles apparemment anodines, des gestes, des comportements qu’on juge ordinaires. Il importe donc que tout un chacun, y compris les étudiants français, soient sensibilisés aux différences, à commencer par les plus visibles. Plus encore quand on pratique des activités sportives. Se déshabiller dans un vestiaire sous les yeux d’autrui pour mettre sa tenue, par exemple, ne va pas toujours de soi.

- Que faites-vous concrètement pour œuvrer à une meilleure compréhension interculturelle ?

Nous mettons en place des dispositifs de sensibilisation, inspirés de ce que j’ai pu réaliser dans de grandes écoles, avant d’intégrer l’Université Paris-Saclay. Des modules de formation sont organisés sur quelques jours, parfois même sur une seule et même journée, à chaque fois en partant des interactions concrètes. C’est un point essentiel. Car la prise de conscience de différences interculturelles ne peut se produire qu’en faisant l’expérience de l’altérité, en coprésence avec l’autre. Ce ne peut se faire en restant seul dans son coin, en compulsant des ouvrages. Non qu’on fasse abstraction de l’apport des travaux théorique. Mais il importe que la prise de conscience se fasse sur la base d’interactions. Ce qui suppose juste de la part de l’enseignant une aptitude à créer un espace de confiance.

- Un « espace de confiance » ?

Oui, un espace de confiance, dans la mesure où ces interactions engagent le corps et peuvent donc être un peu déstabilisantes, remettre en question des comportements qu’on pensait anodins, normés, mais qui se révèlent avoir une tout autre signification aux yeux d’un étranger ou d’une étrangère, qui essaie de s’introduire dans une conversation, par exemple.

- Qu’est-ce qui vous a prédisposée à investir ce champ de l’interculturalité ?

Je suis née en Afrique du Sud, d’une mère française. Tant et si bien que quand j’ai entrepris des études supérieures à Tours je pensais que tout se passerait bien. Après tout, je retournais dans mon pays d’origine… Waouh ! Quelle désillusion ! J’ai vite compris que je n’étais pas vraiment française (il est vrai que j’ai un petit accent), ni même européenne, mais bien africaine !

Epilogue

L’entretien se poursuit alors que nous approchons de l’UFR STAPS après une bonne quinzaine de minutes de marche, en l’absence de signalétique…

Elle : « Vous pensez que nous arriverons à l’heure ? » Nous : « Oui, si on prend en compte le fameux quart d’heure de retard… ». Elle : « Voilà bien une manifestation de différence interculturelle. Le fait de débuter systématiquement avec un quart d’heure de retard, n’est écrit nul part. C’est une règle tacite qu’un étranger découvre une fois en France, parfois à ses dépens. D’ailleurs, il en va de même de la signalétique, qui exige en réalité de bien connaître un contexte pour pouvoir vraiment s’orienter. C’est ce que nous autres spécialistes de l’interculturalité appelons de la culture à contexte fort, au sens où elle ne s’acquiert qu’au prix d’un long apprentissage, en l’absence de règles écrites. Avant d’entreprendre de construire davantage ici, à Paris-Saclay, on devrait commencer par être plus explicite, en signalant mieux l’emplacement des lieux déjà existants ! »

A lire aussi les entretiens avec Alice Delmer, mise à l’honneur dans l’exposition – étudiante de l’ENS Paris-Saclay, elle poursuit une thèse tout en pratiquant le lancer de marteau (pour y accéder, cliquer ici) ; Vincent Moncorgé et Caroline Sabatier Moncorgé, auxquelles on doit les photos de l’exposition (cliquer ici) et Jean-Baptiste, peintre muraliste, rencontré fortuitement au retour du vernissage de l’exposition, sur le campus de Paris-Sud où il réalise une fresque murale en l’honneur d’une sculpture de Paul Belmondo (mise en ligne à venir).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : Le sport au féminin, dans l’objectif. Entretien avec Vincent Moncorgé et Caroline Moncorgé-Sabatier | Paris-Saclay

  2. Ping : Féminité et sport de haut niveau peuvent faire bon ménage. Entretien avec Alice Delmer | Paris-Saclay

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