Les entrepreneurs répondent présent, la preuve par le PSHA. Entretien avec Alain Moinat

AlainMoinat2020Paysage
A peine le confinement décrété, le cofondateur du Paris-Saclay Hardware Accelerator prenait l’initiative de mobiliser ses imprimantes 3D pour fabriquer des visières de protection à l’intention d’un CHU. Depuis, en association avec plusieurs partenaires, il en fabrique des milliers, non sans réfléchir déjà à l’après…

- Pouvez-vous rappeler, pour commencer, comment vous en êtes-vous venu à mobiliser vos trois imprimantes pour réaliser des visières de protection ?

Tout a commencé le vendredi 20 mars. Nous commencions tout juste à accueillir nos premiers projets et à sortir des ultimes travaux d’aménagement que, patatras, nous apprenons les mesures de confinement. A peine ouvert, Paris-Saclay Hardware Accelerator [PSHA] devait fermer… Autant dire que le choc fut rude. Je me plaisais bien dans mon tout nouveau bureau et au milieu de mes machines. Mais voilà qu’en jetant un œil sur l’actualité relative au Covid-19, je découvre un message lancé comme une bouteille à la mer par le CHU de Caen via un media en ligne, 3D Natives. Une pléthore de makers y avaient répondu en s’engageant à les fabriquer. Seulement, une visière se compose de trois pièces : un élastique pour la fixer derrière la tête, un serre-tête dans lequel s’insère la plaque transparente. Beaucoup étaient en mesure de fournir le serre-tête, mais pas le reste.
AlainMoinat2020-2PortraitDe mon côté, fort de mon expérience ancienne en impression numérique grand format, je pouvais fournir l’ensemble des composants. Je me suis donc lancé : le week-end, je réalisais une demi douzaine de visières et le lundi matin, je les adressais au CHU. En l’absence de normes sur lesquelles m’appuyer, j’avais pris soin d’utiliser des matières techniques répondant à un minimum d’exigence au plan sanitaire.
Suite à l’envoi et avant de fermer le site, j’ai déposé un post sur mon compte LinkedIn, juste dans l’idée d’informer de ce que j’étais parvenu à faire. J’étais à mille lieues d’imaginer la suite : pas moins de 16 000 vues ! Des mots d’encouragement ou de félicitation, mais aussi beaucoup de sollicitations pour produire d’autres visières… Je me suis dis que j’avais mis le doigt sur une vraie attente.
J’ai voulu relever le défi. Naturellement, je ne me suis pas lancé seul. La suite de l’aventure est le fruit d’une démarche collective avec plusieurs partenaires qui ont bien voulu s’associer et m’apporter leur soutien : 3D Natives, qui a accepté de me suivre (ne serait-ce que pour relayer mes besoins en matière première et en logistique) ; HP, qui s’est engagé rapidement à me fournir de la poudre ; l’Oréal qui nous fait don de rouleaux de matière plastique pour réaliser les visières ; Décathlon qui disposait de deux machines équivalentes aux miennes et qui a bien voulu les utiliser pour réaliser les tests…
De son côté, le CHU de Caen était revenu vers moi pour m’informer qu’il validait les visières et m’en passer commande de 200… A quoi se sont ajoutées d’autres commandes affluant de toute la France…
Avec le concours d’HP nous sommes parvenus à mobiliser jusqu’à une quinzaine de machines. De quoi produire entre 2 000 et 3 000 masques par jour, pour commencer, puis jusqu’à  4 000. Tandis que je livrais des CHU et des cliniques de la Région parisienne, Decathlon mobilisait son service de logistique pour les livraisons dans le reste de la France. Entre-temps, nous avions bénéficié de l’expertise de notre bureau d’études, ePrint 3D, pour re-designer le modèle initial, disponible en ligne, de façon à en améliorer le confort mais aussi en optimiser la fabrication…

- Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Nous faisons face à de très nombreuses commandes, qu’il n’est plus possible d’honorer en recourant à la seule impression 3D. Je me suis donc rapproché de la Fédération française de la plasturgie pour disposer d’un moulage, mais aussi d’un CHU, celui de Toulouse, pour définir des normes selon les usages. Nous avons été ainsi en mesure de proposer jusqu’à trois catégories de visières, de différentes couleurs (bleue pour le personnel soignant ; orange pour les salariés ; noire pour les personnels en contact avec la population – policiers, facteurs…).

- Avez-vous défini un modèle économique ?

Au moment où l’aventure a démarré, il ne s’agissait de ma part comme de mes partenaires que de bénévolat. Tant que les visières n’étaient pas conçues sur la base de normes en bonne et dure forme, nous ne pouvions pas, de toute façon, les commercialiser. Et puis, je n’avais aucune idée de l’ampleur que prendrait le phénomène. Cela étant dit, j’ai pu bénéficier de dons qui m’ont permis de couvrir les frais de production. Désormais, à chaque visière vendue (une dizaine d’euros), nous remettons une visière gratuite à un CHU.

- A ce stade, quel enseignement tirez-vous de cette crise ?

Je suis impressionnée par la disponibilité et la générosité dont ont fait part mes partenaires. Non seulement ils n’ont pas hésité à répondre à mes sollicitations, mais encore à travailler ensemble, en partageant leurs savoir-faire. Si j’ai un regret, c’est d’avoir eu à passer autant de temps au téléphone pour identifier ces partenaires. Le rôle de l’Etat et de ses services déconcentrés ne devrait-il pas être de cartographier les ressources et compétences disponibles, de façon à faciliter la coordination des bonnes volontés, et de les accompagner dans les démarches de normalisation. On aurait ainsi évité à des makers de fabriquer des masques pas adaptés aux usages en milieu hospitalier…

- Dans quelle mesure cette aventure peut-elle faire évoluer le projet de Paris-Saclay Hardware Accelerator ?

Elle me conforte dans mon rêve de réunir autour de lui toutes sortes de gens et de les faire travailler en mode collaboratif : des ingénieurs de grands comptes, des tourneurs-fraiseurs, des électroniciens, des experts de bureaux d’études… Et d’incarner ainsi cette Usine 4.0 dont on parle tant, mais sans qu’on en voie encore le début…

- Et sur un plan plus personnel ?

Assurément, je sortirai transformé de cette aventure. Elle m’aura permis de rencontrer des personnes hors pair, prêtes à coopérer, à faire profiter de leurs savoir-faire, de leurs outils de production, sans compter leur temps ni leur effort. Le monde industriel qu’on est si prompt à accuser de tous les maux est plein de gens extraordinaires. Je pense en particulier à cet expert de ASIC industrie, spécialiste du sablage, qui travaille pour de grands industriels : il a parcouru des centaines de km par jour pour m’apporter les pièces dont j’avais besoin. Si d’ailleurs je devais retenir quelque chose, c’est la manière dont des gens se sont révélés durant cette période, en étant plus dans le faire que dans le commentaire…

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