Les hyperlieux mobiles comme vecteur d’urbanité. Entretien avec Christine Chaubet

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Suite de nos échos à la journée organisée le 7 février dernier par l’Institut pour la ville en mouvement (IVM) sur le thème des « Hyperlieux mobiles » à travers le témoignage de la chef de projet du programme de recherche-action dans laquelle cette journée s’inscrivait.

- Si vous deviez rappeler, pour commencer, l’enjeu de cette journée ?

Cette journée avait été conçue comme une étape intermédiaire, de restitution des travaux menées depuis un an et demi par l’IVM sur cette question des « hyperlieux mobiles » : un recensement de cas d’activités mobiles partout dans le monde et diverses études sur des cas emblématiques. Nous souhaitions mettre tout cela en discussion en élargissant le cercle, au-delà des experts avec lesquels nous avions travaillé jusqu’alors, pour susciter l’intérêt d’autres partenaires potentiels dans la perspective de l’étape suivante, plus tournée vers l’expérimentation.

- Comment avez-vous investi ce nouveau champ de recherche ?

Le champ que nous voulions explorer étant effectivement nouveau, nous nous sommes appuyés sur un comité de pilotage composé d’une dizaine de personnes de différents horizons disciplinaires, professionnels et géographiques : des chercheurs, des consultants, des spécialistes des transports, d’entreprises telles que Transdev, Michelin, La Poste…. Nous avons sollicité les points de vue d’autres experts de profils tout aussi différents, pour nous assurer de l’intérêt de travailler sur ces hyperlieux mobiles. Avec le concours des chaires que compte l’IVM en Amérique latine et en Chine, nous avons procédé à un premier inventaire des dispositifs d’activités connectées et en mouvement (ce en quoi consistent les hyperlieux mobiles). Pour cela, nous avons établi des fiches descriptives, avec le concours du bureau d’études 6T sur la base d’une typologie des activités mobiles. De l’ordre de 600 cas ont pu ainsi être recensés, des plus familiers (foodtruck) au plus inattendus (comme ce bus permettant de faire du vélo d’intérieur tout en se déplaçant). En parallèle, nous avons mené des études approfondies sur les cas les plus significatifs. Au total, 26 enquêtes de terrain ont été conduites en Amérique latine, en Chine (où un concours d’étudiants a été organisé, la représentante de l’équipe lauréate étant présente à la journée du 7 février pour présenter son projet et se voir remettre le prix), en Europe et en Afrique.

- Etiez-vous d’emblée au clair sur ce qu’il faut entendre par « hyperlieux mobiles » ?

Autant le reconnaître : l’hyperlieu mobile n’est pas une réalité facile à cerner, de prime abord. Une définition de la notion d’hyperlieu a beau avoir été proposée par François Ascher [dans son ouvrage La Société hypermoderne ; ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs – éditions de l’Aube, 2001), puis, dans une perspective plus géographique, par Michel Lussault dans son ouvrage paru plus récemment [Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, Seuil, 2017], elle n’est pas simple à manipuler, a fortiori quand on l’associe à la notion de mobilité – l’expression vire alors à l’oxymore. J’ajoute que pour ce qui me concerne, j’ai rejoint l’IVM à la rentrée 2018, soit quelques mois après le lancement effectif du programme de recherche-action. Il m’a fallu me familiariser avec elle alors que les membres du comité de pilotage se l’étaient déjà appropriée.
Cela étant dit, une fois qu’on se plonge dedans, on éprouve très vite la sensation de n’être environné que d’hyperlieux mobiles ! Il suffit d’en parler autour de soi pour aussitôt se voir proposer des exemples. La notion d’hyperlieux mobiles a le mérite de mettre un mot – des mots en l’occurrence – sur une réalité à laquelle on ne prêtait pas attention jusqu’alors et qui est pourtant majeure : des activités en mouvement, notre attention étant a priori plus portées sur la mobilité des personnes, des marchandises ou de l’information. On comprend aussi très vite que si ces hyperlieux ont toujours existé, l’entrée dans l’ère du véhicule autonome et du numérique ouvre de nouvelles perspectives, en facilitant leur connexion et le déploiement d’autres activités.

- Quelle a été la teneur des échanges entre les experts de votre comité de pilotage ?

J’ai été frappé par leur plaisir à réfléchir ensemble sur cette notion. Ils avaient beau être issus d’horizons différents, ils étaient dans une écoute réciproque avec une envie manifeste d’échanger et de construire quelque chose ensemble. Un état d’esprit qu’on doit au sujet, mais aussi sans doute au mode de travail de l’IVM, dont la vocation est de construire collectivement des champs de recherche encore inexplorés.

- L’état d’esprit que vous décrivez correspond bien au souhait du premier président du comité scientifique et d’orientation de l’IVM, François Ascher, que vous évoquiez – il parlait de « dispositif » pour désigner une modalité d’échange par-delà les appartenances institutionnelles et des jeux d’acteurs… Un mot sur l’organisation de la journée qui tranchait avec les conférences ou séminaires habituels…

En effet, les experts et grands témoins que nous avions invités étaient disposés en cercle et invités à intervenir selon la principe de la « Fila 0 », pour faciliter les interactions entre eux ainsi qu’avec le reste du public. L’enjeu était de stimuler une réflexion collective et de s’assurer de l’intérêt de poursuivre notre exploration. De nombreux exemples avaient été affichés dans le couloir qui conduisait à la salle de conférence. Un montage vidéo avait également donné à voir la manière dont ils avaient inspiré le cinéma ou des entreprises.

- Quels enseignements tirez-vous de cette journée ?

Il est encore un peu tôt pour répondre à cette question, les échanges ayant été particulièrement riches et intenses. Les participants ont été unanimes pour considérer que ces échanges avaient démontré l’intérêt de continuer à travailler sur ces hyperlieux mobiles, que nous tenions-là un vrai sujet. Une fois la synthèse établie – car, naturellement, il y en aura une – nous pourrons passer à une phase plus opérationnelle, pour déboucher sur la conception d’un démonstrateur et ce, avec le concours de partenaires actuels et tous ceux qui voudront se joindre à nous.

- On touche là à une autre marque de fabrique de l’IVM, à savoir la recherche-action…

En effet, et c’est d’ailleurs cela qui m’a donné envie de rejoindre l’IVM. J’en connaissais les travaux depuis plusieurs années et trouvais remarquable leurs ambitions tout à la fois méthodologiques, pluridisciplinaires et internationales. Certes, la référence à la pluridisciplinarité est devenue courante, mais il y a souvent loin des intentions à la réalité. L’IVM la pratique en vrai, depuis ses débuts.

- Qu’est-ce qui, au-delà de cet intérêt, vous a prédisposée à le rejoindre ?

Le caractère pluridisciplinaire de mon propre parcours, justement. J’ai commencé par des études en anthropologie, avant de me consacrer à l’architecture intérieure. Puis, dans le souci de faire un trait d’union entre ces deux moments de mon cursus, j’ai fait de l’urbanisme, en considérant dans un premier temps le bâti, avant de m’apercevoir que bien d’autres choses y participaient, à commencer par les mobilités. Un élargissement de mes centres d’intérêt auquel ma découverte de l’IVM n’a pas été étrangère.
Avec le recul, je mesure un autre motif d’intérêt de travailler au sein d’une telle structure : elle tient à cette capacité à se saisir de questions sans céder à des effets de modes. Celles qu’explorent l’IVM – et cela est manifeste avec celle des hyperlieux mobiles – sont des « questions orphelines » au sens où elles ne sont à l’agenda ni de la recherche ni de l’action. Pour les identifier, l’IVM procède en assumant de partir de simples intuitions. Un état d’esprit qui me correspond bien : j’aime bien explorer des sujets encore peu discernables, les construire, de surcroît avec d’autres, avant qu’ils ne deviennent des sujets évidents à plus ou moins long terme.

- Rappelons que l’IVM est, depuis son intégration dans VEDECOM, un acteur de Paris-Saclay. Est-ce une dimension qui a renforcé votre intérêt pour cette structure ?

La possibilité d’échanger avec nos collègues de VEDECOM est une chance : de par leurs compétences en ingénierie, ils sont d’un précieux concours dans la perspective de la phase opérationnelle et de la conception d’un démonstrateur. A cet égard, mes premiers échanges avec eux autour de la navette autonome expérimentée sur le site de Satory se sont révélés plus que prometteurs.

- Etant entendu que les hyperlieux mobiles ne se résument pas aux véhicules autonomes…

De fait, il y a des activités mobiles qui ne recourent pas à des véhicules autonomes. Certes, ces derniers sont un indéniable catalyseur de mutations, mais il existe d’autres modalités de déplacement, qui n’exigent pas forcément de technologies élaborées.

-… et dont on prend conscience moyennant ce pas de côté consistant à passer de cette notion d’autonomie à celle d’activité en mouvement…

Parfaitement. Parler d’hyperlieux mobiles est une manière de mettre en évidence le fait qu’en dehors des personnes, des marchandises ou de l’information, des activités (de service ou même de production) sont également mobiles et ce, par le truchement de véhicules autonomes ou ordinaires (camionnettes, bus, triporteurs…). Nous n’aurions d’ailleurs pas pu recenser autant de cas d’activités mobiles, si nous nous en étions limités aux véhicules autonomes, ceux-ci étant encore peu nombreux à être entrés en service. La plupart en sont encore au stade expérimental. On n’y fait alors guère plus de chose – le conducteur ou le chauffeur en tout cas, car il faut se tenir prêt à toute éventualité.

- Et le territoire de Paris-Saclay, envisagez-vous d’en faire un terrain de jeu privilégié ?

Oui, bien sûr. Les hyperlieux mobiles y sont une réponse possible aux problématiques d’accessibilité. Bien plus, on peut imaginer que les interactions entre eux pourraient favoriser la création d’une nouvelle forme d’urbanité et pallier le manque d’infrastructures ou d’équipements. Certes, ce sont davantage les territoires en zones rurales ou de pays en développement, auxquels on songe de prime abord pour faire bénéficier des avantages des hyperlieux mobiles. Pourtant, ils sont aussi une solution pour un écosystème d’excellence mondiale, mais encore peu dense. VEDECOM est d’ailleurs directement intéressé : l’institut dispose de locaux flambant neufs à Satory, mais au milieu de pistes d’essais, dans un environnement encore dépourvu d’aménités urbaines. Y faire venir des hyperlieux mobiles pour fournir un minimum de services à même de faire un peu « ville », aurait du sens.

A lire aussi l’entretien avec Mireille Apel-Muller, directrice de l’IVM (pour y accéder, cliquer ici) et Vincent Créance, directeur du Design Spot, le centre de design de l’Université Paris-Saclay (cliquer ici).

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